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Une théologie du normal

Une théologie du normal

Une théologie du normal

Jacques-Alain Miller

Extrait de L’Orientation lacanienne III, 6, 24 mars 2004. Texte établi par Catherine Bonningue.

Les thérapies cognitivo-comportementales ne sont pas à proprement parler des psychothérapies, ni même des thérapies, mais des pratiques de rééducation et des conditionnements.

Une nouvelle configuration se met en place depuis la rentrée 2003 : une politique de réduction des marges de non-conformité à la règle. S’annonce une nouvelle époque, un nouveau codage de toutes les pratiques thérapeutiques relatives au psychisme. Nous assistons aux prodromes d’un passage d’un ancien à un nouveau régime de toutes les pratiques thérapeutiques relatives au psychisme. Dans Surveiller et punir, Michel Foucault soulignait comment l’illégalisme qui avait été toléré sous ledit ancien régime, le régime absolutiste, avait cédé la place à une intolérance nouvelle à la non-conformité. Sa thèse, depuis lors compliquée, parfois contestée, n’en garde pas moins sa force, sa pertinence : que, dans l’ancien régime, toutes les règles ne soient pas appliquées était une condition du fonctionnement social. Ne pas avoir à appliquer toutes les règles quand elles sont formulées n’est pas à proprement parler une règle supplémentaire, mais l’ouverture pour des pratiques aléatoires et hétérogènes. Il inscrivait à la rubrique de cet illégalisme le privilège exemption statutaire à la règle, mais aussi bien la permission laissée à l’inobservation générale de certaines règles, une liberté par rapport au règlement, la faculté laissée à ce que le règlement puisse tomber en désuétude, quitte à être de temps à autre réactivé. L’ancien régime est celui où un pouvoir consent silencieusement à l’impossible d’obéir en tous points au règlement. Les marges par rapport au règlement sont, pour le dire dans notre langage, spécialement investies, spécialement précieuses.

Dans cet ancien régime, toucher à la latitude de la marge, et parfois aussi bien à l’autorisation du privilège, suscitait de l’agitation. C’est ce qui se répète aujourd’hui où commence à s’implanter un nouveau régime de nos pratiques qui entre dans la zone psy, qui jusqu’alors était comme une marge, parfois un alvéole, dans l’espace de la production consommation. Dans l’ancien régime de ces pratiques, entrer dans la zone psy, c’était entrer dans une zone, pour le dire dans des termes cryptos freudiens, qui ne connaît pas le temps, et où l’unique, la singularité, avait permission de se manifester et d’être prise en charge. La zone psy était jusqu’à présent, vaille que vaille, une zone préservée, et dont le paradigme était psychanalytique. Avec le rapport de l’INSERM sur les psychothérapies, ce fut pour nous l’instant de voir que le pouvoir, comme disait Foucault, le pouvoir administratif, le pouvoir d’état, entendait désormais procéder à un recodage des pratiques et changer le paradigme qui était jusqu’à présent peu ou prou dominant.

Passer du paradigme psychanalytique au paradigme TCC, c’est de ça qu’il est question. La dynamique de cette substitution est destinée à aller bien au-delà, jusqu’à réduire la zone psy, jusqu’à y introduire la production consommation, ses valeurs, ses méthodes, ses calculs, l’impératif du calcul. Ce que nous voyons se dessiner sous nos yeux, c’est l’ambition qui consisterait à effectuer la résorption de la zone psy dans la production consommation. Cela s’effectue par l’évaluation, qui est toujours à double face : elle se présente au nom de l’efficacité, mais elle est toujours doublée par le coût. Le marqueur d’efficacité grandit chaque fois que celui du coût diminue.

On réfère le comportementalisme à l’ouvrage de Watson de 1924- 25, et on fait de Pavlov le premier comportementaliste avant la lettre. Le cognitivisme s’y est ajouté. Nous connaissions bien les TCC dans le cadre de la psychologie expérimentale, comme des vecteurs d’expériences de laboratoire. Il y a environ trente ans que ces doctrines expérimentales sont passées au stade de l’application thérapeutique, se présentant comme alternatives aux méthodes classiques de la psychiatrie et de la psychologie clinique. Comportementalisme et cognitivisme sont devenus les vecteurs du recodage des pratiques thérapeutiques relatives au psychisme, et d’abord par une évacuation du psychisme. C’était l’ambition initiale de Watson. Le comportementalisme est une réaction à la psychanalyse. C’est le rejet de l’exploration de l’intériorité au bénéfice d’une approche toute en extériorité manipulable. Le cognitivisme a poursuivi sur cet élan pour réduire le psychisme à ce qui se présente aujourd’hui comme un binaire cognition-émotion.

Nous avons conservé de cette époque initiale le schéma stimulusréponse, valable pour toutes les TCC, et dont le fondement est l’adéquation de l’individu, de l’organisme individuel, à l’environnement. La réponse est ce qui permet à l’individu de se maintenir en vie : l’adéquation, du latin, adaequatio, qui est, selon Lacan, une bouffonnerie. Sur le fondement du schéma stimulus-réponse et de la prévalence de l’adéquation, on n’a jamais affaire qu’à des dysfonctionnements, à des réponses inadéquates, dont on suppose qu’elles sont toujours susceptibles d’être rétablies.

Ce que Lacan a appelé le réel, c’est un stimulus qui a cette propriété spéciale de toujours stimuler une réponse inadéquate, et qui est conditionné à se répéter dans son échec. C’est ce que veut dire « Il n’y a pas de rapport sexuel ». Le stimulus en tant que sexuel n’est pas susceptible de réponse adéquate, il n’est pas susceptible d’une réponse qui cesserait de se répéter et rétablirait l’ adaequatio. La croyance psychologique en l’ adaequatio reste théologique en son fonds, signale Lacan, et il ne faut pas moins qu’un Dieu pour faire s’accorder l’organisme et l’environnement. Ce qui nous fait apercevoir que le scientisme est, de nos jours, compatible avec le spiritualisme.

Le nom de Dieu, aujourd’hui, c’est le Normal. Sous des atours scientifiques, on nous propose une théologie du normal, alors que le b.a.- ba de ce que nous enseigne la psychanalyse par le biais de Lacan, c’est que le psychique comme tel n’est pas normal. La normativation du psychique, c’est sa disparition, sa suppression.