1, rue Huysmans - 75006 Paris, France | T:+33 01 45 49 02 68 | F:+33 01 42 84 29 76 Contactez-nous

Entre les mots, entre les hommes

Entre les mots, entre les hommes

Entre les mots, entre les hommes

Françoise Labridy

Les discours et les pratiques actuelles en se rigidifiant et en se réduisant à des normes acceptées et appliquées comme des exigences inéluctables, fonctionnent sur l’obéissance à une autorité extérieure posée comme idéale. Leurs raisons changent en fonction du moment de l’histoire : hygiène, pureté de la race, santé, sécurité, efficacité, économie, privatisation. S’y profile la possibilité de l’extension d’un pouvoir totalitaire renouvelé, s’il n’y a pas l’existence en contre-point, de débats politiques contradictoires, de controverses théoriques concernant les fondements nécessaires d’un lien social toujours à transformer afin qu’il reste vivable, à chaque moment de la civilisation.

De quel lieu la psychanalyse peut-elle intervenir dans le concert de ce qui ne fait pas monde ?
Lacan avait qualifié d’art humain la position de certains psychiatres anglais orientés par la psychanalyse, pendant la guerre de 1940-45 : celle de préserver l’accès à cette « sensibilité des profondeurs humaines » comme une charge sociale dont ils n’avaient pas le privilège mais qui relevait de leur qualification d’analyste et de sa formation, ne méconnaissant pas le transfert et ses effets de pouvoir. Lacan s’inspirera en 1964 du travail de groupe qu’ils avaient inventé, où s’articulaient la dimension collective et le un par un, pour créer le dispositif du cartel, principe d’une élaboration soutenue entre quelques uns (de trois à cinq, plus un), comme principe de critique assidue de ce qui édulcore la psychanalyse. Ce à plusieurs remet à chacun la responsabilité du progrès de l’ensemble, subordonne le souci individuel de se faire valoir à la visée commune, instaure la possibilité de l’accueil de ce qui passe entre chacun, à leur insu.
Les psychanalystes n’échappent pas à la sclérose de leurs concepts et de leurs outils de travail, si ceux-ci ne sont pas vivifiés et transformés à partir d’une pratique analytique vivante en prise sur les questions du temps auxquelles les confrontent leurs analysants. Freud et Lacan, jusqu’à leur mort, n’ont jamais lâché sur cette nécessité d’avoir à réinventer dans une parole inédite avec chaque nouvel analysant, les points d’appuis leur permettant de traverser l’angoisse d’avoir à vivre, avec ou sans raison de vivre. La psychanalyse est également soumise de l’extérieur à un ravalement de ses apports théoriques qui sont utilisés par les autres disciplines du champ social pour d’autres intérêts que ceux qui ont présidés à leur création dans les cures, notamment en toute méconnaissance du transfert. C’est ainsi qu’une vaste psychologisation de ses apports sous forme de connaissances impératives réductrices, contribue à la remplacer tout en la faisant disparaître, en détournant les humains du vif de leurs questions existentielles concernant la sexualité, la mort et l’amour dont la psychanalyse est un des lieux possibles de mise au point dans la plus grande singularité d’un désir.

Dans son dernier enseignement, Lacan prenait la mesure du changement de civilisation dans lequel nous entrions, avec l’offre démultipliée par les progrès scientifiques de la production d’objets variés permettant de satisfaire en masse un maximum d’individus. Il en déduisait le passage de la logique de gestion des masses par l’idéal mise en lumière par Freud à une autre beaucoup plus difficilement traitable, celle d’une logique de traitement des masses par la jouissance des objets de la science. Les objets manufacturés comblent, opacifient, embarrassent la recherche du désir pour chacun, ils contrarient la recherche d’une vérité dans une parole adressée à d’autres hommes. Pour Lacan, le fondement de la réalité sociale, c’est le langage, ce qui permet de ne plus se satisfaire de la figure imaginaire pour situer l’autorité, mais de considérer que chacun par l’usage de la langue et grâce à sa circulation vivante entre les hommes, peut arriver à construire ce qui fait autorité pour lui et commune mesure pour quelques uns. Le texte préparatoire à la Rencontre Européenne de Pipol IV, de Jacques-Alain Miller nous invite à travailler à Barcelone en juillet 2009 cette équivalence : la réalité psychique, la réalité sociale, le langage. L’invention de l’objet a, permet d’apercevoir comment les objets de la technoscience contribuent à venir boucher les orifices pulsionnels à partir desquels chacun d’entre nous trouve une jouissance de corps, en en multipliant les diversités à l’infini. Si l’insertion sociale se fait maintenant davantage par la consommation d’objets que par l’identification à l’idéal, l’usage répété d’objets virtuels crée des zones d’irréalité dont certains ne peuvent plus se séparer. L’angoisse ne disparaît pas, mais réapparaît ailleurs, dans des symptômes inédits.

Le discours scientifique ne permet pas de situer la juste place de l’angoisse pour un sujet, s’il empêche la dialectique possible au désir par un savoir prétendant à l’universalité. Le politique détourne également de l’angoisse en usant du savoir scientifique comme un « communément admis », faisant normalisation. Or l’angoisse témoigne de la vérité du réel pour les humains vivants et parlants, soit ce qui dans leurs expériences de vie et leur contexte d’histoire peut être impossible à symboliser pour eux. Alors l’angoisse s’éprouve, sans pouvoir se dire ; des « événements de corps » en témoignent (douleurs, spasmes, agitation, dégoûts…). Elle est trans-individuelle, et traverse les êtres parlants. Elle ne s’interprète pas, elle peut être ravivée, par des rencontres contingentes, elle avive en nous les douleurs de fantômes assoupis, de démons inassouvis, qui peuvent trouver passage à la réactivation de leurs cris ; elle est signe de ce qui résiste à se dire, à se parler, à faire sens, elle fait des humains des signes du réel. Elle peut coaguler des foules, faire basculer dans des idéologies honteuses attisant la haine de soi par la haine de l’autre. Un totalitarisme de la satisfaction à tout prix, alors, monte sur scène, écrasant la recherche du désir, qui vit d’un manque à avoir et à être. Si dans une société, l’angoisse ne peut plus être acceptée dans sa valeur structurante de faire place au désir  par la circulation des mots de chaque sujet et à une irruption de la pulsion requérant une responsabilité dans ses actes ; alors peut se manifester une prise en masse du collectif par d’autres symptômes (paniques à grande échelles, généralisations phobiques, somatisations, hyper-activisme, fuite en avant, errance, refus, acting-out et passages à l’acte violents).

Comment les analystes peuvent-ils avertir du retour toujours possible des puissances sombres du surmoi afin que le dénominateur commun ne soit pas la haine ? Comment peuvent-ils contribuer dans le champ social à l’élaboration du « un par un », à travers une commune mesure qui reste humaine ? Préserver un avenir qui ne soit ni Dieu, ni diable, ni l’exercice d’une tyrannie, requiert de situer un lieu vide, où puisse s’inventer encore et encore la liberté des expériences humaines comme histoire vivante. Chaque homme est l’exclu d’une humanité en puissance à cause de cette jouissance pulsionnelle en excès dont il a à s’éloigner, il peut devenir le banni de sa propre histoire, si on lui impose de nier « la part maudite » de son passé et s’il ne peut pas reconnaître sa part de négritude dans l’étrangeté de l’autre. La jouissance en trop, celle qui détruit, et opprime sans plus aucun discernement, peut aussi fédérer les hommes de manière inouïe, les « bannis disparates » peuvent en traversant les douleurs imposées par l’histoire trouver un dépassement vers l’universel par approfondissement de leur singularité. L’expérience ultime de l’analyse pousse à une autre radicalité de la singularité, solitude du non-commun, du non-monde : « S’il n’y a pas de tous, mais des épars désassortis », l’improvisation de quelques uns peut trouver dans l’impasse d’une situation la force vive de nouvelles interventions.

Au petit matin de 2009, attendant la lumière de l’aube, nous avons vu se déployer les jeux de la folie guerrière et l’insolence des tueries rejaillir. Se laisser sidérer, fasciner, ravager par les plaies, ou ouvrir un espace vide où des fraternités âpres auront à cheminer pour que ne s’écrase pas la vie des désirs ? Février 2009, la crise économique se déploie dans un désarroi social, mais fait se rencontrer dans des conversations inédites ceux qui ne se côtoyaient pas, la contingence ouvre à un passage pour se retrouver et parler, circulation du discours, où les plus de jouir de la langue viennent se substituer aux S1 du maître et à l’objet de consommation. Quel Autre pays des hommes peut se construire lorsque chaque homme peut y parler pour dire ce qu’il veut vivre.

mardi 17 février 2009