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Qu’est-ce que la passe ?

Qu’est-ce que la passe ?

Qu’est-ce que la passe ?

Sonia Chiriaco

La passe concerne la fin de l’analyse [1]. C’est à la fois un moment dans l’analyse, un événement, qui peut d’ailleurs se répéter plusieurs fois, qui indique que l’analyse est sur le point de se terminer, et c’est aussi une procédure qui permet de vérifier la conclusion de l’analyse.
Cette procédure a été inventée par Lacan en 1967 [2] ; elle est en vigueur dans l’école de la cause freudienne, elle y tient même une place centrale.

Qu’est-ce que cette procédure de la passe? C’est à la fois très simple et très sophistiqué. Un « passant », c’est-à-dire une personne qui estime avoir terminé son analyse, peut vouloir faire part à la communauté analytique de ce qui vient de se découvrir pour lui dans ce passage à l’analyste et l’éclairer après-coup. Il va témoigner de son parcours analysant, réduit à ses moments logiques, auprès de deux passeurs, qu’il rencontrera séparément, et ceux-ci rapporteront son témoignage à un jury, cartel ou commission de la passe. Les passeurs ont été désignés tels par leur analyste, car ils sont dans leur analyse, à ce moment de passe, mais sans l’avoir franchie ; ils se trouvent encore liés au dénouement de leur propre expérience, et sont donc comme des plaques sensibles, condition idéale pour recueillir le témoignage du passant et le transmettre à cette commission, qui va l’examiner. « Ces témoins ne sont pas juges », précise Lacan. Le jury va vérifier, à travers leur énonciation, que le passant a bien conclu son analyse, qu’il est passé à l’analyste, que son témoignage est juste. En nommant le passant analyste de l’école, AE, le cartel de la passe fait le pari qu’il peut participer à l’élaboration des problèmes cruciaux de la psychanalyse.
Pourquoi Lacan a-t-il donc inventé la passe ? Pour aller vite, je dirai que sa « Proposition du 9 octobre 1967 sur le psychanalyste de l’école », répond d’une part à des questions de doctrine concernant la fin de l’analyse, et d’autre part à des raisons de politique de la psychanalyse : il est apparu à Lacan urgent et nécessaire que son école se démarque des sociétés de l’IPA pour ce qui concerne le recrutement des analystes. À l’IPA, c’est la hiérarchie des didacticiens, les standards, qui prévalent, et finalement, la psychanalyse elle-même en a été d’une certaine manière effacée.
En faisant sa proposition sur la passe, Lacan, qui a pris soin d’isoler la psychanalyse pure de la thérapeutique, décide de faire valoir le réel en jeu dans la formation même de l’analyste. C’est un acte fort, un acte qui sert à réveiller la psychanalyse en éclairant sa terminaison, à savoir le passage du psychanalysant au psychanalyste. On voit ainsi que dans l’invention de la passe, l’expérience analytique et la dimension politique sont d’emblée nouées.

Avec la passe, Lacan propose une véritable « doctrine de la fin de l’analyse » [3]. Tout au long de son enseignement, il n’a cessé de s’interroger sur la fin de l’analyse et sur le désir de l’analyste. Ces questions trouvent donc une réponse dans la proposition de 1967. La passe, c’est l’inverse de l’impasse. C’est une issue à la butée freudienne, le fameux roc de la castration, et aussi à ces restes symptomatiques que constatait Freud dans son texte de 1937, « Analyse avec fin analyse sans fin » [4]. Freud recommandait alors aux analystes de refaire une tranche d’analyse tous les 5 ans. Avec la passe, Lacan va au-delà du roc de la castration et rompt avec l’analyse infinie de Freud. Il dit : « l’analyse a une fin » et il invente la passe pour le démontrer, pour permettre l’après-coup de cette finitude, qui seule peut éclairer ce passage de l’analysant à l’analyste.

Alors cette fin de l’analyse, quelle est-elle ?
Eh bien, entre le moment où Lacan fait sa proposition de 1967 et son dernier enseignement, la fin de l’analyse va changer de perspective. Jacques-Alain Miller, dans son cours l’orientation lacanienne, a fait valoir très précisément ce changement de doctrine de la fin de l’analyse et donc de la passe [5]. Dans la passe de 1967, le passant témoigne d’un savoir, du savoir de l’inconscient qu’il a acquis dans son analyse : il sait ce qui cause son désir, il en a reconnu la vanité, il s’est dégagé de son fantasme et cela a entraîné une destitution subjective : c’est de ce désêtre que surgit le désir de l’analyste.

Dans la passe actuelle, qui tient compte du dernier enseignement de Lacan, ce n’est plus tout à fait d’un savoir sur l’inconscient dont le passant témoigne : il s’est arraché à la fiction qu’il avait construite dans l’analyse et il témoigne plutôt de la vérité, mais en tant que la vérité ne peut qu’être menteuse. « La vérité menteuse », c’est une expression qui se trouve dans l’ultime écrit de Lacan.
En poursuivant son enseignement après sa proposition de 1967, Lacan a remis en cause cette fin de l’analyse marquée par la traversée du fantasme ; il s’est intéressé à l’au-delà de cette traversée. La conséquence, c’est que les analyses aussi se sont poursuivies au-delà. Aujourd’hui, les analyses sont plus longues, elles vont plus loin que le déchiffrage de l’inconscient et la traversée du fantasme. Cet autre travail qui s’y poursuit, permet de traquer, de cerner, jusque dans le hors sens, le mode de jouir singulier du sujet, qui, il faut bien le dire, ne change pas. Ne nous méprenons pas, cela ne veut pas dire que rien ne change! A la place de l’insupportable jouissance, à entendre comme ce qui excède le plaisir, puisque la jouissance peut aller jusqu’à la souffrance, il y a la satisfaction d’avoir isolé son mode de jouir et de savoir faire avec. Savoir faire avec la part incurable de son symptôme, voilà la différence absolue. C’est encore autre chose que les restes symptomatiques dont parlait Freud et qui dérangeaient le sujet. Car ici, c’est plutôt une certaine satisfaction qu’obtient le sujet, la satisfaction d’avoir rencontré, isolé un point d’impossible et de s’être réconcilié avec sa jouissance irréductible. L’analyse a ce pouvoir de modifier le rapport du sujet avec son inconscient. Cette nouvelle alliance avec la jouissance, c’est le sinthome, tel que Lacan l’a élaboré dans son dernier enseignement.
Eh bien la procédure de la passe, telle qu’elle se déroule aujourd’hui dans l’école de la cause freudienne, tient compte de ces changements concernant la fin de l’analyse. Avec le dernier enseignement de Lacan, la passe est devenue la passe du sinthome, c’est l’incurable qui est désormais isolé.
Nul doute que cela permet de mieux encore mettre en évidence ce qu’il y a d’inouï dans chaque passe et du coup, dans chaque analyse. La valeur d’enseignement des témoignages des AE concerne non seulement la fin de l’analyse, mais aussi l’acte analytique lui-même : ils démontrent comment les outils de la psychanalyse ont opéré.

A notre époque qui est celle de l’évaluation, et il faut bien le dire, d’une évaluation sotte, grossière, la passe est sûrement la meilleure réponse, la réponse la plus subtile qu’une école de psychanalyse puisse donner. La passe, c’est une évaluation qui ne néglige pas ce qu’il y a de plus singulier chez chaque passant. En cela, le cartel de la passe n’est pas un juge ordinaire car il n’a pas de critères préétablis, il est prêt à accueillir ce qui ne ressemble à rien d’autre.
On peut dire que depuis l’invention de Lacan en 1967, la cumulation de l’expérience de la passe a une valeur bien plus grande que toutes les statistiques aujourd’hui en vogue. C’est une expérience toujours en marche, qui se renouvelle avec chacun des AE nommés. Les AE sont des produits de la passe et de l’analyse. On voit par là comment la passe permet le contrôle de notre formation, à travers l’expérience même de la psychanalyse et de l’école. Les débats sur la passe, régulièrement organisés par l’école, donnent une idée de l’importance de l’enjeu : la vitalité de la passe garantit la vitalité de l’école. L’une ne va pas sans l’autre.

Je dirai pour conclure, que la passe est non seulement un outil, qui enseigne en éclairant l’ombre qui recouvre le passage de l’analysant à l’analyste, mais aussi un dispositif formidable qui renouvelle l’invention freudienne, qui la vivifie en montrant son tranchant.

[1] Sonia Chiriaco a été nommée Analyste de l’Ecole (AE), à l’issue de la procédure de la passe.
[2] Ce texte s’appuie en grande partie sur « La proposition du 9 octobre 1967 sur le psychanalyste de l’École », de Jacques Lacan, Autres écrits, Seuil, p. 243-258.
[3] Miller J.-A., « La passe du parlêtre », Revue La cause freudienne, n°74, p. 114.
[4] Freud S., « Analyse avec fin et analyse sans fin », Résultats, idées, problèmes, PUF, 1985, p. 231-268.
[5] Miller J.-A., « La passe du parlêtre », Revue La cause freudienne, n°74, p. 113-123. (Dont ce texte s’inspire largement)