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De l’enfant objet à l’enfant sujet

De l’enfant objet à l’enfant sujet

De l’enfant objet à l’enfant sujet

Maryse Roy

Le débat sur la question des parents fut passionné entre Anna Freud et Mélanie Klein. Une présence embarrassante pour la première, ne pouvant se départir de la consistance imaginaire qu’elle donnait à la question de ce qu’est un enfant en le situant dans une trop grande dépendance à ses parents… Anna Freud alla jusqu’à proposer d’éloigner les enfants de leurs parents pendant la conduite de la cure. Mélanie Klein, dans un esprit de recherche, n’hésite pas à engager les parents dans le travail analytique qui s’instaure, selon elle, dès les premières séances. L’enfant est aux prises avec l’angoisse qui le pousse à la tâche analysante et met l’analyste dans l’urgence de répondre par l’interprétation. Là, les parents ne sont pas partie prenante.

Dans la « Note sur l’enfant » (1) choisie comme boussole, Jacques Lacan distingue deux grands types de symptôme ; ceux qui relèvent du couple familial et ceux qui tiennent de la relation duelle à la mère. Cette distinction est décisive lorsque nous accueillons des parents et que notre visée est de donner une place à l’énonciation de l’enfant qui est seul à pouvoir dire son symptôme.

Dans le premier cas, le symptôme de l’enfant se trouve en place de répondre à ce qu’il y a de symptomatique dans la structure familiale, soit le couple conjugal. J.-A. Miller fait valoir que le symptôme vient de l’articulation du couple père/mère et donc est déjà articulé à la métaphore paternelle (2). Il est pris dans les substitutions et par là plus ouvert à une dialectique telle que l’analyste peut introduire de nouvelles substitutions dans le circuit. Dans le fond nous pouvons rapprocher ce que Lacan dit du symptôme de l’enfant dans cette « note », de ce qu’il fait valoir de la névrose l’année du Séminaire …Ou pire. Je le cite : « Une psychanalyse reproduit […] une production de la névrose […] Cette névrose que l’on attribue non sans raison à l’action des parents, n’est atteignable que dans toute la mesure où l’action des parents s’articule justement de la position du psychanalyste. […] Tout parent traumatique est en somme dans la même position que le psychanalyste. La différence, c’est que le psychanalyste, de sa position, reproduit la névrose, et que le parent traumatique, lui, la produit, innocemment » (3).

Qu’est-ce que nous pouvons déduire de cela ? Ce que transmettent les parents permet à la névrose de se produire. Lacan parle de « la façon dont se sont présentés les désirs chez le père et chez la mère, c’est-à-dire la façon dont ils ont effectivement offert au sujet le savoir, la jouissance et l’objet a » (4). Si le parent traumatique produit la névrose « innocemment », c’est qu’il transmet la castration qui fait trou dans le savoir (troumatisme). « Innocemment » signifie qu’il l’introduit sans le savoir et qu’il n’en est certainement pas coupable, ce qui n’empêche pas le névrosé d’y loger la culpabilité qui indique et masque à la fois que la jouissance est en défaut, en faute.

Dans le deuxième cas, le symptôme de l’enfant est au contraire plus simple et ressortit à la subjectivité de la mère. C’est directement comme corrélatif d’un fantasme que l’enfant est intéressé. Cela fait écho à ce que Lacan fait valoir dans « Allocution sur les psychoses de l’enfant » (5) où il nous indique qu’il s’agit de savoir si l’enfant est à la place d’objet transitionnel pour la mère, c’est-à-dire à la place de combler l’Autre maternel. Dans ce cas, le symptôme, plus simple dans son articulation, est plus difficile à mobiliser.

Lorsque nous recevons les parents, il s’agit de repérer, pour cet enfant, quels sont les signifiants qui comptent. Quels sont les idéaux, mais aussi les marques de désir que père et mère portent et font passer quand ils s’adressent à l’analyste qui les accueille. Dans certains cas, les parents attendent une réponse qui irait dans le sens de faire entrer leur enfant dans la norme. Il s’agit parfois de passer la barrière d’une langue qui risque d’assigner l’enfant à son comportement et lui barrer l’accès à son énonciation. Il s’agit de produire une discontinuité dans ce qui se présente sous des modalités figées, de faire entendre l’enfant qui par son sourire, son cri parfois, un regard, un dessin, son dire, va venir trouer la langue de l’Autre parental. De ce fait, la manœuvre « initiative » de l’analyste fait une place au sujet chez l’enfant. Lorsque les parents ont déjà interprété l’enfant avec des discours prêt-à-porter, « interpréter les parents » lors des premiers entretiens, c’est au fond faire entendre la langue du symptôme, celle de l’enfant et faire en sorte que cette langue soit supportée.

Il s’agit de se faire le « supporteur » de l’enfant auprès des parents qui pourront dès lors « supporter » de ne pas avoir des réponses en termes d’adaptation en consentant à l’effet de surprise.

J.-A. Miller fait valoir qu’avec l’enfant, l’analyste est amené à prendre des initiatives, plus qu’avec l’adulte (6). « Interpréter les parents » est donc une de ces initiatives que l’analyste est amené à prendre. D’autre part, J.-A. Miller nous donne des précisions quant à l’interprétation. Il en renouvelle précisément l’empan : elle n’est pas cantonnée au déchiffrement, mais « à considérer comme interprétation tout ce qui a valeur de message avec une portée de transformation ». Cette indication me semble précieuse pour nous repérer par rapport à ce que « interpréter les parents » veut dire.

Il me semble que si nous articulons cette initiative à celles de « capturer dans le réseau » et « extraire » le sujet, nous pouvons en déduire qu’une visée des initiatives avec les parents serait qu’ils ne fassent pas obstacle à ce que s’ouvre pour l’enfant le champ de l’énonciation. Avec ces indications, J.-A. Miller nous donne les outils opératoires face au malaise contemporain et aux souffrances dont témoignent les enfants de la modernité. En effet, il donne toute sa portée à ce que J. Lacan fait valoir à propos d’un moment précis pour l’enfant qu’il situe entre énoncé et énonciation. Ce moment est à situer dans le graphe, entre l’étage inférieur et l’étage supérieur. J. Lacan montre que chez l’enfant quelque chose n’est pas encore achevé, « précipité par la structure » (7). Nous recevons des enfants en place d’objet. Il s’agit de desserrer l’étau dans lequel ils sont pris.

Cela passe par nos initiatives. Des initiatives avec des parents qui ne viennent pas faire obstacle à l’opération de l’analyste avec l’enfant, pour le conduire vers le deuxième étage du graphe, là où se situe l’énonciation. Lacan indique qu’il faut qu’un pas soit franchi pour que soit faite la distinction du « je » de l’énoncé et du « je » de l’énonciation. C’est bien de cela dont il s’agit : substituer à l’enfant-objet du discours social ou familial, l’enfant-sujet de sa propre prise de parole. Il est alors possible de s’orienter à partir des signifiants particuliers du sujet qui restent à produire.

Texte initialement publié le 1 février 2015, sur le blog de préparation de la Journée de l’Institut de l’Enfant du 21 mars 2015 (https://jie2015.wordpress.com/2015/02/01/de-lenfant-objet-a-lenfant-sujet-par-maryse-roy/)

(1) Lacan J., Autres Ecrits, Paris, Seuil, 2001, p. 373.
(2) Miller J.-A., « Interpréter l’enfant », Intervention à la deuxième Journée de l’Institut de l’Enfant, Issy-les-Moulineaux, samedi 23 mars 2013 (https://www.causefreudienne.net/interpreter-lenfant/).
(3) Lacan J., Le Séminaire, livre XIX, …ou pire, Paris, Seuil, 2011, p. 151.
(4) Lacan J., Le Séminaire, livre XVI, D’un Autre à l’autre, Paris, Seuil, 2006, p. 332.
(5) Lacan J., Autres Ecrits, op. cit., p. 361.
(6) Miller J.-A., ibid.
(7) Lacan J., Le Séminaire, livre VI, Le désir et son interprétation, Paris, Seuil, 2013, p. 101.