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Drogues et addictions en question

Drogues et addictions en question

Drogues et addictions en question

Richard Bonnaud

Au moment où d’anciens chefs d’Etat et un ex-secrétaire général de l’ONU déplorent l’échec de la lutte contre la drogue, revient sur la scène politique française l’idée d’autoriser légalement certaines substances.
La commercialisation des drogues sur le marché mondial obéit aux règles communes de marchandisation des objets du capitalisme : l’offre et la demande. De fait, les profits colossaux issus de la vente de stupéfiants se rapprochent de ceux de la spéculation financière et y contribuent largement après blanchiment. Ces profits soutiennent également les guerres asymétriques et financent les trafics d’armes. Dans certains pays, la corruption coutumière et le manque de volonté politique expliquent en partie cet échec.

En France, la drogue est rapportée à la délinquance mal contenue par les institutions judiciaires et policières, ce qui inquiète la classe politique. Le cannabis, volontiers incriminé dans l’augmentation de la violence urbaine, est quasiment dépénalisé aujourd’hui. L’utilisateur imprudent se voit adresser un rappel à la loi et un classement à orientation sanitaire : il devra aller consulter un psy et ramener une attestation qui classera sans suite son délit. Autrefois, avant la loi d’avril 2011 imposant un avocat dès les premières heures de garde à vue, le simple consommateurde cannabis ou d’autres drogues, pouvait passer jusqu’à 24 heures dans la cage d’un commissariat de police. Expérience souvent relatée comme particulièrement traumatisante par les jeunes qui l’ont vécue. L’obligation de rencontrer un psy, même si elle offre une alternative à la sanction, n’est pas toujours suivie d’une demande authentique d’être aidé. Elle permet toutefois qu’un lieu de parole soit proposé.
Par ailleurs, il est illusoire de penser qu’une légalisation contrôlée comme le cannabis médicinal en Californie fera cesser violences et trafics. La Hollande revient en arrière après des décennies de vente libre ou réglementée dans les coffee-shops.
Au nom de quoi l’état régalien devrait-il assurer la jouissance de ses sujets en mettant un objet toxique supplémentaire sur le marché ? Imposer des règles de commercialisation avec des limites d’âge, des quantités autorisées, impliqueraient des transgressions immédiates et le retour inévitable du pénal.

Le signifiant contemporain d’addiction et son usage
Actuellement, la refonte du système de santé en pôles de spécialités regroupe en catégories équivalentes ce qu’on appelait la manidu toxique dans la psychiatrie du XIXème siècle, avec d’autres types de dépendances : alcool, tabac, jeux, sexe, travail, achats compulsifs etc.
« Tous addict ! » clament journaux et magazines people, décrivant un phénomène sociologique tendance tout en convoquant philosophes et sociologues pour commenter les nouvelles formes du malaise dans la civilisation. Cette terminologie court-circuite la dimension symptomatique d’une clinique fondée sur la parole d’un sujet.
Depuis plusieurs années, les toxicomanies classiques aux opiacés sont entrées dans l’ère des traitements de substitution de masse (méthadone et buprénorphine). Ces traitements sont utiles quand ils sont ajustés dans le temps et mesurés dans les dosages en fonction de chaque sujet. Cela ne dispense pas pour autant chaque sujet, de vouloir savoir quelque chose de son rapport à la drogue et de soutenir une version singulière de son symptôme.

Problématiser la singularité du cas par cas
Il n’est pas rare aujourd’hui d’entendre des patients dire qu’ils ont commencé à consommer du cannabis ou de l’alcool dès l’âge de 9-10 ans. Cela nous interroge quant aux structures sociales et familiales dans lesquelles ils vivent et démontre qu’il ne s’agit pas seulement d’une question de légalité ou d’illégalité. Autre exemple : le cadre d’entreprise bon père de famille qui sniffe de la cocaïne à la maison le soir, à l’insu de sa femme, renvoie à ce qui l’absorbe dans une jouissance stimulante qui lui est indispensable. Nous observons aussi un nouveau type clinique  qui a de l’avenir : celui de l’adolescent(e) ou jeune adulte désintéressé par le sexe, fumant du cannabis devant une console de jeux vidéo ou internet, plusieurs heures par jour. Quelquefois dans l’indifférence de l’entourage.
Le psychanalyste, dans sa praxis quotidienne, tentera de mettre un peu de logique dans ces catégories d’addiction. Freud et Lacan nous ont enseigné que la dépendance est de structure. Pour que le sujet addict consulte, il faut, d’une part, son consentement, et, d’autre part, qu’il subjective son lien avec le toxique et la compulsion de répétition qui l’aliène à son produit. Il s’agit d’élever ce réel à la dignité d’un symptôme.
Le psychanalyste interrogera la fonction du  sorgenbrecher [1] freudien au cas par cas en situant la place et la fonction de l’objet pour chaque sujet dans son rapport à l’Autre. Il sera attentif à la façon dont le mariage avec son toxique s’est effectué au détriment d’un autre partenaire. Il isolera ainsi un mode de jouir singulier. Il observera aussi la fonction de suppléance de certaines toxicomanies qui habillent la psychose.

Pour conclure, les toxicomanies qui ont comme objet les produits chimiques mettent en jeu le corps et de ce fait, sont d’une autre nature que les addictions comportementales. La jouissance qu’ils procurent est sans équivoque mais, avec la psychanalyse, s’ouvre la possibilité pour un sujet, de se faire responsable de ce qu’il pourra en dire et de trouver sa solution propre.

lundi 18 juillet 2011

(1) « Briseur de soucis », Freud S., Malaise dans la civilisation, Paris, Payot, coll. Petite Bibliothèque Payot, 2010.