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Deux notes sur la féminité

Deux notes sur la féminité

Deux notes sur la féminité

Rose-Paule Vinciguerra

LES FEMMES ET LE PHALLUS

Délicate est la situation des femmes envers le phallus. Tout tournerait en effet autour de lui. Ce phallus, Freud le posait dans l’ordre de l’image (l’image du pénis). Lacan, tout en acceptant l’idée freudienne de sa fonction imaginaire dans les deux sexes, va cependant le reformuler : c’est à partir d’un manque que sa fonction va être développée. À partir du manque propre à la sexualité féminine, c’est-à-dire à partir du phallus en tant qu’il n’existe pas. La vraie nature du phallus se révèle dans le manque de pénis de la mère(1).
À cet égard, le phallus est le paradigme d’un manque plus fondamental, d’un manque symbolique. Ainsi, « ce que veut dire Freud quand il dit que la fille n’a pas le phallus, c’est qu’elle ne l’a pas symboliquement, donc qu’elle pourrait l’avoir ; et c’est ainsi qu’elle entre dans l’Oedipe par la castration »(2). Par la castration symbolique d’un objet imaginaire (le clitoris comme pénis). Cette équivalence d’organes est bien sûr un fantasme dont la fille doit se défaire pour se tourner vers le père et s’apercevoir alors que la mère n’est pas mieux lotie qu’elle. La castration est castration de la mère.
C’est pourtant ce phallus qui manque à l’image qui va pouvoir entrer en jeu dans la maternité. Lacan, comme Freud, pose que l’enfant peut être identifié, substitué au phallus qui manque à la mère et servir de complément à celle-ci. Si perversion féminine il y a, c’est dans le rapport à l’enfant qu’elle se situe.
Seule alors la métaphore paternelle peut permettre que soit « évoqué[e] dans l’imaginaire du sujet »(3) la signification du phallus, qui situe la mère comme un lieu où le manque s’inscrit. Le sujet doit donc symboliser par le phallus ce dont le père prive la mère(4) : « Tu ne réintègreras pas ton produit » est la limite qu’il y apporte. La femme dans la mère est ainsi soumise à la castration et aucune satisfaction originaire n’est réalisable dans un rapport indifférencié mère – enfant. La substitution du Nom-du-Père au Désir de la mère peut seule humaniser le désir.
Mais comment le phallus peut-il prendre fonction entre les sexes ? Si le phallus imaginaire est la racine du phallus symbolique(5) (à la fois instrument et voile de celui-ci), il n’y a cependant que le phallus symbolique, signifiant d’un manque-à-être fondamental, qui puisse rendre compte du « moins phi » de l’imaginaire de la castration. C’est ce manque-à-être qui va prendre fonction entre les sexes, dans le désir sexuel notamment. Ce désir va alors se conjoindre « avec l’avoir, la menace ou la nostalgie du manque à avoir »(6). Lacan traduit ainsi la menace de castration pour le garçon, la nostalgie référant, elle, au penisneid freudien chez la fille.
C’est donc un « paraître » que le signifiant phallique, signifiant d’un manque-à-être, fait intervenir dans la relation sexuelle. Le semblant phallique du côté homme va protéger l’avoir, et du côté femme masquer le manque-à-avoir.

Le désir féminin
Comment alors une femme constitue-t-elle son objet de désir et d’amour ? Comment sa castration y entre-t-elle en jeu ?
Il y a là un paradoxe : à partir des années 1970 en effet, dans « L’étourdit » notamment, Lacan va exonérer les femmes de « l’obligation » de se confronter à la castration, ou comme il le dit joliment « d’auner au chaussoir de la castration… »(7). Déjà dans ses « Propos directifs pour un congrès sur la sexualité féminine », il avait énoncé : « C’est d’un lieu au-delà du semblable maternel, qu’est venue à une femme la menace d’une castration qui ne la concerne pas réellement »(8). Cette menace de castration ne la concerne pas effectivement car elle n’est de toute façon pas réelle.  Mais Lacan va plus loin : au-delà de la mère, il y a sans doute un père qui peut menacer sa fille de castration. Seulement voilà, cette menace n’a pas d’effet parce que ce père « au-delà » est un père idéal, non réalisé ! C’est la figure d’un père symbolique mort.
« Au-delà du semblable maternel », ce que rencontre donc une femme, c’est « un amant châtré ou un homme mort, voire les deux en un, qui (pour la femme) se cache derrière le voile pour y appeler son adoration… ». Un partenaire châtré ou mort, c’est-à-dire un homme en tant qu’il est « privé de ce qu’il donne »(9). Ainsi, dans son adresse à un homme, une femme est-elle toujours sujette à une certaine duplicité car le lieu auquel s’adresse son amour se situe au-delà du porteur du phallus qu’elle désire. Même si ce partenaire châtré s’aperçoit mal derrière l’homme phallicisé ! C’est pourtant sur le même homme que converge cette duplicité du désir et de l’amour.
Ce que cherche alors une femme dans le corps du partenaire, c’est le pénis comme « fétiche ». C’est en tant qu’il est « revêtu »(10) de la fonction signifiante que l’organe prend pour elle valeur de fétiche. En tant que tel, il devient symbole du désir, symbole séparé du corps de l’homme. Ce « fétichisme du pénis » est bien sûr tout à fait invisible.
Et comment une femme peut-elle se proposer comme objet du désir masculin ? En faisant de ses attributs de séduction les signes de la toute-puissance de l’homme. En se proposant elle-même comme semblant de phallus, c’est-à-dire en offrant au désir de l’homme l’objet dont il s’agit dans la revendication phallique, l’objet non détumescent. C’est ainsi qu’elle se fait désirable pour lui.

Le paradoxe encore est que ce qu’elle donne en se faisant semblant de phallus pour un homme, devient la cause de son désir. L’originalité de la position féminine réside en effet dans ce don d’un objet imaginaire, le semblant de phallus qu’elle se fait être, et dans le fait de « devenir elle-même » ce qu’elle crée imaginairement. Là est la cause de son désir. Ainsi, « dans la relation amoureuse, la femme trouve une jouissance de l’ordre de Causa sui, pour autant qu’en effet ce qu’elle donne sous la forme de ce qu’elle n’a pas, est aussi la cause de son désir »(11). De ce fait, une femme peut donner sa place en tant que telle au semblant.
C’est donc en tant qu’elle n’est pas le phallus et qu’elle ne l’a pas qu’une femme peut accepter de le paraître pour un homme. Souvent pourtant, ce qu’elle n’a pas, elle cherche à l’acquérir de différentes façons, par la puissance, la gloire, le savoir ou… l’enfant.

Mère et phallus
Si la femme est celle qui n’a pas, la mère est donc celle qui a. À cet égard, Lacan fait porter l’accent sur le désir de la mère et non sur son amour. Il ne s’agit pas ici de savoir si la mère est pleine d’objets comme pour Mélanie Klein, ni si elle est « suffisamment bonne », « banalement dévouée » comme le pensait Winnicott ; il ne s’agit pas non plus de l’unité duelle et interdépendante de la mère et de l’enfant pris dans un « amour d’objet primaire » comme le pensait Balint. Il s’agit ici de la dialectique du désir dans son rapport au manque. L’enfant vient en effet obturer ce manque de la mère et la place de l’enfant est pour une femme l’aune même de sa castration. C’est pourquoi les chemins par où « passent les fantasmes pour aller de la mère à l’enfant »(12), empruntent parfois, lorsque l’enfant est une fille, les voies d’une complicité de type conjugal leurrante comme un miroir aux alouettes ou celles d’une fascination horrifiée de la mère face au manque phallique de la fille, ligotant celle-ci dans des interdictions qui l’amènent à se soumettre ou se révolter.
Mais qu’en est-il lorsque l’enfant n’est pas ce qui obture le manque phallique de la mère mais l’objet « apparaissant dans le réel » comme le notait Lacan dans la « Note à Jenny Aubry » ?(13). En effet, soulignait-il, « il convient d’interroger si la médiation phallique draine tout ce qui se manifeste de pulsionnel chez la femme et notamment tout le courant de l’instinct maternel »(14). Qu’est-ce qui peut donc échapper à cette médiation ?

JOUISSANCE FEMININE ET RAVAGE                                                                                              

Il convient donc « d’interroger si la médiation phallique draine tout ce qui se manifeste de pulsionnel chez la femme et notamment tout le courant de l’instinct maternel »(15). Qu’y aurait-il d’autre que ce tiers terme signifiant, le phallus, pour rendre compte du rapport des femmes à la jouissance ?
Il faut ici faire intervenir ce que, dans son dernier enseignement, Lacan va déployer concernant la logique de la jouissance féminine. Celle-ci peut en effet n’être pas toute prise dans le signifiant. Déjà dans « La lettre volée », Lacan soulignait que si la loi contient une femme en position de signifiant ou de fétiche pour un homme, l’être de celle-ci est cependant « hors de la loi »(16). Il faisait valoir alors une Verwerfung (forclusion) du signifiant de la femme.
Puis, autour des années 1970, en introduisant les écritures de la fonction phallique, en faisant du père une fonction et du Nom-du-Père, non plus le garant de l’ordre signifiant mais « la place du signifiant qui manque dans l’Autre »(17), Lacan avancera qu’aucune femme ne peut s’inscrire sous le registre de l’exception comme c’est le cas du côté mâle de la fonction phallique qui fonde le « pour tous ». Si, du côté mâle il y a l’Au-moins-Un qui dit non à la fonction phallique et permet l’ordre symbolique du tout, de l’autre côté, il n’y a pas La femme (comme Autre de l’Un) et donc pas d’universel de la femme. Les femmes sont dans la fonction phallique mais cela n’implique pas qu’elles y soient toutes. Elles y sont « pas-toutes »(18).
Où est donc la femme ? Elle est « entre », entre le centre de la fonction phallique et cette absence au centre d’elle même, faute d’un signifiant qui la représenterait. C’est dans le rapport à cet irreprésentable qu’une femme peut éprouver ce que Lacan va nommer une « Autre jouissance ». Une jouissance Autre que la jouissance phallique limitée. Une jouissance, dont une femme ne dit rien, et par laquelle elle s’éprouve pourtant Autre à elle- même. Une jouis-absence, au cœur de soi mais étrangère à soi. C’est en effet dans un au-delà du terme phallique incarné par un homme que cette jouissance s’éprouve, en un lieu où l’interdit n’aurait plus cours. La jouissance sort là des limites de la représentation de l’Autre comme sexué et le phallus, s’il en est la condition, n’en est pas la cause. À cet égard, ni l’objet qu’une femme est pour un homme, ni le phallus comme jouissance sexuelle solidaire d’un semblant ne sont suffisants pour approcher le réel. Le phallus ne sature pas le rapport d’une femme au réel et si on considère comme réelle cette jouissance, alors il faut supposer que les femmes sont plus du côté du réel que du semblant. Ce qui accompagne ici une femme est ignorance, absence de signification, ou encore solitude. Si la symbolisation de la femme en effet manque, cette jouissance en défaut de paroles a à voir avec le point de manque où s’origine la privation réelle pour celle-ci. En cela, les femmes peuvent passionnément aimer le rien dans une passion mortifère qui peut tout engloutir et que Lacan nomme surmoitié.

Femme pas-toute et mère
Cette jouissance « pas-toute » d’une femme interviendrait-elle lorsque celle-ci est aussi une mère ? Comme femme, une mère assurément peut en effet être dédoublée entre rapport au phallus symbolique et rapport à cette jouissance irreprésentable.
En quoi cette jouissance sans paroles interviendrait-elle alors plus spécifiquement dans le rapport d’une mère à sa fille ? Lacan, après Freud, n’hésite pas à nommer « ravage » cette relation qu’il entend cependant en un sens différent de celui-ci. Sur ce point en effet, Lacan va plus loin que Freud : « L’élucubration freudienne du complexe d’Œdipe, qui y fait la femme poisson dans l’eau, de ce que la castration soit chez elle de départ (Freud dixit), contraste douloureusement avec le fait du ravage qu’est chez la femme, pour la plupart, le rapport à sa mère, d’où elle semble bien attendre comme femme, plus de substance que son père…»(19).

Il ne s’agit plus dans ce ravage de ce que Freud appelle la mauvaise relation à la mère et pas non plus du reproche que la fille fait à celle-ci de l’avoir fait naître châtrée, ni du dommage que la fille pense avoir subi de la part de sa mère. La fille, dit Lacan, attend plus de substance de sa mère que de son père et c’est là qu’est le ravage. Sub-sister, c’est ce qui supporte une existence. Ainsi, la fille demande-t-elle à la mère de faire exister son corps, d’y faire support. Mais cette substance qu’elle en attend se fonde en fait sur un « ravissement », sur un rapt. Le corps de la fille est « ravi » car la féminité est impossible à partager (le signifiant de la féminité est un signifiant forclos). On ne peut donc pas dire avec Freud et même avec le premier Lacan qu’il suffise de se régler sur la fonction paternelle pour régler ce ravage. Ainsi le point de vue freudien est-il transformé.
Aussi bien, la liberté qu’a une femme de pouvoir se situer dans la jouissance non phallique, sa liberté à l’égard du semblant a-t-elle comme contrepartie le ravage qu’elle subit de la relation à sa mère, de la relation à la jouissance Autre qui a habité la femme qu’est sa mère. Ici, la mère ravageante est celle qui lâche l’enfant. Lâcher, laisser tomber, ça ne veut pas dire nécessairement priver l’enfant de soins mais c’est laisser prévaloir une forme de silence absolu dans le rapport à celui-ci. Ce silence va au-delà même de paroles meurtrissantes et de toute signification. La fille est alors aux prises avec cette jouissance muette qui n’a pas d’inscription symbolique.
Il faudra donc que la fille, quand elle est névrosée et en analyse, fasse le partage entre ce en quoi elle a été prise dans les filets de cette jouissance de la mère en tant que femme, jouissance impossible à symboliser et ce en quoi elle y a répondu comme elle a pu, par renforcement de l’identification phallique parfois mais souvent par la mise en jeu d’un circuit pulsionnel mortifiant, effet d’un surmoi, essentiellement féminin. À charge alors pour celle-ci de faire « se réfuter, s’inconsister, s’indécider, s’indémontrer »(20). les dits terribles de ce surmoi, de départager pour inventer le désir qui l’habite. C’est là sans doute une des difficultés les plus aigues de fin d’analyse pour une femme et l’analyste a à supporter ce que cet affrontement à la jouissance la plus sombre comporte parfois d’insoutenable pour le sujet.
Dans sa conférence de 1932 sur la féminité, Freud conseillait : « si vous voulez en apprendre davantage sur la féminité, interrogez votre propre expérience, adressez-vous aux poètes ou attendez que la science soit en état de vous donner des renseignements plus approfondis et mieux coordonnés ». C’est dire sur quels bords aléatoires se situe la position féminine, jamais assurée de savoir faire avec une privation réelle de signifiant, privation qui est sa marque pourtant distinctive. Les femmes savent pourtant pallier cette difficulté en usant des ressources offertes par l’expérience millénaire, ou encore de la poésie faite par les hommes sur elles. Mais elles butent aujourd’hui sur la croyance que la science pourrait les aider à dire leur être et ne trouvent là qu’un être réduit à l’apparence ou à l’inverse elles espèrent, comme le font les petites filles, l’amour qui obvierait à la précarité du semblant. Peines (d’amour) perdues. Il revient à la psychanalyse de déjouer l’illusion de remèdes éphémères et de parier sur des accommodements aussi singuliers que le sont les femmes. Ceux-ci ne se cherchent, ne se forgent et ne se trouvent, au cas par cas, qu’à travers ce qui de la parole de celles-ci peut faire advenir un dire.

(1) Lacan J., « La science et la vérité », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 877.
(2) Lacan J., Le Séminaire, livre IV, La relation d’objet, Paris, Seuil, p. 153.
(3) Lacan J., « D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose », Écrits, op.cit., p. 557.
(4) Lacan J., Le Séminaire, livre V, Les Formations de l’inconscient, Paris, Seuil, 1998, p. 185.
(5) Lacan J., « Subversion du sujet et dialectique du désir », Écritsop.cit., p.822.
(6) Lacan J., « La signification du phallus », Écritsop.cit., p. 694.
(7) Lacan J., « L’étourdit », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 465.
(8) Lacan J., « Propos directifs pour un Congrès sur la sexualité féminine », Écritsop.cit., p. 733.
(9) Lacan J., « La signification du phallus », op. cit., p 695.
(10) Ibid., p. 694.
(11) Lacan J., Le Séminaire, Livre XIV, « La logique du fantasme » [1966-1967], leçon du 1er mars 1967, inédit.
(12) Lacan J., « Jeunesse de Gide ou la lettre et le désir », Écritsop.cit., p. 750.
(13) Lacan J., « Note sur l’enfant », Autres écrits, op. cit., p. 374.
(14) Lacan J., « Propos directifs pour un Congrès sur la sexualité féminine », op.cit., p. 730.
(15) Lacan J., Ibid.
(16) Lacan J., « La lettre volée », Écrits, op.cit., p 31
(17) Laurent Eric, « Positions féminines de l’être », Quarto, n°90, juin 2007, p. 28-33.
(18) Lacan J., Le Séminaire, Livre XX, Encore, Paris, Seuil, 1975, p. 68.
(19) Lacan J., « L’étourdit », op.cit., p 465.
(20) Ibid., p. 468.