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Croyance et certitude

Croyance et certitude

Croyance et certitude

Dalila Arpin

La certitude et la croyance vis-à-vis du délire ont été décrites par les représentants de la psychiatrie classique comme Clérambault, Sérieux, Capgras, Kraepelin, Lévy-Valensi, Tanzi ou Dide. Cependant, l’apport original de Jacques Lacan a été de préciser la discontinuité aussi bien entre croyance et certitude qu’entre croyance et croyance délirante, donnant à cette dernière le statut de phénomène élémentaire.
Lacan avertit le jeune clinicien de l’idée de croyance au délire : « Les psychologues, à ne pas vraiment fréquenter le fou, se posent le faux problème de savoir pourquoi il croit à la réalité de son hallucination…Il faudrait d’abord la préciser, cette croyance, car en vérité, le fou, il n’y croit pas, à la réalité de son hallucination »(1).
S’ils constatent le caractère inébranlable du délire, les Psychiatres dits classiques sont presque unanimes à pointer la continuité entre les phénomènes de croyance normaux et ceux de la paranoïa. Ainsi, Tanzi voit dans la religion une forme de paranoïa codée. Pour eux, la certitude est plus souvent liée au contenu du délire et – à l’exception de Kraepelin – moins au caractère autoréférentiel, point sur lequel le sujet a le sentiment que ce dont il s’agit le concerne.

Pour Lacan, la certitude propre à la psychose est une signification qui advient dans le réel et qui ne renvoie à rien(2). Cette signification anticipe sur le développement même de la signification, ce qui apparaît dans les phénomènes appelées intuitifs : « Il s’agit en fait d’un effet du signifiant, pour autant que son degré de certitude (degré deuxième : signification de signification) prend un poids proportionnel au vide énigmatique qui se présente d’abord à la place de la signification elle-même. »(3)
Dans cette perspective, la certitude est une signification imposée, incompréhensible, insaisissable et inerte à la dialectisation. Le sujet est forcé de l’affirmer puisque cette certitude le concerne. C’est un phénomène qui se produit à la place de la signification mais qui ne constitue pas un message. Le propre du signifiant (S1) est de produire des effets de signification, mais s’il n’est pas articulé à un autre signifiant (S2), la signification reste indéterminée. La perplexité sera le nom de la seule réponse possible du sujet face à cette signification à la fois énigmatique et certaine.

La certitude n’est pas exclusive de la psychose. Le sujet pervers s’attèle à obturer la castration maternelle par le biais d’un acte susceptible de lui apporter l’objet manquant. Acte caractérisé par deux traits de la pulsion : la force de transgression à l’égard du principe de plaisir et l’absence du sujet. Cherchant la jouissance de façon expérimentale, le sujet pervers a un savoir en acte, où l’on reconnaît la présence de la certitude.
En revanche, le névrosé se caractérise par l’incertitude. Pour lui, « le pire n’est pas toujours sûr » et il reste dans une position « d’heureuse incertitude »(4). Il évite alors de prendre au sérieux certains faits, surtout s’ils sont menaçants, car il vit dans le régime de la croyance. Mais le plus souvent, l’incertitude est angoissante et c’est alors que l’acte – de l’acting out au passage à l’acte – peut arracher à l’angoisse sa certitude. Signe de ce qui ne trompe pas, l’angoisse est corrélée au fantasme.
Dans une lettre à Pfister, Freud avait déjà signalé qu’il y avait un lien possible entre croyances religieuses et fantasmes : « Il n’y a rien à redire, du point de vue de l’obédience religieuse, au fait que l’imagination créatrice de fantasmes s’empare des excitations. La religion n’a aucun scrupule à y recourir elle-même sous une forme aussi contraignante. »(5)
Car en définitive, la croyance a pour but de protéger l’homme démuni face aux inclémences de la nature. Elle est, tout au long de l’œuvre de Freud, articulée à la fonction du père et s’origine dans l’appel lancé à un équivalent du père supposé habiter dans une sphère surhumaine afin d’obtenir du secours dans un moment de détresse. Situation qui rappelle la première enfance, où les parents tout-puissants pouvaient remédier à toutes les carences. C’est la source des dieux, des totems et des démons. Ces derniers puisent leurs racines dans les excès du Père ne pouvant pas être apprivoisés par l’ordre du discours. S’en dégage une figure obscène et féroce qui est à l’origine du surmoi freudien.

Pour Lacan, la croyance met en relation un sujet divisé et un sujet supposé savoir, à qui l’on accorde crédit, croyance qui constitue le socle nécessaire à une cure analytique. A la fin de celle-ci, une chute du sujet supposé savoir se produit et le sujet acquiert une nouvelle certitude, dont témoignent des sujets ayant terminé leur analyse.
A la différence de la psychose, cette certitude permet une confrontation avec le réel de la bonne façon. Le sujet peut s’en servir sans s’y soumettre. La certitude de la fin de l’analyse est liée aussi au vidage du sens que nourrissait le symptôme. La nouvelle certitude consiste à être certain que le rapport sexuel n’existe pas, grâce au dépassement de l’horreur de savoir.
Rappelons que chez l’être parlant, la dysharmonie sexuelle est difficile à supporter, d’où les nombreuses tentatives pour inscrire quelque chose à la place. Pour Lacan, le pire recouvre les tentatives de faire exister ce rapport(6).  La croyance qui avait pour Freud une fonction défensive contre l’angoisse, se dévoile, au dernier enseignement de Lacan, apparentée au pire.

(1) Lacan J., Le Séminaire, livre III, Les psychoses, Paris, Seuil, 1981, p. 87.
(2) Ibid., p. 43.
(3) Lacan J., Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 538.
(4) Lacan J., Le Séminaire, livre III, op. cit., p. 87.
(5) Freud S., Correspondance avec le pasteur Pfister (1909-1939), Paris, Gallimard, 1996, p. 51.
(6) Lacan J., Le Séminaire, livre XIX, … ou pire, Paris, Seuil, 2011, leçon du 8 décembre 1971.