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Tout le monde délire

Tout le monde délire

Tout le monde délire

Cartel : Véronique Eydoux, José Rambeau, Catherine Stef, Pierre Sidon, Dominique Wintrebert (plus-un). Rédacteur : Dominique Wintrebert.

« Comment faire pour enseigner ce qui ne s’enseigne pas ? Voilà ce dans quoi Freud a cheminé. Il a considéré que rien n’est que rêve, et que tout le monde (si l’on peut dire une pareille expression), tout le monde est fou, c’est-à-dire délirant ». Jacques Lacan, « Journal d’Ornicar ? », Ornicar ?, n°17-18, 1979, p. 278.

Proposition scandaleuse, « Tout le monde délire » contredit la fameuse maxime écrite sur les murs de la salle de garde de l’hôpital Sainte-Anne : « N’est pas fou qui veut ».
Il est nécessaire de dater le premier de ces deux énoncés contradictoires. La Faculté de Vincennes est menacée. Nous sommes en 1978, époque du tout dernier enseignement de Lacan. Ecrire que tout le monde délire implique en effet un Lacan très éloigné de celui qui soutenait : il y a les fous et ceux qui ne le sont pas. Parti de l’idée du cristal freudien qui se brise selon des lignes de clivage invisibles mais préétablies, donc de l’idée de structures, et d’une répartition situant d’un côté les névroses, de l’autre les psychoses, Lacan arrive, au soir de sa vie, à soutenir un parti radicalement distinct.
Il est question d’enseignement dans cette citation, et Philippe Hellebois épingle ainsi ce Lacan d’après mai 68, celui qui a promu l’enseignement de la psychanalyse à l’Université : « Il ne faisait aucune exception pour les psychanalystes et ne se contentait pas d’épingler les plus extravagants comme Ferenczi, Marie Bonaparte, Mélanie Klein ou les post-freudiens. Freud ne trouvait pas grâce à ses yeux d’avoir déliré sur le père et il n’était pas loin de se reprocher d’avoir fait la même chose avec la linguistique »(1). Une référence s’articule au propos de Philippe Hellebois. On la trouve dans le Séminaire de Lacan des années 76-77 intitulé « L’insu que sait de l’une-bévue s’aile à mourre » et publié dans le n°14 d’Ornicar ? : « La psychanalyse n’est pas une science. Elle n’a pas son statut de science, elle ne peut que l’attendre, l’espérer. C’est un délire – un délire dont on attend qu’il porte une science. »
Mais, au-delà de la question posée par Lacan à Vincennes – enseigner sans délirer –, remarquons qu’il attribue à Freud cette formulation qu’il fait sienne comme s’il l’héritait de l’inventeur de la psychanalyse. Où donc trouver chez Freud ce « tout le monde délire » ?

Nous sommes partis du fameux article qui cloture le recueil de textes « Névrose, psychose et perversion »(2) « La perte de la réalité dans les névroses et les psychoses ». Freud y critique sa propre position énoncée la même année dans un article antérieur, « Névrose et psychose », qui est le pendant de celui que nous venons de citer. Cette position attribuait aux deux grandes structures cliniques un type de conflit réparti ainsi : la névrose, en allégeance avec la réalité, est en conflit avec le ça, la psychose, au service du ça, se coupe du monde extérieur. En voilà la critique : « La perte de la réalité serait, pour la psychose, donnée au départ ; pour la névrose, il y aurait lieu de penser qu’elle est évitée »(3).
Freud poursuit : cela ne s’accorde pas du tout avec l’expérience. Une névrose grave est une fuite hors de la vie réelle. « Et il ne faudrait pas nous étonner si la recherche de détail montrait que la perte de réalité porte précisément sur le fragment de réalité dont l’exigence eut pour résultat le refoulement pulsionnel »(4).  Et plus loin : « Névrose et psychose sont donc l’une comme l’autre des expressions de la rébellion du ça contre le monde extérieur, de son déplaisir, ou si l’on veut, de son incapacité à s’adapter à la nécessité réelle, à l’Άνάγχη »(5).
Terminons de nous référer à ce texte en soulignant qu’à l’instar du délire pour la psychose, « il y a dans la névrose aussi une tentative pour remplacer la réalité indésirable par une réalité plus conforme au désir. La possibilité en est donnée par l’existence d’un monde fantasmatique… »(6).
Cette assimilation par Freud du fantasme au délire sert notre propos. Mais au fond, un certain nombre de ses créations déduites de la clinique donne également matière à soutenir cette thèse : théories sexuelles infantiles, souvenirs écrans, romans familiaux des névrosés, pour n’en citer que quelques unes, sont des fictions créées par les sujets, fictions qui animent leurs vies, fictions très éloignées de toute réalité objective, fictions qui permettent à la psychanalyse de soutenir que la réalité de tout un chacun est subjectivement choisie. On pouvait récemment lire dans le journal Le Monde, dans une page consacrée aux métamorphoses de la mémoire, qu’il existe dorénavant une fondation sur le syndrome des faux souvenirs. Citons un passage de l’article d’Hervé Morin : « Comment la mémoire humaine peut-elle être à ce point remodelée ? La réponse est peut-être que, par essence, tous nos souvenirs sont faux ou, du moins, falsifiables »(7). Plus loin, Eric Kandel, prix Nobel de médecine est cité : « La mémoire est une reconstruction d’une reconstruction, qui change en permanence. » Le journaliste n’hésite pas à lui prêter la conviction que « La mémoire est une œuvre de fiction».

Terminons ce parcours express par un des tous derniers textes freudiens, écrit in articulo mortis  comme le dit Lacan, : « Le clivage du moi dans les processus de défense »(8). Freud y souligne que lors d’un traumatisme psychique, l’enfant « répond au conflit par deux réactions opposées, toutes deux valables et efficaces. D’une part, à l’aide de mécanismes déterminés, il déboute la réalité et ne se laisse rien interdire ; d’autre part, dans le même temps, il reconnaît le danger de la réalité, assume, sous forme d’un symptôme morbide, l’angoisse face à cette réalité et cherche ultérieurement à s’en garantir. Il faut reconnaître que c’est là une très habile solution de la difficulté. Les deux parties en litige ont reçu leur lot (…) Le succès a été atteint au prix d’une déchirure dans le moi, déchirure qui ne guérira jamais plus, mais grandira avec le temps. » Nous considérons ici que cette opération, conçue par Freud comme une révélation (« Il m’est enfin apparu… » dit-il) et qu’il généralise pour la considérer vérifiée auprès de l’ensemble de ses patients, opération qui consiste à « débouter la réalité », est parfaitement assimilable à celle qu’opère le délire.
Nous voilà donc plutôt dans un continuum où l’extension du délire à la névrose fait que névrose et psychose peuvent être considérées comme deux modalités d’organisation psychique analogues pour faire face au dérangement de jouissance, deux modalités qui, cependant chacune à leur façon, apportent le secours « d’un discours établi ». A suivre ce chemin, Nous noterons deux conséquences :
1. Cette théorie défait toute idée de normes, dans la lignée aboutie de la réflexion de Canguilhem sur Le normal et le pathologique(9).
2. Ceux qui ne délirent pas, ce ne sont pas les névrosés. Ce sont ceux qui n’ont pas déclenché leur psychose, les « malades de la mentalité», ceux qui n’ont le secours d’aucun discours établi.
Nous terminerons par une citation de Jacques-Alain Miller au premier cours du Séminaire 2008-2009, « Choses de finesse en psychanalyse» : « Cette formule, dont je fais un principe, que tout le monde est fou, et j’en fais un principe après avoir travaillé l’an dernier le paradoxe qu’il comporte, ce principe pose comme radicale l’inadéquation du réel et du mental, et il comporte que du réel on ne puisse que dire faux, on ne puisse que mentir. »

(1) Hellebois P., Editorial, La Cause freudienne n°67, p. 7.
(2) Freud S. Névrose, psychose et perversion, Paris, PUF.
(3) Ibid., p.299
(4) Ibid., p.300
(5) Ibid., p.301
(6) Ibid., p. 302
(7) Le Monde du jeudi 17 juillet 2008, p.15
(8) Freud S. « Le clivage du moi dans le processus de défense », Résultats, idées, problèmes II,  Paris, PUF, 1985, p.283-286.
(9) Canguilhem R. Le normal et le pathologique, Paris, PUF 1966.