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Anaëlle Lebovits-Quenehen : un passeur

Anaëlle Lebovits-Quenehen : un passeur

J’ai connu Serge bien avant de pouvoir mesurer quelle référence il était dans notre milieu.

Je ne le revois pas sans son air amusé, un rire se tenant en embuscade derrière son sourire en coin.

Le souvenir de la dernière fois que j’ai fait appel à ses lumières me revient. Je planchais sur un extrait du Séminaire 20 et butais sur un passage dense et truffé de références dont l’une, plutôt coton, à Aristote. J’appelais Serge bien sûr – et qui d’autre ? – et lui demandais s’il accepterait d’y jeter un œil. Rendez-vous fut pris pour le lendemain. Nous lûmes ensemble ledit passage. Pourtant grand érudit et rompu à la lecture du Séminaire, il concéda que l’extrait était compact. Il me le dit d’autant plus tranquillement qu’il avait l’assurance de ceux qui se sont authentiquement affrontés à lire Lacan, et plutôt deux fois qu’une. Hypothèses, conjonctures, thèses et conclusions (au moins provisoires) s’ensuivirent. Pas de synthèse, ce n’était pas le genre de la maison. Je repartis de chez lui avec une certaine gaité et quelques références supplémentaires à consulter.

Mais plus que le savoir constitué transmis, et plus que les références indiquées qui me seraient effectivement utiles pour venir à bout de l’extrait, en se gardant d’aplanir tout à fait l’obstacle, il m’invitait à faire de l’obstacle l’occasion même d’un savoir qui s’arrache à l’ignorance.

Serge était certes très savant, mais cela ne suffit pas à faire d’un enseignant un passeur. Qu’est-ce qui faisait donc de lui tout spécialement un enseignant comme il s’en rencontre peu ? Ce mélange de générosité et d’érudition, un rapport droit à la cause analytique, son goût d’autant plus aiguisé du savoir qu’il était averti de ce que le réel y fait trou, beaucoup de tout cela, et cet air volontiers amusé qui le plaçait décidément du côté des vivants.

Ce dernier moment de travail, comme d’autres avant lui, notamment lorsqu’il dirigeait mon master, fut joyeux parce qu’éthique, rigoureux autant qu’accueillant, à l’image du Serge qui me revient et dont je peine à penser qu’il n’est plus.

Je garde de lui un souvenir ému et reconnaissant.