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Clotilde Leguil : éclairer et déciller

Clotilde Leguil : éclairer et déciller

C’était en 1998. Je poussais pour la première fois le lourd portail vert de la rue de Navarin. Le mardi je crois : 18h-20h. Un homme à la voix grave, profonde, fouillant dans ses notes et en ressortant des pépites, commentait un écrit de Lacan.

Serge Cottet tenait son séminaire cette année là sur “La méprise du sujet supposé savoir”. Première rencontre avec le Département. Elle fut décisive dans ma formation. Alors que j’avais très peu lu Lacan, je me souviens avoir immédiatement été captée par la façon dont Serge Cottet enseignait. Avec une grande rigueur, ne reculant pas devant le mot à mot, mais aussi avec un art de l’improvisation et un sens de l’humour qui rendait son commentaire surprenant.

Sa parole était rythmée par des interruptions, des pauses, des silences. Il trouvait devant nous ce qu’il cherchait à faire passer de Lacan. Un mélange détonant de précision et de liberté. Qu’est-ce qui a fait que je me suis sentie au bon moment au bon endroit ? Le génie qui était le sien pour faire passer l’orientation lacanienne en se laissant interroger lui-même par les énoncés de Lacan. Il nous emmenait avec lui dans les méandres des formulations lacaniennes. Il prenait le soin d’expliquer chaque concept qu’il apportait ayant le souci de transmettre en éclairant. Drôle de métier que celui de psychanalyste qui conduit à incarner le sujet supposé savoir puis à couper soi-même la branche sur laquelle on est assis, nous avait-il dit.

Sa gentillesse lors de la soutenance de mon DEA sur la féminité et le savoir me reste en mémoire. Il avait fait part de la sympathie qu’il avait pour mon travail. Alors que je comptais poursuivre en thèse l’année suivante, il sut couper la branche sur laquelle je m’apprêtais à m’asseoir, car c’était en effet trop tôt, même si je ne le savais pas. J’allais devoir me former à l’enseignement de Lacan un peu plus longuement si je voulais poursuivre. Il m’ôta une épine du pied. Je n’étais en effet pas obligée d’enchaîner le DEA et le Doctorat.

Plus de dix ans après, lorsque mon livre sur Sartre avec Lacan parut, il écrivit un magnifique papier dans Lacan Quotidien témoignant d’une véritable lecture de mon travail. Lorsque nous nous retrouvâmes en 2012 pour une journée sur “L’amour et la contingence” à La Rochelle et que je lui demandais une dédicace de son livre, “L’inconscient de papa et le nôtre”, il n’oublia pas de faire référence à notre drôle de rencontre avec des mots si bien choisis, évoquant ce trajet de Sartre à Lacan “que j’avais ordonné et que naguère il avait aussi parcouru avec d’autres”. Je lui avais demandé si le Département de psychanalyse ne lui manquait pas trop. Il n’avait jamais autant travaillé depuis qu’il n’y était plus, m’avait-il dit, car tout le monde pensait que maintenant il avait le temps !

Ses questions ne s’oubliaient pas. Elles creusaient un chemin vers la vérité. Je me souviens de ses remarques si fines sur la clinique de l’autisme lors de la journée d’hommage à Rosine et Robert Lefort. Il s’interrogeait devant le public sur le paradoxe qu’il y avait à faire sans cesse référence au hors-sens et en même temps à faire valoir l’accueil bienveillant qui s’impose.

J’eus la chance de découvrir son génie clinique, lors de ses présentations de malades. Alors qu’il paraissait bourru, il était aussi capable de témoigner à un patient de son empathie. “On vous comprend”, dit-il un jour lors d’une présentation à un jeune homme qui parlait de sa détestation d’une famille qui l’avait maltraitée.

Je garde en mémoire enfin l’effet produit par une de ses remarques lors d’une commission de la passe où j’étais passeur : levant soudain la tête de ses notes, et s’adressant à moi avec son regard si singulier, il me posa une question, une seule. Elle me décilla en un éclair. C’était son style. Éclairer et déciller.

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