Donner une voix audible à la folie qui rôde dans notre civilisation
Dimanche 22 octobre 2006. Journée de l’ECF. L’Envers des familles. Extrait du débat entre Éric Laurent et Antonio Di Ciaccia
Antonio Di Ciaccia
L’inconscient est politique. Que peut dès lors la psychanalyse ? Nous savons depuis longtemps, depuis Freud, que la psychanalyse a pu éclairer des domaines restés opaques pendant des siècles. Elle a révélé l’envers de la famille, l’envers de la société. Cet envers a été élucidé non seulement du point de vue de la structure, mais la psychanalyse constitue également un appui éminent dans le domaine de la clinique, en procurant aux analystes les instruments pour aborder le réel en jeu, dans la particularité du cas par cas, au un par un. Grâce à la psychanalyse, les analystes se montrent perspicaces pour poser un diagnostic sur la civilisation, comme ils se montrent perspicaces pour traiter les situations cliniques délicates et difficiles, voire inédites, que le progrès de la science a à l’occasion engendrées. Les analystes ont cependant un point faible, particulièrement faible lorsqu’il s’agit de se faire entendre dans le champ social. Et la politique, ou plus précisément Le politique, selon l’expression de Lacan, reste faiblement influencé par la psychanalyse, tout au moins en ce qui concerne les applications à l’homme des acquis en rapport avec la structure de l’inconscient.
Éric Laurent
La question du politique est cruciale. Elle est cruciale et elle est fondée dans l’articulation même de notre discours. Nous avons du mal à nous faire entendre du politique pour trois raisons.
La première. Du point de vue du discours du maître, le point important est de ne pas amener de problèmes, mais d’apporter des solutions. Malheureusement, nous, nous sommes du côté de ceux qui disent que l’idéologie même problème-solution est dépassée.
Deuxièmement, nous maintenons que le discours psychanalytique est un discours qui se maintient à distance de l’idéal. Il le fait valoir comme tel comme un semblant. Cela nous met en difficulté pour nous adresser et pour séduire l’idéal. Surtout à une époque où tout bouge beaucoup et où certains essayent de restaurer dans des manigances, dans des discours qui ont recours à des archaïsmes, des formes de l’idéal qui ne peuvent que nous laisser sceptiques.
Troisième point, nous nous situons à distance d’un des effets du discours de la science dans la civilisation qui est de vouloir résoudre tous les malaises dans la civilisation par la certitude de l’inscription somatique et les perspectives merveilleuses qu’offre la biologie dans tous ses horizons, ses manifestations et ses avancées pour le siècle à venir.
Ces trois raisons font que nous restons globalement à l’envers du discours du maître. C’est la place que nous a indiquée Lacan. Il faut le savoir, c’est une place très forte, très stable. Les civilisations ont toujours eu un envers du discours du maître. Le miracle grec, si je puis dire, avait l’irrationnel de ses Mystères. La Chine dans son discours d’ordre social insensé a eu le moine taoïste. Nous nous plaçons au lieu d’intersection entre la science et ce qu’elle forclôt du sujet. Nous donnons une voix à la folie de la civilisation de la science. Il nous faut donner une voix audible à la folie qui rôde dans notre civilisation.
Quand on met en valeur le succès de notre discours au niveau du cas, du cas par cas — c’est bien le point qu’indique le lieu du discours psychanalytique, le un par un du lien transférentiel —, c’est là où en effet nous sommes forts, mais nous ne pouvons situer cette position seulement dans l’opposition force – faiblesse. Elle ne s’y réduit pas plus que l’amour transférentiel. Quant au niveau social, au niveau global, sommes-nous pour autant démunis ? Non. Je donnerais trois façons qui indiquent ce que nous pouvons faire et ce que nous avons fait.
D’abord, lorsque des lois insensées sont présentées sous le masque de la banalité, faire entendre ce qu’il y a d’insensé dans ces lois peut être très efficaces. Lorsque Jacques-Alain Miller a réagi au moment du projet de loi Accoyer, cela a été entendu. Crier très fort et se faire entendre, voilà le premier point.
Deuxième point, nous dénonçons les bouchons que représentent les faux semblants du type de la rhétorique de l’évaluation, ou de l’idéologie de la parentalité naturelle. Nous dénonçons ces faux semblants en respectant les vrais semblants, comme les Noms du Père. Là, ce n’est plus du registre du crier très fort, c’est la dénonciation sur le mode ironique.
Troisième point enfin, nous proposons une façon de faire reconnaître l’utilité sociale de la psychanalyse tout en la maintenant à l’envers du discours du maître. Vous me direz : « C’est le chaudron ! » En effet, c’est la politique de l’inconscient, telle qu’elle doit être menée. C’est un discours qui doit se faire entendre de la façon dont l’inconscient se fait entendre. Nous devons en tenir compte à tous les niveaux de notre action politique.
Notre force, notre faiblesse, c’est celle que nous donne le discours analytique, fondé sur un amour particulier, extrêmement puissant comme envers du monde.








