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Deux notes sur le traumatisme

Deux notes sur le traumatisme

Deux notes sur le traumatisme

TRAUMATISME ET SAVOIR

Joseph Attié

Le terme de traumatisme est depuis longtemps d’usage courant dans la médecine et dans la psychiatrie. Il désigne un excès d’excitation qui peut aller jusqu’à une lésion contre laquelle l’organisme ne peut se défendre.

Sens premier du mot
Freud a eu recours très tôt à ce terme, en en usant au sens psychique. L’excitation sexuelle chez l’hystérique peut donner lieu à un traumatisme, ce qu’il a traduit par un syntagme majeur en soutenant que « l’hystérique souffre de réminiscences »(1). Ainsi une séduction sexuelle précoce peut-elle marquer le sujet de traces indélébiles. D’où le refoulement qui peut en résulter, accompagnant les scènes, ou les fantasmes, de séduction.
Plus tard, après la première guerre mondiale, Freud a parlé de « traumatisme névrotique ». Celui ci présente cette énigme de se répéter compulsivement sans procurer aucun plaisir au sujet. Cette problématique a déjà retenu son attention à partir de la théorie du cauchemar, soulevée dans L’interprétation des rêves avec la question de la jouissance énigmatique qui lui est implicite.
De nos jours, au 21e siècle, le terme de trauma ou de traumatisme a pris une très grande extension. Les accidents de transports, terrestres ou aériens, les multiples catastrophes naturelles laissent derrière eux un très grand nombre de traumatisés. Les pouvoirs publics en ont pris acte et ont mis en place des services spécialisés appelés « cellules psychologiques de crises » qui comprennent nombre de psychologues. Leur fonction est de faire parler tous ceux qui ont subi ce type de traumatisme afin de les soulager des souvenirs des terribles événements dont ils ont souffert. Lorsqu’il y a eu perte de proches ou de parents, il est question de les aider à faire leur deuil. L’idée, devenue courante en effet, est qu’il faut parler de ces traumas pour les « abréagir », comme dirait le premier Freud.

Vignettes cliniques
Une petite vignette clinique permet de déplacer la perspective des enjeux de ces traumatismes, pour les préciser. Une dame est venue consulter dans un dispensaire d’hygiène mentale à la suite d’une explosion de gaz dans son immeuble. C’était un grave accident, il y eut un incendie, des blessés et des morts. On se demande même par quel miracle cette dame a pu dégringoler de son 4e étage et se retrouver indemne dans la rue. La raison pour laquelle elle est venue consulter mérite tout intérêt. Arrivée, en effet, au bas de son immeuble et devant traverser le seuil pour se retrouver dans la rue, il lui a fallu enjamber un cadavre qui était en travers de la porte. C’est « ce détail », si l’on peut dire, qui l’a traumatisée et c’est ce pourquoi elle est venue en parler.
Qu’est-ce que cela pu éveiller en elle ? Qu’a-t-elle enjambé ? Ce n’était donc pas l’explosion, ni l’incendie, qui l’ont traumatisée, mais le fait d’avoir enjambé un cadavre.
Lacan évoque le cas d’une hystérie traumatique(2). Il s’agit d’un conducteur de tramway qui a fait une chute de son véhicule. Tous les examens radiologiques faits à cette occasion n’ont rien montré. Des crises douloureuses débutant à la première côte apparaissent puis s’aggravent jusqu’à entraîner des pertes de connaissance. Lacan articule le déclenchement des symptômes hystériques, qui ont conduit cet homme chez l’analyste, à un événement de sa vie passée. Il lui était en effet arrivé d’observer, caché, une femme qui poussait des gémissements à l’occasion de son accouchement. Lacan rapporte un propos du médecin : « Je n’arrive pas à me rendre compte de ce qu’il a. Il semble que s’il était une femme, je comprendrais bien mieux. » Ce que Lacan interprète par la question suivante, qui serait celle du sujet : « Qui suis-je ? Un homme ou une femme ? Suis-je capable d’engendrer ? » Le thème du fantasme de grossesse domine ici mais fondé sur la question de la fonction symbolique du père. C’est un signifiant qui, là, est à l’origine de la décompensation névrotique.

Causalité
A suivre Freud, il y a un noyau primitif, originel du trauma, qui constitue les conditions du refoulement. Le traumatisme a ainsi fini par prendre un sens étiologique comme cause de la névrose.
Mais c’est le signifiant qui émerge dans l’après-coup d’un accident, par exemple, qui va constituer le trauma. L’exemple majeur d’un trauma, trouvé dans les récits de cas de Freud, est celui de l’Homme aux loups(3). C’était, comme on le sait, la vue d’une copulation entre les parents dans une position a tergo. Il est important de souligner que cette scène primitive n’a jamais pu être directement évoquée par le sujet. Elle a été reconstruite par Freud, grâce au fameux cauchemar de « l’arbre aux loups » qu’il a vu à travers sa fenêtre. Il y a là une effraction imaginaire non intégrée, nous dit Lacan, et le trauma n’intervient qu’après-coup, parce qu’il n’y avait pas de mots, pas de symbolique pour le dire. D’où la détresse du sujet.
A ceci il faut ajouter que ce qui fait traumatisme, c’est « la fonction… du réel comme rencontre …en tant qu’essentiellement elle est rencontre manquée »(4). Son origine est en apparence accidentelle. Lacan note que si la scène primitive est traumatique, c’est qu’il y va de quelque chose de factice, et c’est ici « l’étrangeté de la disparition et de la réapparition du pénis »(5).
C’est ce qui fait dire à Freud que « ce qui ne peut être remémoré se répète dans la conduite »(6). C’est la compulsion de répétition, entre pulsion de vie et pulsion de mort, au fondement des symptômes.

Dernier enseignement de Lacan
Dans son dernier enseignement, Lacan précise d’autres points de structure sur le trauma. La question est alors traduite en terme de savoir.  Cela se dit, chez Hegel, « “  je sais que je pense” tandis que le trauma freudien, c’est un “je ne sais pas” lui-même impensable… Le point-origine… est le point nodal d’un savoir défaillant »(7).
L’être humain, du fait même d’être un être de parole, porte le trauma en lui- même, c’est le trauma de la langue.  La parole, en effet, ne peut pas tout dire. Il y a un trou dans le réel, que rien ne peut combler. C’est ce que Lacan a fini par noter sous la forme de « Il n’y pas de rapport sexuel. » Cela fait un troumatisme8. Ce néologisme a l’avantage de faire sens. C’est le trou dans la langue qui fonde le trauma. Il en résulte la souffrance subjective dont le sujet se plaint. C’est ce que le poète traduit très bien :
« Lait noir de l’aube, je l’ai bu le soir
Je l’ai bu à midi, je l’ai bu au crépuscule »
C’est le tombeau que le poète Paul Celan a écrit pour sa mère.
Faut-il chercher plus loin, ailleurs, dans on ne sait quelle métaphysique, la nature du trauma ? Il est vrai qu’Otto Rank a avancé le concept du traumatisme de la naissance qui a retenu l’attention de Freud et de Lacan.
Ainsi, le traumatisme n’est-il pas simplement cet accident sur les routes de l’été. Cet événement, qui a l’air seulement négatif, réveille et mobilise la chaîne signifiante avec la dimension du refoulement et la souffrance subjective qui lui est concomitante.

(1) Freud S. et Breuer J., Études sur l’hystérie, Paris, PUF, 1956, p. 5.
(2) Lacan J., Le Séminaire, livre III, Les psychoses, Paris, Seuil, 1981, pp. 190-192.
(3) Freud S., Cinq psychanalyses, Paris, PUF, 1954.
(4) Lacan J., Le Séminaire,Livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1973, pp. 54-55.
(5) Ibid., p. 67.
(6) Freud S., ” Répétition, remémoration, perlaboration “, La technique psychanalytique, Paris, PUF, 1953.
(7) Lacan J., Le Séminaire, livre XVI, D’un Autre à l’autre, Paris, Seuil, 2006, p. 274.
(8) Lacan J., Le Séminaire, Livre XXI, « Les non-dupes errent », inédit, leçon du 19/02/1974.

TRAUMATISME ET PASSAGE A L’ACTE

Bénédicte Jullien

Le traumatisme se voit, depuis quelques années, propulsé à nouveaux frais dans la clinique du passage à l’acte, à en devenir la cause. Pourquoi une personne vole, viole, torture, tue, se tue ? Parce qu’elle a subi un traumatisme, dans l’enfance, la plupart du temps du même registre que l’acte qu’elle commet. Le mal a fait effraction dans cette période bénie de pureté et d’innocence ! De quoi vous transformer un ange en démon !
À regarder de plus près, nous apercevons que le traumatisme en question est aussi du registre de l’acte, mais sur le versant passif. Le sujet a subi l’acte d’un autre. D’un point de vue logique, nous aurions : à un traumatisme répond un passage à l’acte ; un passage à l’acte fait traumatisme.
Traumatisme et passage à l’acte s’articulent, mais sont-ils pour autant de même nature ou de même structure ?

Le traumatisme : rencontre avec un réel
Le traumatisme est ce qui s’impose au sujet et contre quoi il ne peut rien, ne disposant d’aucun savoir pour interpréter ce qui lui arrive. Avec Freud, le traumatisme est d’ordre sexuel. Le sujet est confronté à une rencontre avec le sexuel alors qu’il n’a pas les moyens symboliques (un code de significations) pour y répondre, provoquant un excès de jouissance. Mais, même si Freud s’est éloigné de la théorie du traumatisme, dans l’étiologie de la névrose, il n’a pas manqué de souligner qu’il y a quelque chose de traumatique chez les êtres humains. « Le Selbstbewußtsein de Hegel, c’est le “Je sais que je pense”, tandis que le trauma freudien, c’est un “Je ne sais pas”, lui-même impensable, puisqu’il suppose un “je pense” démantelé de toute pensée. Le point origine, à entendre, non pas génétiquement, mais structurellement, quand il s’agit de comprendre l’inconscient, est le point nodal d’un savoir défaillant »(1). Lacan suit la voie de Freud, et fait du langage le parasite traumatique de l’Homme, le renommant parlêtre. Un être qui parle mais qui se retrouve traumatisé par cette parole.
« Au moment où nous apprenons à parler nous faisons l’expérience de quelque chose qui vit autrement que le vivant, qui est le langage et les significations »(2). Alors que l’animal ou la plante ont le code nécessaire à leur existence (c’est-à-dire ce qu’il faut faire pour vivre et se reproduire et ainsi assurer la pérennité de l’espèce), l’être humain, du fait qu’il parle, a perdu ce savoir programmé, ce qu’on appelle l’instinct. Sa sexualité s’en trouve « dénaturée », séparant sexe et procréation. L’homme et la femme ne recouvrent pas le mâle et la femelle. L’identité sexuée n’est plus uniquement chromosomique, mais devient signifiante.
Le langage fait bien autre chose que coder une expérience du vivant. D’un côté, il sépare l’humain de son être, introduisant un manque-à-être et par là-même une indétermination subjective. D’un autre côté, c’est le langage sous la figure de l’Autre et d’un « tu es » qui résout partiellement cette indétermination. Partiellement, car le langage n’est pas un code. Il est une articulation de signifiants qui, selon les règles qui l’organisent, produit des significations diverses, équivoques, changeantes. Il ne parvient pas à rendre compte de ce qu’est un homme, une femme, un père… « C’est dans le même mouvement que nous communiquons nos expériences libidinales et que nous faisons la découverte des limites de cette communication, à savoir que le langage est un mur »(3). Le langage est un troumatisme.
Le trauma est donc ce qui vient mettre au jour la faille dans le langage, et ce qui reste d’inassimilable par le langage. « N’est-il pas remarquable que, à l’origine de l’expérience analytique, le réel se soit présenté sous la forme de ce qu’il y a en lui d’inassimilable — sous la forme du trauma, déterminant toute sa suite, et lui imposant une origine en apparence accidentelle ? »(4). Dans le traumatisme, le sujet rencontre un réel auquel il ne peut donner sens. Ce que chaque sujet fait de sa rencontre avec un réel, personne ne sait ce qu’il advient. La réponse du sujet au traumatisme dépend aussi de la structure préalable du sujet, c’est-à-dire de comment il a pu s’inscrire dans le langage, dans les discours qui permettent aux parlêtres de faire lien social. Fantasme, symptôme, phénomène psychosomatique, délire, passage à l’acte sont autant de réponses à cette tuché.

Le passage à l’acte : franchissement d’un seuil signifiant
« Il n’y a d’acte que d’homme »(5), nous dit Lacan. L’acte n’est ni une action, ni un comportement. Il prend ses coordonnées du langage, même si, selon Lacan, il est articulé à un « je ne pense pas ». Il a toujours lieu d’un dire. Là où le langage défaille, l’acte vient à la place du dire qui ne peut advenir. Ce n’est pas que l’acte dit quelque chose, ou soit une métaphore d’un dire tu. Il vient en lieu et place, court-circuitant le dire, manifestant un « je ne veux pas dire », la béance au cœur de la structure. Il témoigne d’une séparation d’avec l’Autre du langage — on quitte les équivoques de la pensée, de la parole et du langage — et dans le même temps, il permet l’émergence d’un nouveau sujet. « Tout acte vrai au sens de Lacan est… un “suicide du sujet”, (…) il peut en renaître, mais il en renaît différent »(6). Car c’est du sujet dont on parle et non d’individu, c’est-à-dire du sujet du signifiant, celui qui dit « je ». « Il est instauration du sujet comme tel »(7). Par son acte, le sujet franchit un seuil, un seuil signifiant qui le fait devenir autre, qui le change. L’acte est donc une transgression, « le franchissement d’un code, d’une loi, d’un ensemble symbolique avec quoi peu ou prou il vient en infraction, et c’est bien de venir en infraction qui permet à cet acte d’avoir chance de remanier ce codage »(9).

Freud a noué trauma et répétition au regard des névroses traumatiques où le sujet répète dans ses cauchemars les événements traumatiques auxquels il a été confronté. Cette répétition vient à l’encontre du principe de plaisir et témoigne d’un au-delà, œuvre de la « pulsion de mort ». Cet au-delà, Lacan lui a donné le nom de jouissance. Il existe une disjonction entre les intérêts du vivant à sa survie, son bien-être, son homéostase et autre chose qui l’habite, le ronge et à l’occasion le détruit. La jouissance est cette part de vivant qui échappe au langage mais qui en est, en même temps, le reste. C’est parce que le langage ne parvient pas à symboliser toute l’expérience du vivant qu’il produit de la jouissance. Cette jouissance est à la fois la cause de notre désir, mais aussi son tourment. Quand le langage défaille, la jouissance se manifeste plus intensément, plus douloureusement. C’est cette jouissance, ce cœur de l’être que vise l’acte. « “Le mot est le meurtre de la chose” veut dire : la jouissance est interdite à celui qui parle comme tel (…). Pour le paranoïaque, le mot n’est pas assez le meurtre de la Chose, puisqu’il lui faut, à l’occasion, frapper la Chose, le kakon, en l’Autre dans un acte d’agression qui pourra lui servir, la vie durant, de métaphore, de suppléance, comme on le voit dans le cas Aimée »9.
Dans le trauma, comme dans le passage à l’acte, le langage fait défaut à l’irruption d’un réel. Tout traumatisme n’est pas automatiquement suivi par un passage à l’acte. Mais le passage à l’acte est une réponse à ce qui fait trauma pour le sujet : en tant qu’un réel fait irruption et que le langage défaille à le symboliser, il n’y a plus que l’acte pour le traverser. En revanche, ce qu’il est difficile de mesurer c’est ce qui fait traumatisme pour chacun. Seul le sujet peut en dire quelque chose, et non des événements ou des faits.

(1) Lacan J., Le Séminaire, livre XVI, D’un Autre à l’autre, Paris, Seuil, 2006, pp. 273-274.
(2) Laurent E., « Le traitement de l’angoisse post-traumatique : sans standards mais non sans principes », Quarto, Bruxelles, juin 2005, n°84, p. 27.
(3) Ibid.
(4) Lacan J., Le Séminaire, livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1973, p. 55.
(5) Ibid., p. 50.
(6) Miller J.-A., « Jacques Lacan : remarques sur son concept de passage à l’acte », Mental, Paris, avril 2006, n°17, p. 21.
(7) Lacan J., Le Séminaire, livre XIV, « La logique du fantasme », inédit, leçon du 22 février 1967.
(8) Miller J.-A., « Jacques Lacan : remarques sur son concept de passage à l’acte », op. cit., p.21.
(9) Miller J.-A., « Clinique ironique », La Cause freudienne, Paris, Seuil, février 1993,  n°23, p. 9.

Autres références bibliographiques
Freud S., « Au-delà du principe de plaisir », Essais de psychanalyse, Paris, Petite Bibliothèque Payot, 1981.
Lacan J., « Motifs du crime paranoïaque : le crime des sœurs Papin », in De la psychose paranoïaque dans ses rapports avec la personnalité, Paris, Seuil, 1975, pp. 389-398.
Lacan J., « Introduction théorique aux fonctions de la psychanalyse en criminologie », Écrits, Paris, Seuil, 1966, pp. 125-149.
Lacan J., « Prémisses à tout développement possible de la criminologie », Autres écrits, op. cit., pp. 121-125.
Lacan J., « L’acte psychanalytique », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, pp. 375-383.
Lacan J., Le Séminaire, livre X, L’angoisse, Paris, Seuil, 2004.