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Un impossible accord : amour et non-rapport sexuel

Un impossible accord : amour et non-rapport sexuel

Un impossible accord : amour et non-rapport sexuel

Sophie MARRET-MALEVAL

Au cœur du dernier enseignement de Lacan, la tension entre deux énoncés. Le premier : « il n’y a pas de rapport sexuel », dont je ne suis pas sûre de la première occurrence mais dont on trouve le premier abord par la logique dans le séminaire XVI, D’un Autre à l’autre en 1969[1], et la précision de sa portée dans « Radiophonie » en 1970, lorsque Lacan marque son départ du structuralisme :

« […] le signifiant n’est pas propre à donner corps à une formule qui soit du rapport sexuel.

D’où mon énonciation : il n’y a pas de rapport sexuel, sous entendu : formulable dans la structure. »[2]

Puis en regard de cet énoncé, il affirme dans Encore : « ce qui supplée au rapport sexuel, c’est précisément l’amour »[3]. Lacan va à l’encontre d’une vision platonicienne de l’amour conçu comme retrouvailles de la moitié perdue, qui fait de l’Autre sexe, le complémentaire du premier dans un idéal de fusion (bien que, comme le note Lacan dans Le Transfert, Platon laisse cette perspective à Aristophane, le personnage comique du Banquet). On ne trouve pas pour autant, chez Lacan, de position cynique ou de  désillusion aussi radicale que celle de l’Ermite d’Atala qui ne croit en aucune redemption possible par l’amour sur terre :

« Sans doute ma fille, les plus belles amours furent celles de cet homme et de cette femme, sortis de la main du Créateur. Un paradis avait été formé pour eux, ils étaient innocents et immortels. Parfaits de l’âme et du corps, ils se convenaient en tout : Eve avait été créée pour Adam, et Adam pour Eve. S’ils n’ont pu toutefois se maintenir dans cet état de bonheur, quels couples le pourront après eux ? Je ne vous parlerai point des mariages des premiers-nés des hommes, de ces unions ineffables, alors que la sœur était l’épouse du frère, que l’amour et l’amitié fraternelle se confondaient dans le même cœur, et que la pureté de l’une augmentait les délices de l’autre. Toutes ces unions ont été troublées ; la jalousie s’est glissée à l’autel du gazon où l’on immolait le chevreau, elle a régné sous la tente d’Abraham, et dans ces couches mêmes où les patriarches goûtaient tant de joie, qu’ils oubliaient la mort de leurs mères[4]. »

Tenir l’amour comme suppléance au non rapport sexuel porte Lacan à parier sur le lien ente les inconciliables, rendu possible par l’analyse, quand elle allège les idéaux, sans toutefois en faire un nouveau dogme, seulement un constat sur la manière dont les parlêtres trouvent des solutions à leur solitude foncière.

La version lacanienne de l’amour serait sans doute plus proche de celle de Beaudelaire dans Mon cœur mis à nu qui m’a donné mon titre :

« Le monde ne marche que par le malentendu. C’est par le malentendu universel que tout le monde s’accorde. Car si, par malheur, on se comprenait, on ne pourrait jamais s’accorder. L’homme d’esprit, celui qui ne s’accordera jamais avec personne, doit s’appliquer à aimer la conversation des imbéciles et la lecture des mauvais livres. Il en tirera des jouissances amères qui compenseront largement sa fatigue.[5] »

 

I. « Le site de la pratique lacanienne »

 

Il convient tout d’abord de saisir la portée du premier énoncé « il n’y a pas de rapport sexuel ». Dès le séminaire VI, Le désir et son interprétation, Lacan avait marqué un écart avec toute croyance en la suprématie du signifiant, qui le conduisit à l’invention de l’objet a, précisant, dans le séminaire X, L’angoisse, que ce qui manque à l’Autre n’est pas un signifiant, le phallus, comme il l’avait affirmé jusqu’alors, mais un objet réel, hors langage, entamant dès lors la puissance de l’Autre du langage, sa prise sur le réel. Jacques-Alain Miller souligne toutefois, dans « Les six paradigmes de la jouissance », comment, jusqu’au dernier enseignement, la jouissance reste discursive, elle est véhiculée dans la chaine signifiante, elle entre dans un système, comme en attestent les quatre discours, où l’objet a entre en fonction dans l’écriture d’un certains nombre de rapports logique. Lacan, précise-t-il « va jusqu’à poser une relation originaire du signifiant et de la jouissance, considérant que « le signifiant représente la jouissance », entre S1 et S2, plutôt que le sujet[6]. Le séminaire XVII, L’envers de la psychanalyse, dans lequel Lacan construit les quatre discours, est sans doute l’acmé de cette conception, à partir duquel s’amorce un nouveau tournant. Le séminaire XX, Encore, marque à ce titre, « une inversion qui vaut par rapport à tout le cheminement Lacan »[7], note Jacques-Alain Miller : « Lacan scie la branche sur laquelle tout son enseignement était posé, et ce sera, dans l’ultime partie de son enseignement, un effort pour reconstituer un autre appareil conceptuel, avec les débris du précédent »[8]. Ce nouveau paradigme, Jacques-Alain Miller le désigne précisément comme celui du non-rapport. Là où le langage et la structure avaient une fonction de « capture de l’organisme vivant », le non-rapport apparaît comme la limite de l’emprise de la structure. La parole n’est plus conçue comme communication mais comme jouissance. « Alors que la jouissance était, dans son enseignement, toujours secondaire par rapport au signifiant, souligne Jacques-Alain Miller, […] il faut ce sixième paradigme pour que le langage et sa structure qui étaient alors traités comme une donnée primaire apparaissent comme secondaire et dérivés »[9]. C’est l’articulation S1-S2, le sens, qui devient secondaire par rapport à S1a, la marque du signifiant sur le corps qui a un effet de jouissance, si bien que Lacan privilégiera dès lors la notion de signe sur celle de signifiant et affirmera que le signifiant, c’est la cause de la jouissance.

Jacques-Alain Miller note que ce paradigme est poussé « jusqu’à faire s’effondrer comme des semblants le concept du langage, l’ancien concept de la parole comme communication, mais aussi le concept du grand Autre, le Nom-du-Père, et le symbole phallique », c’est à dire qu’ils ne sont plus premiers, structurants, mais dérivés, des fictions, mais la notion de semblant implique aussi que ce sont des termes situés entre le symbolique et le réel, d’où leur réduction à « une fonction d’agrafe, entre des éléments foncièrement disjoints »[10]. Le Nom du Père par exemple, noue les trois éléments du nœud, il est réduit à la connexion S1a, à une fonction de nomination du réel, de lettre, c’est cette agrafe première qui peut nouer les trois éléments du nœud borroméen. De même, le Phallus nomme la jouissance maternelle et fait agrafe entre les sexes. « Tous les termes qui assuraient la conjonction – l’Autre, le Nom-du-Père, le phallus – qui apparaissaient comme des termes primordiaux, on peut même dire des termes transcendantaux, puisqu’ils conditionnaient toute expérience, sont réduits à être des connecteurs », note Jacques-Alain Miller[11].

Il précise : « Ce paradigme est fondé essentiellement sur le non rapport, sur la disjonction – la disjonction du signifiant et du signifié, la disjonction de la jouissance et de l’Autre, la disjonction de l’homme et de la femme sous la forme Il n’y a pas de rapport sexuel. C’est vraiment le séminaire des non-rapports »[12].

La notion de structure, explique-t-il, impliquait que ces termes y occupaient une fonction transcendantale, soit une « dimension autonome préalable à l’expérience, en la conditionnant », le dernier enseignement est plutôt celui du « primat de la pratique ». « Là où il y avait la structure transcendantale, nous avons une pragmatique, et même une pragmatique sociale »[13].  Le non-rapport, est dès lors un concept « à mettre en face de celui de structure ». Il définit la structure comme « formulation des rapports au pluriel auxquels, sans plus y penser, on attribue la qualité d’être réels sous les espèces du nécessaire, c’est-à-dire, ce qui ne cesse pas de s’écrire »[14], « Le séminaire Encore ouvre la perspective d’une autre espèce de relation, qui limite l’empire de la structure, le non-rapport », ébranlant les rapports constitutifs de l’enseignement précédent (notamment l’articulation S1-S2 et la métaphore paternelle). « Le point de départ de cette perspective, note-t-il, n’est pas le Il n’y a pas, mais il y a la jouissance », en tant que « propriété d’un corps vivant »[15]. Le dernier enseignement pointe la part essentielle de « ce qui ne cesse pas de ne pas s’écrire », soit « le rapport sexuel », tel que Lacan en donne la formulation. C’est dès lors, ce qui sépare définitivement la psychanalyse de la science. La science se soutient de l’horizon d’un « ça marche », la psychanalyse du savoir que « ça rate », ainsi que le développe Jacques-Alain Miller dans « Une fantaisie ». « La pratique lacanienne ne peut avoir d’autre principe, si elle se distingue des autres, que “ça rate”. La pratique lacanienne, ça rate. Vous reconnaissez d’ailleurs, dans le ratage, un leitmotiv du dernier Lacan. Il a tout fait pour se mettre dans la position de rater ses nœuds et évidemment, ce ratage n’est pas un ratage contingent. Ce ratage, c’est la manifestation du rapport à un impossible. »[16] Jacques-Alain Miller montre comment la montée au zénith social de l’objet a[17], est contemporaine d’un dévoilement de l’inexistence du rapport sexuel. « Et on doit constater qu’aujourd’hui le signifiant maître, les signifiants maîtres, n’arrivent plus à faire exister le rapport sexuel. », alors même que la civilisation hypermoderne perd peu à peu confiance dans le savoir scientifique, que l’horizon du « ça rate », se généralise. « Les organismes génétiquement modifiés, le nucléaire, ça ne génère plus la confiance dans le bon fonctionnement du savoir dans le réel, à partir du moment où, bien sûr, c’est nous qui commençons à le trafiquer. »[18]. Il reste que la discours de la science maintient (et c’est tant mieux dans une certaine mesure) l’illusion de pouvoir compenser le ratage, le dysfonctionnement, de pouvoir améliorer les fonctionnements. Il continue de s’aveugler sur l’œuvre de la pulsion de mort, tel que Freud la définissait à la fin du Malaise dans la civilisation :

« La question cruciale pour le genre humain me semble être de savoir si et dans quelle mesure l’évolution de sa civilisation parviendra à venir à bout des perturbations de la vie collective par l’agressivité des hommes et leur pulsion d’autodestruction. Sous ce rapport, peut-être que précisément l’époque actuelle mérite un intérêt particulier. Les hommes sont arrivés maintenant à un tel degré de maîtrise des forces de la nature qu’avec l’aide de celles-ci il leur est facile de s’exterminer les uns les autres jusqu’au dernier. Ils le savent, d’où une bonne part de leur inquiétude actuelle, de leur malheur, de leur angoisse. Il faut dès lors espérer que l’autre des deux « puissances célestes », l’éros éternel, fera un effort pour l’emporter dans le combat contre son non moins immortel adversaire. Mais qui peut prédire le succès et l’issue[19]. »

Comme le pointe Jacques-Alain Miller, l’homme trafique le réel, ce qui fait la part belle à la pulsion de mort, à l’incidence de la jouissance, que la science doit pourtant méconnaître pour être opératoire, qu’elle exclut de ses formules (Lacan montre que la science pour être opératoire doit prétendre à des conditions d’objectivité et exclure les incidences du sujet), mais qui fait alors retour à l’aveugle. La montée actuelle du scientisme vient contrebalancer, recouvrir, la confiance perdue, notamment en nourrissant l’espoir de rationaliser les comportements humains. A ignorer la jouissance, à exclure le propre de l’homme, elle ne peut que s’exposer à un retour massif de la pulsion de mort. La psychanalyse lacanienne a pour éthique la boussole de la jouissance, celle du « ça rate », seule apte à contrecarrer un peu l’œuvre de la pulsion de mort, en cessant de l’ignorer. « C’est le “il n’y a pas de rapport sexuel” qui donne le site de la pratique lacanienne, parce que c’est à entendre au regard de l’énoncé qui affirme “il y a du savoir dans le réel”, et le “il n’y a pas de rapport sexuel”, c’est ce qui fait la balance avec le “il y a du savoir dans le réel”. C’est le rapport sexuel qui fait objection à la toute-puissance du discours de la science », affirme Jacques-Alain Miller, concluant son intervention sur la promotion de l’amour dans le dernier enseignement[20].

Woody Allen nous en donne une illustration percutante dans Magic in the Moonlight, dans lequel le héros, un magicien à l’esprit rationaliste, se laisse convaincre par une jeune femme qui se prétend medium, de l’existence des esprits. Il dénie tout ce temps ses sentiments à l’égard de la jeune femme. Découvrant qu’il a été victime d’une supercherie, il doit pourtant admettre son sentiment amoureux, dont il doit reconnaître le caractère totalement irrationnel à l’égard de celle qui l’a dupé. Sophie n’a pas l’intelligence d’Olivia sa compagne, avec laquelle il se dit « parfaitement assorti », auprès de laquelle cependant, il s’éteint ; mais c’est le sourire de Sophie qui l’emporte contre toute raison et démasque son cynisme, sa suffisance et son aveuglement sur sa part irrationnelle d’humanité.

 

II. « Un Freud véritablement lacanien »

 

Ainsi la question de l’inexistence du rapport sexuel porte-t-elle bien au-delà d’une simple affaire de ménage. Le sexuel est au cœur de la psychanalyse dès l’invention freudienne. Là se joue son éthique, ce qui lui donne sa puissance d’interprétation de la civilisation, ainsi que Freud s’y emploie dans son Malaise dans la civilisation.

Commentant les « contributions à la psychologie de la vie amoureuse » de Freud[21], Jacques-Alain Miller y découvre en effet, « un Freud réellement lacanien », faisant « un effort pour penser le rapport sexuel », dès lors qu’il aborde le sexuel à partir de ses impasses[22].

Dans la première contribution « Un type de choix d’objet chez l’homme », Freud annonce en effet qu’il tient à se démarquer des poètes, qui, en dépit de leur sensibilité et de leur intuition de l’âme humaine modifient la réalité au profit de la production de sentiments et d’effets esthétiques : « ils doivent en isoler certains fragments, détruire des rapports gênants, tempérer l’ensemble et combler les lacunes »[23]. Son projet est de soumettre l’investigation de la vie amoureuse à un « traitement rigoureusement scientifique »[24], où l’on entend qu’il s’agit pour lui de mettre en exergue les lacunes. S’il vise à les combler en établissant les relations qui conviennent et qui expliqueraient ses impasses, c’est bien à partir de celles-ci qu’il aborde la vie amoureuse, en cela qu’il est « lacanien ». Nous serions portés à traduire que la psychanalyse vise déjà à cerner, à prendre en compte, ce qui ne cesse pas de ne pas s’écrire, là où Freud trouve les poètes limités par ce qui s’écrit (étrangement d’ailleurs car il tient plutôt d’ordinaire qu’il vont plus loin que la science, mais peut-être précisément car l’écrit fait ici pour lui limite).

Freud s’attache à décrire des types de choix d’objet chez les névrosés, permettant de cerner les conditions déterminant l’amour. Il isole le tiers lésé, « condition qui exige que le sujet ne choisisse jamais comme objet d’amour une femme qui soit encore libre »[25] ; la condition selon laquelle « la femme chaste en insoupçonnable n’exerce jamais l’attrait qui l’élèverait au rang d’objet d’amour », mais que « seule l’exerce la femme de mauvaise réputation »[26] ; la condition du rabaissement pour le choix amoureux (qu’il développe dans la contribution suivante) ; enfin la tendance à sauver la femme aimée. Autant de conditions qu’il rapporte à une fixation de la tendresse de l’enfant sur la mère. La seconde contribution : « Sur le plan général des rabaissements de la vie amoureuse », traite des facteurs de « l’impuissance psychique », inhibition qu’il rapporte à une particularité de l’objet sexuel, à une fixation incestueuse non surmontée à la mère ou la sœur, à l’origine de la disjonction de l’amour et du désir. Enfin, la troisième « Le tabou de la virginité » s’intéresse à l’exigence de virginité dans la civilisation. Il défend que la monogamie repose sur la sujétion sexuelle, comme gage d’une relation de couple apaisée… perspective qui nécessiterait une traduction logique lacanienne, désimaginarisée, précisant que le partenaire sexuel masculin est l’objet petit a. Cette dernière contribution conduit surtout Freud à s’intéresser au tabou de la féminité.

En dépit du caractère hétéroclite, voire surprenant des thèmes de ces trois contributions, que je ne développerai pas, mais aussi de l’interprétation œdipienne de la vie amoureuse qui les réunit, Jacques-Alain Miller relève que ces trois textes convergent sur la question « comment jouir d’une femme ? », or il note que précisément, Freud, ne fait pas exister L Femme, mais des types de femmes, qu’il s’appesantit sur les impasses des relations entre hommes et femmes, marquées d’impossible, ce qui va de pair avec l’accentuation de la dissociation entre amour et jouissance. L’amour suppose une substitution possible, quand il s’agit de jouissance, il n’y a pas de substitution[27]. « quelque chose dans la nature même de la pulsion sexuelle [n’est] pas favorable à la réalisation de la pleine satisfaction », précise Freud en effet dans la seconde, lorsque l’Œdipe lui sert à pointer que celle-ci ne peut tendre que vers des « objets substitutifs d’un objet perdu initial et irrécupérable »[28]. L’Œdipe s’avère, d’une certaine manière, comme une première approche de l’impossible du rapport sexuel, plaçant en son centre la jouissance interdite, la castration. Notons enfin que Freud y donne également un premier abord de la dissymétrie entre les sexes qui converge avec les formules de la sexuation de Lacan quand il situe la femme entre objet narcissique, et étrangeté, support de l’identification par le biais du même, du phallus donc, et autre mystérieux « la femme est autre que l’homme, elle apparaît incompréhensible, pleine de secrets, étrangère et pour cela ennemie »[29], pas toute dans la fonction phallique, du fait de l’inexistence du signifiant de L femme aurait-on envie de traduire, comme le pointe également Jacques-Alain Miller.

Celui-ci note enfin que Freud invente, avec la psychanalyse, avec l’amour de transfert, « un nouvel amour », « un nouveau type d’Autre auquel adresser l’amour : un nouvel Autre qui donne de nouvelles réponses à l’amour »[30], un amour qui reste toutefois méconnaissance, puisqu’il vise à voiler le statut de déchet de a. L’analyse lacanienne à pour perspective de dévoiler celui-ci, mais précisant les conditions de l’amour et pointant la jouissance, elle permettrait d’en chercher une nouvelle articulation[31], sur fond d’un « pas de rapport » impossible à résorber. Ainsi peut s’entendre l’énoncé de Lacan : « ce qui supplée au rapport sexuel, c’est précisément l’amour »[32].

 

III. Il n’y a pas de rapport sexuel

 

Freud plaçait déjà au principe de la psychanalyse, un impossible de structure, pourrait-on dire, au sens où l’Œdipe fonde et structure les relations humaines, un impossible toutefois contingent aux nécessités de la civilisation. Lacan précisera en logique, cet impossible, au moment où il s’écarte de l’impérialisme de la structure, pour mettre l’accent sur l’éthique de l’orientation vers le réel. « Il conviendrait […] de ne pas confondre ce qu’il en est du rapport, ce terme étant pris dans un sens logique, avec la relation qui fonde la fonction conjointe des deux sexes »[33], affirmait-il dans le séminaire XVI, D’un Autre à l’autre, amorçant l’examen des coordonnées de cette question. Il en donnera plusieurs abords successifs.

S’il congédie le fait que la biologie puisse définir un rapport de nécessité entre l’homme et la femme, il pointe plutôt la dissymétrie chromosomique entre mâle et femelle puis récuse toute interprétation du lien entre les sexes, en termes de polarité, à l’instar des champs magnétiques[34].

Il note très tôt qu’homme et femme sont des effets de langage, pointant que Freud, se cantonne à parler de position féminine ou masculine, la clinique ne permettant pas de défendre une identification nécessaire du sujet au sexe biologique. Par ailleurs, il relève que le chiffre 2 se trouve étroitement mêlé à la question du sexe, dans nos associations mentales. Ainsi le fait qu’il y en ait deux (sexes), ne constitue pas seulement « l’une des assises fondamentales de la réalité »[35], mais le point de départ de l’établissement d’une relation logique, mathématique.

Il souligne toutefois, que porté au niveau de la proposition universelle, ce couple n’est plus opérant, ne définit plus de complémentarité logique.

« Peut-on dire tous les mâles?, Cela peut-il être énoncé, même dans une manipulation naïve des qualificatifs ? Pourquoi une proposition aristotélicienne ne s’habiliterait-elle pas, sous cette forme par exemple : Tous les mâles de la création ? l’interrogation comporterait aussi cette question-ci – tous les non-mâles, est-ce que ça voudrait dire les femelles ? Les abîmes qu’ouvre un tel recours confiant au principe de contradiction pourraient peut-être aussi être pris dans l’autre sens. Cela nous ferait nous interroger, démarche que j’annonçais tout à l’heure, sur ce que le recours au principe de contradiction lui-même peut contenir d’implication sexuelle.[36] »

« Tous les non-mâles » n’est pas équivalent à « toutes les femelles », mais ouvre sur l’espace infini. Lacan aborde là l’un des points qui le conduiront à préciser, avec la théorie des ensembles l’impossible rapport logique entre les sexes.

« Il n’y a pas la moindre réalité pré-discursive, pour la bonne raison que ce qui fait collectivité, et que j’ai appelé les hommes, les femmes et les enfants, ça ne veut rien dire come réalité pré-discursive. Les hommes, les femmes et les enfants, ce ne sont que des signifiants »[37], affirme une nouvelle fois Lacan dans Encore. Il congédie toute idée d’un rapport naturel entre les sexes, en soulignant que la sexuation est affaire d’identification et de langage. Il souligne toutefois la dissymétrie entre les termes homme et femme : « Un homme, ce n’est rien d’autre qu’un signifiant. Une femme cherche un homme au titre de signifiant. Un homme cherche une femme au titre – ça va vous paraître curieux – de ce qui ne se situe que du discours, puisque, si ce que j’avance est vrai, à savoir que la femme n’est pas toute, il y a toujours quelque chose qui chez elle échappe au discours »[38]. Autrement dit, il corrige l’assertion précédente en rappelant qu’il n’existe qu’un seul signifiant de la différence sexuelle, le Phallus, celui dont la marque fait homme. Il convient de distinguer les termes du discours courant « homme » et « femme », qui sont des S2, des signifiants de langue commune, de la dimension du signifiant comme marque, comme S1, voire comme lettre (nous y reviendrons), à l’instar du signifiant phallique. C’est de ce seul point de vue qu’il n’existe pas de signifiant de L Femme, comme il le précisera encore. Il n’y a qu’un seul signifiant de la différence des sexes, la position féminine se définissant en premier lieu en négatif de la position masculine, comme n’ayant pas le phallus.

« La logique freudienne […] nous indique bien qu’elle ne saurait fonctionner en termes polaires. Tout ce qu’elle a introduit comme logique du sexe ressortit à un seul terme, qui est vraiment son terme original, qui est la connotation d’un manque, et qui s’appelle la castration. Ce moins essentiel est d’ordre logique, et sans lui rien ne saurait fonctionner. Pour l’homme comme pour la femme, toute la normativité s’organise autour de la passation d’un manque », précise Lacan dans D’un Autre à l’autre[39]. »

Ce terme qui connote et « passe » le manque est le phallus. En rappelant que le phallus est le signifiant de la castration, ce qui nomme ce qui manque à l’Autre (maternel), il met en valeur sa fonction particulière dans la sexuation, qui fait de lui un terme pivot, indispensable et irremplaçable, le seul qui intervienne au niveau de la sexuation.

Dès ce séminaire, Lacan précise :

« Ce que je vous ai dit, qu’il n’y a pas de rapport sexuel, s’il y a un point où ça s’affirme, et tranquillement, dans l’analyse, c’est en ceci que la Femme, on ne sait pas ce que c’est. Elle est inconnue dans la boîte – sinon, Dieu merci, par des représentations. Depuis toujours on ne l’a jamais connue que comme ça. Si la psychanalyse met justement quelque chose en valeur, c’est qu’on ne la connait que par un ou des représentants de la représentation[40]. »

C’est ce qu’il reprend dans Encore en distinguant le signifiant côté homme et la connaissance que l’on a de la femme par le discours. Déjà dans D’un Autre à l’autre, il aborde la question de la sexuation féminine à partir d’un défaut de signifiant relatif à ce que le Phallus soit le seul signifiant de la différence sexuelle :

« La Femme dans son essence, si c’est quelque chose, et nous n’en savons rien, elle est tout aussi refoulée pour la femme que pour l’homme. Et elle l’est doublement. D’abord en ceci que le représentant de sa représentation est perdu, on ne sait pas ce que c’est que la Femme. En ceci ensuite, que ce représentant, si on le récupère, est l’objet d’une Verneinung. Qu’est-ce d’autre qu’une dénégation que de lui attribuer comme caractère que de ne pas avoir ce que précisément il n’a jamais été question qu’elle ait ? Il n’y a pourtant que sous cet angle que la Femme apparaît dans la logique freudienne – un représentant inadéquat, à côté, le phallus, et puis la négation qu’elle l’ait, c’est-à-dire la réaffirmation de sa solidarité avec ce truc, qui est peut-être bien son représentant mais qui n’a aucun rapport avec elle. Cela à soi tout seul devrait nous donner une petite leçon de logique, et nous permettre de voir que ce qui manque à l’ensemble de cette logique, c’est précisément le signifiant sexuel.[41] »

Ainsi constate-t-il que dans la préhistoire, les statuettes de femme les représentaient sous l’espèce de petites baudruches, pointant un manque en termes de forme, de représentation[42]. Il n’aura de cesse de revenir sur la particularité du signfiant phallique, cause de l’absence de rapport entre les sexes :

La fonction dite du phallus – énonce-t-il, dans Un discours qui ne serait pas du semblant, qui est à vrai dire, la plus maladroitement maniée, mais qui est là, et qui fonctionne dans ce qu’il en est d’une expérience, qui n’est pas seulement liée à je ne sais quoi qui serait à considérer comme déviant, pathologique, mais qui est essentielle comme telle à l’institution du discours analytique -, cette fonction du phallus rend désormais intenable la bipolarité sexuelle, et intenable d’une façon qui volatilise littéralement ce qu’il en est de ce qui peut s’écrire de ce rapport.

« Il faut distinguer ce qu’il en est de cette intrusion du phallus, de ce que certains ont cru pouvoir traduire du terme de manque de signifiant. Ça n’est pas du manque de signifiant qu’il s’agit, mais de l’obstacle fait à un rapport.[43] »

Il précise dans …ou pire que c’est « avec grand phi […] que chacun a rapport »[44]. Il n’y a pas de rapport naturel entre l’homme et la femme car la sexuation et la sexualité ne se situent que du signifiant et du signifiant particulier qu’est le phallus comme médiateur entre les sexes, celui qui oriente la jouissance sexuelle, dont elle part, ainsi que le formule Lacan dans Encore, bien que la jouissance du corps de l’Autre n’en dépende pas (elle dépend de a)[45]. « La jouissance phallique est l’obstacle par quoi l’homme n’arrive pas, dirais-je à jouir du corps de la femme, précisément parce que ce dont il jouit, c’est de la jouissance de l’organe »[46], y énonce-t-il par ailleurs, c’est-à-dire d’une part que l’homme n’aborde l’Autre sexe que par l’intermédiaire du signifiant phallique (que Lacan rapport alors aux caractères sexuels secondaires conçus comme trace sur le corps, précisant « Rien ne distingue la femme comme être sexué, sinon justement le sexe »[47]). Il note plus loin que la jouissance est appareillée par le langage, et que « la réalité n’est abordée que par les appareils de la jouissance »[48], autrement dit le phallus est l’un de ces appareils de la jouissance qui sert à aborder l’Autre sexe. Toutefois, il précise également dans le séminaire D’un discours qui ne serait pas du semblant, que le phallus n’en est pas pour autant un medium car du côté de la femme il subsiste quelque chose d’inconnu, qui ne se laisse pas nommer[49]. D’autre part, l’homme n’aborde l’Autre sexe qu’en mettant en jeu le phallus, comme ce qui le fait homme, ce dont il jouit. « La jouissance, en tant que sexuelle, est phallique c’est-à-dire qu’elle ne se rapporte pas à l’Autre comme tel », indique-t-il encore[50].

Par ailleurs, Lacan prolongera la construction logique de son affirmation « il n’y a pas de rapport sexuel » en cernant les conséquences de la spécificité du phallus comme seul signifiant de la différence des sexes ainsi que de l’absence consécutive d’un signifiant de L Femme, en précisant la notion de rapport, dans sa dimension d’écriture logique.

Il explore les paradoxes de la négation, en précisant d’abord que non x est l’espace infini. C’est à partir de là qu’il prendra appui sur la logique des ensembles pour situer la dissymétrie entre hommes et femmes. Si homme et femme ne se définissent qu’à partir du signifiant phallique, alors, il n’y a pas de signifiant de L Femme, de signifiant spécifique à l’égal du phallus pour les femmes. Toutefois, Lacan ne s’en tiendra pas à une définition par la négative, elles ne sont pas des non-hommes, d’ailleurs, précisément, la négation ouvre sur l’espace infini, soit précisément sur une absence de nomination, sur l’absence d’un ensemble fermé définissant un universel du type « toutes les femmes »[51]. Il indique plutôt qu’alors, les femmes ne sont pas toutes dans la fonction phallique, qu’une partie de leur jouissance n’est pas corrélée au phallus mais au manque d’un signifiant pour dire leur être. Il postule pour les femmes une jouissance supplémentaire liée à ce défaut d’être, une jouissance de ce manque d’être, de nom. Il précise ce point avec la théorie des ensembles en distinguant le Un de l’élément et le Un de l’ensemble[52]. Pour fermer un ensemble, il faut établir une collection que l’on peut assembler sous un même signifiant. Or c’est ce Un de l’ensemble qui manque précisément côté femme, qui fait que l’on ne peut pas fermer l’ensemble des femmes, que celui-ci encore est un ensemble ouvert, infini. Le signifiant phallique ne sert pas plus à fermer cet ensemble, à le borner, à le définir, ainsi les femmes ne sont-elles pas non plus toutes dans la subordination au phallus. Lacan définit plutôt la position féminine en rapport au manque d’un signifiant pour dire son être. Avec le pas-tout, Lacan introduit également un infini qui vient trouer le tout en quelque sorte. Jacques-Alain Miller dans « le partenaire symptôme »[53] écrit le pas tout par un compartiment hachuré à l’intérieur du tout, en son bord, désignant une limite dans le tout, soulignant ainsi la particularité du pas-tout de subvertir aussi le tout. C’est ainsi que le pas-tout se généralise le dernier enseignement quand Lacan met l’accent sur une jouissance pas-toute phallique, non Œdipienne, au niveau du sinthome, qu’il rompt définitivement avec une perspective Œdipienne.

Lacan Ainsi la jouissance des femmes se divise-t-elle entre jouissance phallique et jouissance féminine. D’une part, une femme attend d’un homme un supplément d’être, une nomination, sa jouissance tend vers le phallus compris comme le signifiant qui manque à l’Autre (montrer sur les formules de la sexuation). De l’autre, elle jouit de ce défaut même d’un signifiant pour la nommer, soit de S(A), « signifiant du A en tant qu’il est barré »[54], du manque d’un signifiant dans l’Autre, une jouissance proprement féminine.

L’ensemble des hommes, pour sa part, est fermé. Le phallus est le signifiant qui en donne le Un, constituant la possibilité de dire, « tous les hommes », de définir un universel. Toutefois, Lacan prend également appui sur la logique pour situer le phallus comme une fonction, et précise que cette fonction logique trouve sa limite dans le postulat d’un élément qui y contrevient : la fonction paternelle[55] (notée ).

Les formules de la sexuation définissent une dissymétrie foncière entre la position masculine et la position féminine, dont Lacan précise bien qu’il s’agit de position logique et qu’hommes et femmes peuvent s’inscrire de chaque côté du tableau, sans que s’écrive de rapport logique entre les termes du tableau. En termes de jouissance, Lacan note du côté femme la division entre jouissance phallique et jouissance féminine, du côté homme la division entre jouissance et amour. D’un côté la jouissance phallique, comme jouissance de l’organe : le phallus est placé du côté homme ; de l’autre S → a, a est situé du côté femme, « l’objet qui se met à la place de ce qui de l’Autre ne saurait être aperçu », à la place du « partenaire manquant »[56]. Notons qu’hommes et femmes, dans la mesure où il s’agit là de positions logiques, sont concernés par les deux côtés du tableau. Toutefois, la dissymétrie de celui-ci interprète l’inexistence du rapport sexuel.

Le film de Woody Allen « vous allez rencontrer un bel et sombre inconnu » donne une illustration des manifestations de l’inexistence du rapport sexuel. Aucune affinité sociale, intellectuelle, familiale (les enfants), ne suffit à assurer la pérennité des couples, à moins d’un grain de folie. Ainsi, seul celui formé par Elena, la mère qui remet sa vie entre les mains d’une voyante et Jonathan, qui tient une librairie occulte, croit en la communication avec les morts et demande à sa femme décédée l’autorisation de faire couple avec Elena, semble voué à un certain avenir.

La fille d’Elena, mariée à un écrivain en mal de succès, attende lui qu’il consente à lui donner un enfant et s’impatiente de ses échecs éditoriaux, tandis que brille à ses yeux le directeur de la galerie pour lequel elle travaille et qu’elle s’évertue à combler. Elle est touchée par ses attentions (il l’emmène à l’Opéra parce que sa femme n’est pas disponible (!) et lui parle de lui), ses paroles, la position d‘exception qu’il semble lui conférer dans son travail et au-delà. Le personnage illustre la version féminine de la quête phallique : une parole d’amour qui la met en place d’exception, la nomme. Mais la jouissance du patron est ailleurs, tournée vers l’artiste qui lui offre une aventure sans promesse de lendemain, vers celle qui se fait énigme, objet cause de son désir.

L’écrivain en mal d’estime de lui et dont la femme repousse les attentes sexuelles s’il ne lui promet pas un enfant, va chercher à soutenir ses blasons phalliques auprès de la jeune et mystérieuse musicienne de l’immeuble d’en face, qui se laissera prendre à l’imposture du grand écrivain (il publie sous son nom la manuscrit d’un ai qu’il croit mort). Incarnation de la version masculine de la jouissance phallique, il jouit d’être un homme brillant auprès d’elle et choisit par ailleurs celle qui consent à son désir sexuel.

Enfin, Lacan précise ce qu’il entend par rapport. Un rapport, c’est ce qui s’écrit, notamment, sous la forme d’une formule mathématique établissant un rapport logique. Pour cerner l’inexistence du rapport sexuel, il en passe tout d’abord par la logique des relations.

« [la formule « il n’y a pas de rapport sexuel »] ne se supporte que de l’écrit en ceci que le rapport sexuel ne peut pas s’écrire. Tout ce qui est écrit part du fait qu’il sera à jamais impossible d’écrire comme tel le rapport sexuel. C’est de là qu’il y a un certain effet de discours qui s’appelle l’écriture.

On peut à la rigueur écrire x R y et dire x c’est l’homme, y c’est la femme, et R c’est le rapport sexuel. Pourquoi pas ? Seulement voilà, c’est une bêtise, parce que ce qui se supporte sous la fonction de signifiant, de homme et de femme, ce ne sont que des signifiants tout à fait liés à l’usage courcourant du langage[57]. »

On ne peut pas écrire x R y car il n’y a pas y, il n’y a pas de signifiant de La Femme. On ne peut de ce fait pas écrire de rapport logique entre homme et femme, ce qui conduira Lacan à affirmer que le rapport sexuel, c’est ce qui ne cesse pas de ne pas s’écrire.

 

IV. L’amour

 

Il précise alors la distinction entre ce qui s’écrit et ce qui ne cesse pas de ne pas s’écrire à l’aide de l’écriture du rapport logique sous la forme d’une barre qui sépare et qui lie deux éléments. « La barre, indique-t-il, c’est précisément le point où, dans tout usage du langage, il y a occasion que se produise l’écrit »[58], cette barre est aussi celle qui sépare le signifiant et le signifié dans l’algorithme de Saussure (qu’il retourne et écrit S/s), qui s’immisce entre eux, comme un autre effet du langage (que celui de signifier). La fonction de l’écrit, de la lettre, s’ajoute à celle de la signifiance, mais « l’écrit, précise-t-il, n’est pas à comprendre »[59]. Il prend comme exemple la lettre mathématique, hors sens, qui vise un réel. Elle est ce qui s’articule des effets de langage, « révèle » la grammaire[60] (les lettre mathématiques essentielles, opératoires, sont les lettres des fonctions logiques que les variables mettent en exergue, réalisent). La lettre mathématique ne vise pas le sens mais « cette articulation se fait dans ce qui résulte du langage, quoi que nous fassions, à savoir un supposé en deça et au-delà »[61], autrement dit elle pointe vers le réel, une écriture de celui-ci. La lettre établit un rapport entre deux termes et plus précisément, telle qu’il la définit dans « Litturaterre »[62], entre symbolique et réel, le trait unaire et l’objet, S1 et a. La lettre a une fonction littorale, de bord, elle est au contact de deux éléments hétérogènes, « sans commune mesure », qui fond bord l’un pour l’autre. L’écriture est un effet qui s’ajoute au langage, au-delà de la signifiance, du lien et de la rupture signifiant/signifié, et vise le réel.

Ainsi, pas d’écriture du rapport sexuel, car les éléments signifiants, homme et femme, les S2, relevant du discours courant, ne peuvent se lier qu’au-dessus de la barre de l’algorithme Saussurien (au niveau du signifiant). Du fait du défaut du signifiant de L Femme, il ne peut pas y avoir de liaison logique entre deux éléments distincts, mais également de liaison de l’ordre d’une lettre qui noue intimement deux dimensions hétérogène, car si le signifiant de L Femme existait, c’est de toutes façons, entre deux signifiants que pareille liaison s’opérerait.

En revanche, le tableau des formules de la sexuation fait apparaître la fonction de la lettre au niveau l’amour (S → a). Notons que la flèche relie alors la partie homme du tableau à la partie femme, elle en franchit un bord.

A plusieurs reprises, dans ce séminaire, Lacan situe l’amour du côté de la fonction de la lettre. « la seule chose qu’on puisse faire d’un peu sérieux, la lettre d’amour »[63], énonce-t-il, jouant de l’équivoque sur le terme de « lettre », mais pointant combien la pratique épistolaire en amour n’a rien de hasardeux.

L’amour est toujours réciproque affirme-t-il, car le désir de l’homme c’est le désir de l’Autre, comme il avait pu le poser dès le Séminaire V, précisant que le désir est désir de désir, soit désir d’être désiré, que le désir est contingent à la supposition d’un désir à l’Autre, mais de ce fait de sa faille. Dans le Transfert Lacan précisait également que l’amour est corrélé au manque et donc au signifiant, que sa métaphore repose sur la substitution du désirant qui met le partenaire en place d’objet du désir à celle de désiré, car ce qui est désiré, c’est le désirant dans l’autre, « ce qui ne peut se faire qu’à ce que le sujet soit colloqué comme désirable »[64].  La demande d’amour part de la faille dans l’Autre[65], elle est demande d’être aimé, mais elle vise l’être, le complément d’être qui nous fait défaut, « à savoir ce qui, dans le langage, se dérobe le plus »[66]. « Le langage nous impose l’être », indique Lacan, « et nous oblige comme tel à admettre que, de l’être, nous n’en avons jamais rien »[67]. Le sujet cherche dans son partenaire ce semblant d’être supposé à cet objet qu’est le a, précise-t-il encore dans ce séminaire[68]. « L’abord de l’être n’est-ce pas là que réside l’extrême de l’amour »[69]. Ainsi l’amour vise l’objet « substitut de l’Autre »[70], dont dépend la jouissance, qui la cause.

« Contrairement à ce qu’avance Freud, dit-il, c’est l’homme – je veux dire celui qui se trouve mâle sans savoir qu’en faire, tout en étant être parlant – qui aborde la femme, qui peut croire qu’il l’aborde, parce qu’à cet égard, les convictions, celles dont je parlais la dernière fois, les con-victions ne manquent pas. Seulement ce qu’il aborde, c’est la cause de son désir que j’ai désignée de l’objet a. C’est là l’acte d’amour.[71] »

Le verbe « aborder », n’est pas ici au hasard, car il souligne précisément que l’amour est l’établissement d’un bord, entre S et a, S qu’il rapporte un peu plus haut au un tout seul, au S1. Il énonce plus loin : « Du côté de l’homme j’ai inscrit ici […] les S et le Φ qui le supporte comme signifiant, ce qui s’incarne aussi bien dans le S1 », indiquant « Ce S n’a jamais affaire comme partenaire, qu’à l’objet a inscrit de l’autre côté de la barre »[72]. L’amour dans Encore est une première écriture de ce que sera le sinthome S1a. C’est en ce sens que l’amour est une mise en fonction de la lettre et qu’il peut affirmer que « ce qui supplée au rapport sexuel, c’est précisément l’amour »[73]. Il pointe encore la dimension de lettre de l’amour quand il précise qu’il lie l’Un et l’Autre par l’intermédiaire de a[74]. Il précisera également dans ce séminaire que la fonction de bord de la lettre est supportée par la dimension de semblant de l’objet a, entre symbolique et réel, l’objet a est une découpe dans le réel, un « bout de réel », c’est ce qui lui permet de se conjoindre au S1. L’amour est ce qui fait que ça cesse de ne pas s’écrire[75], ou plus précisément note Lacan ce qui fait » passer la négation au ne cesse pas de s’écrire, ne cesse pas, ne cessera pas »[76], écho de son assertion au début du séminaire : « L’amour demande l’amour. Il ne cesse pas de le demander. Il le demande … encore »[77], pointant le côté insatiable de l’amour, insatisfaisant, toujours à réécrire. Lacan n’adopte aucun point de vue idéaliste.

Néanmoins, Jacques-Alain Miller relève que « la question de l’amour à partir du Séminaire Encore connaît une promotion tout à fait spéciale, parce que l’amour c’est ce qui pouvait faire médiation entre les un-tout-seul »[78]. Autre effet de l’écriture qu’il produit : l’amour lie, il va au revers de la solitude foncière de la civilisation contemporaine fondée sur la promotion d’une jouissance solitaire. Songeons encore au dérangement produit par l’arrivée de Sophie dans la vie du magicien de Magic in the Moonlight, délogé de la solitude de ses recherches, isolé dans son bureau.

 

Conclusion : de Yann Andrea à Woody Allen

 

Pour conclure, illustrons par la négative ce que signifierait qu’il y ait du rapport sexuel, comme parfois dans la psychose. Le lien qui unit Yann Andrea à Marguerite Duras est exemplaire. Dernier compagnon de celle-ci, il atteste, dans son livre intitulé Cet amour-là, de la particularité de ce lien. Page blanche, celui qui dit de lui après son décès qu’il est une poubelle, incapable de se débrouiller seul et qui se laissera mourir, se définit ainsi : « Je ne suis tenu à rien. Je dispose d’une formidable capacité à ne rien faire, absolument rien. Ce n’est pas la peine »[79], son existence se résume à regarder et être là, laissant entendre clairement son identification à l’objet a qui, non extrait, n’est pas placé dans l’Autre, n’aimante aucun désir. Rêvant d’être écrivain, il s’est accroché, en une rencontre improbable, à Marguerite Duras, se mettant au service de son écriture en transcrivant ce qu’elle dictait. Elle lui a donné un nom, littéralement. Elle occupe la place de Dieu, elle nomme, noue la voix et le mot. « Je dis ceci : dans l’émerveillement de la rencontre, pendant le désormais fameux été 80, il y a la voix. Sa voix. La façon de dire entièrement les mots, la façon d’aller chercher le mot, de trouver le mot juste, le mot vrai, de laisser le mot arriver jusqu’à la bouche en passant par le silence de la pensée »[80], « Quand elle parle, elle semble inventer le mot, et moi j’entends le mot pour la première fois, comme s’il n’avait jamais été dit avant », « Elle est l’auteur des mots et l’auteur de sa propre voix »[81].

S1 de son côté à elle, voire La Femme, dont Lacan dit qu’elle est l’Autre nom du Père, petit a du sien, les conditions sont réunies pour que ça s’écrive entre eux, du moins parfois, temporairement, notamment dans les moments d’écriture. Voilà ce qu’il en dit : « Et dans ce moment là il y a, je dirai comme ça, une troisième personne avec nous. Nous on n’existe plus. Il n’y a plus de nom d’auteur, il y a simplement de l’écriture qui est en train de se produire. Et c’est une émotion telle […] une émotion de la vérité »[82] . Elle est devenue son propre nom : « Je peux dire ainsi : elle invente, elle y croit, elle m’invente, elle me donne un nom, elle me donne une image, elle m’appelle, personne ne m’a jamais autant appelé qu’elle, jour et nuit, elle me donne les mots, des mots, ses mots à elle, elle donne tout, et moi je suis là, je suis là pour ça. Je ne pose pas de questions, je ne demande rien »[83].

Version ultime, paroxystique de l’amour, il illustre une condition de possibilité d’un amour qui fait véritablement rapport, au prix de sa propre inexistence. Il en énonce dans le même temps l’impossible :

« Elle a tout pris. J’ai tout donné. Entièrement. Sauf qu’il n’y avait rien à prendre. J’étais là. Totalement. Pas pour elle, non, il se trouve que c’était elle qui était là, donc j’étais là pour elle, mais avant tout j’étais là près d’elle, au plus près sans jamais cesser d’être séparé d’elle. Elle veut tout de moi, jusqu’à l’amour, jusqu’à la destruction, jusqu’à la mort comprise, elle veut croire de toutes ses forces à cette illusion magnifique, elle y croit, elle se donne tous les moyens pour mettre en œuvre une sorte d’amour total, de tous les instants, elle sait que ce n’est pas possible, que je ne suis pas prenable, que je résiste, que je ne peux faire davantage, et pourtant elle insiste, elle veut davantage, comme une sorte de défi héroïque et vain. Pour elle, pour moi. Elle veut tout, elle veut le tout et elle veut rien. Rien du tout. Et jusqu’au bout de la vie, cette tentative-là. Que moi et elle ça fasse Un, alors que non, ce n’est pas possible, en aucun cas, dans tous les cas ça rate, elle sait, elle le sait, elle sait quelle et moi ça ferait plutôt trois. Que la résolution provisoire, à tenter, à refaire toujours, passe par un troisième élément : l’écriture[84]. »

Qui ne conclurait en effet, que le ratage est préférable ? Quelle illustration plus percutante de la manière dont le rapport sexuel tient à une écriture. Ainsi énonce-t-il encore :

« Non, je n’espère rien. No money. Nothing. Que vous. Votre personne attachée à moi et la mienne à la vôtre. Dans une sorte de lien imbécile, absurde, qui n’a pas de sens, ça ne rime à rien, vous dites ça. Ca ne rime à rien, oui. Et cependant c’est là. Quoi ? Quoi serait là qui existerait comme une preuve de l’existence de Dieu, une preuve impossible, toujours à vérifier, toujours à prouver, alors qu’on sait qu’il n’y a pas de preuve, oui on le sait, il n’y aurait que des mots, que la vérité qui essaie toujours d’être là entre nous, qui existe parfois, elle est là, dans une sorte de grâce intenable, alors il faut passer outre, s’aimer, aimer le monde encore davantage et elle revient, elle est là, la vérité du mot.[85] »

Tout oppose Woody Allen et Yann Andrea. Pour ce dernier, une version pure mais  intenable et déshumanisée de l’amour, qui pourtant l’a étayé au prix de son effondrement avec la mort de Marguerite Duras, pour Woody Allen, l’humour et la légèreté du ratage généralisé, reflet de notre humanité. Choisissons.

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[1] Jacques Lacan, Le séminaire XVI, D’un Autre à l’autre (1968-69), texte établi par Jacques-Alain Miller, Paris : Seuil, 2006, Leçon du 12-03-1969.

[2] Jacques Lacan, « Radiophonie » (1970), in Autres Ecrits, Paris : Seuil, 2001, p. 413.

[3] Jacques Lacan, Le séminaire, livre XX, Encore, (1972-73), texte établi par Jacques-Alain Miller, Paris: Seuil, 1975, p. 44.

[4] François-René de Chateaubriand, Atala (1801), Paris : Le livre de Poche, Classiques, (2007) rpt. 2015, p. 128-129.

[5] Charles Baudelaire, Mon cœur mis à nu, (1887), ebooks libres et gratuits, http://elg0001.free.fr/pub/pdf/baudelaire_mon_coeur_mis_a_nu.pdf, XLII, p. 46.

[6] Jacques-Alain Miller, « Les six paradigmes de la jouissance », in La Cause Freudienne n°43, revue de psychanalyse, Paris : Navarin, octobre 1999, p. 24.

[7] Ibid., p. 24.

[8] Ibid., p. 24.

[9] Ibid., p. 25.

[10] Ibid., p. 25.

[11] Ibid., p. 25.

[12] Ibid., p. 25.

[13] Ibid., p. 25.

[14] Ibid., p. 26.

[15] Ibid., p. 26.

[16] Jacques-Alain Miller, « Une fantaisie », in Mental n°15, février 2005, p. 9-27

[17] Jacques Lacan, « Radiophonie » (1970), p. 414.

[18] Jacques-Alain Miller, « Une fantaisie ».

[19] Sigmund Freud, Le malaise dans la civilisation (1930), trad B ; Lortholary, Paris : Seuil, col. Points, p. 173

[20] Jacques-Alain Miller, « Une fantaisie ».

[21] Sigmund Freud, « contributions à la psychologie de la vie amoureuse » (1910-1918), in La vie sexuelle, Paris : PUF, 1969.

[22] Jacques-Alain Miller, « causerie sur l’amour », in Cahiers n°10, publication de l’ACF-VLB, Printemps 1998, p 11.

[23] Sigmund Freud, « contributions à la psychologie de la vie amoureuse » (1910), p. 47.

[24] Ibid., p. 48.

[25] Ibid., p. 48.

[26] Ibid., p. 48.

[27] Jacques-Alain Miller, « causerie sur l’amour », p 12.

[28] Sigmund Freud, « contributions à la psychologie de la vie amoureuse », p. 64.

[29] Ibid., p. 71

[30] Jacques-Alain Miller, « causerie sur l’amour », p 8.

[31] Jacques-Alain Miller, « causerie sur l’amour ».

[32] Jacques Lacan, Le séminaire, livre XX, Encore, (1972-73), p. 44.

[33] Jacques Lacan, Le séminaire, livre XVI, D’un Autre à l’autre (1968-69), p. 222.

[34] Ibid., p 223.

[35] Ibid., p. 222.

[36] Ibid., p. 223.

[37] Jacques Lacan, Le séminaire, livre XX, Encore, (1972-73), p. 34.

[38] Ibid., p. 34.

[39] Jacques Lacan, Le séminaire, livre XVI, D’un Autre à l’autre (1968-69), p. 224.

[40] Ibid., p 226.

[41] Ibid., pp. 226-227.

[42] Ibid., p. 228.

[43] Jacques Lacan, Le séminaire, livre XVIII, D’un discours qui ne serait pas du semblant (1970-71), texte établi par Jacques-Alain Miller, Paris : Seuil, 2006, p.67.

[44] Jacques Lacan, Le séminaire, livre XIX …ou pire (1971-72), texte établi par Jacques-Alain Miller, Paris : Seuil, 2011, p. 71.

[45] Jacques Lacan, Le séminaire, livre XX, Encore, (1972-73), pp. 11-12.

[46] Ibid., p. 13.

[47] Ibid., p. 13

[48] Ibid., p. 52.

[49] Jacques Lacan, Le séminaire, livre XVIII, D’un discours qui ne serait pas du semblant (1970-71), p. 142.

[50] Jacques Lacan, Le séminaire, livre XX, Encore, (1972-73), p. 14.

[51] « c’est que le toutes les femmes, il n’y en a pas. Il n’y a pas d’universel de la femme. Voilà ce que pose un questionnement du phallus, et non pas du rapport sexuel », Jacques Lacan, Le séminaire, livre XVIII, D’un discours qui ne serait pas du semblant (1970-71), p 69.

[52] Jacques Lacan, Le séminaire, livre XIX …ou pire (1971-72), p. 143.

[53] Jacques-Alain Miller, « Le partenaire symptôme », séminaire inédit, cours n°13 du 25 mars 1998.

[54] Jacques Lacan, Le séminaire, livre XX, Encore, (1972-73), p. 31.

[55] Ibid.,  p. 74.

[56] Ibid ., p. 58.

[57] Ibid., p. 35-36.

[58] Ibid., p. 35.

[59] Ibid., p. 35.

[60] Ibid., p. 44.

[61] Ibid., p. 44.

[62] [62] Jacques Lacan, «Lituraterre» (1971), in Autres écrits, Paris : Seuil, 2001, pp. 11-20.

[63] Jacques Lacan, Le séminaire, livre XX, Encore, (1972-73), p. 78.

[64] Jacques Lacan, Le séminaire VIII, Le Transfert, (1960-61), texte établi par Jacques-Alain Miller, p. 415.

[65] Jacques Lacan, Le séminaire, livre XX, Encore, (1972-73), p. 11.

[66] Ibid., p. 40.

[67] Ibid., p. 44.

[68] Ibid., p. 11, 40 & 85.

[69] Ibid., p. 133.

[70] Ibid., p. 114.

[71] Ibid., p. 68.

[72] Ibid., p. 74.

[73] Ibid., p. 44.

[74] Ibid., p. 44

[75] Ibid., p. 131-132.

[76] Ibid., p. 132.

[77] Ibid., p. 11.

[78] Jacques-Alain Miller, « Une fantaisie ».

[79] Yann Andrea, Cet amour-là, Genève: Jean-Jacques Pauvert, 1999, p. 122.

[80] Ibid., p. 41.

[81] Ibid., p. 42.

[82] Ibid., p. 38.

[83] Ibid., p. 50.

[84] Ibid., p. 67.

[85] Ibid., pp. 146-147.