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François Leguil : une place unique

François Leguil : une place unique

J’aurais aimé trouver l’angle, ou le surplomb, qui me permette de rassembler bientôt quarante années de camaraderie dans le travail, de compagnonnage dans l’ardeur des nécessités institutionnelles, d’amitié dans les loisirs. J’aurais aimé aussi échapper à la tentation de ces superlatifs qui m’entrent immédiatement dans la tête, poussés par une admiration très avouable, qui manquerait cependant au devoir que fixe désormais le malheur sans pitié de la disparition de Serge Cottet : celui  de scruter l’originalité de ce qu’il faut bien appeler une œuvre, de prendre la mesure de sa prodigalité, de multiplier les occasions de bénéficier de son utilité certaine et parfaitement palpable.

Le dithyrambe sincère qui, je le sais, me viendrait spontanément sous la plume, ne soignera pas l’accablement, ni n’éloignera la menace des tristesses à venir. Et puis Serge lisait et prisait Nietzsche. Il en parlait volontiers. On ne doute pas que dans le Jenseits von Gut und Böse, il connaissait le célèbre cent soixante dixième aphorisme : « Dans la louange, il entre plus d’indiscrétion que dans le blâme ».

Mais  pourquoi taire l’évidence de ses qualités, puisqu’elles s’en vont avec lui ? À l’écrit comme à l’oral, Serge Cottet était précis dans l’argument, compassant ses termes avec économie, n’économisant pourtant aucun effort dans ses passions enseignantes. On connaît le sort fait par Lacan à l’adage de Buffon : « le style c’est l’homme… à qui l’on s’adresse ». Le style de Serge Cottet était dans la manière dont il nous adressait un savoir accompagné de la révélation simultanée de ses « secrets de fabrique ». Dans la vie, une réserve courtoise autant qu’une disposition de lui-même affable et souvent joyeuse, semblaient régler ses conduites et ses dehors dans le double principe de la retenue et d’une générosité de fait.

Avant d’être son étudiant dans son séminaire de DEA, tenu au Département de Psychanalyse de l’Université Paris 8, je l’avais rencontré à deux pas de l’Hôpital Sainte-Anne, au cours de l’automne de l’année 1978, dans le salon d’une amie qui réunissait régulièrement, le mercredi soir, les enseignants de la jeune Section Clinique et quelques médecins d’Henri Rousselle. En vérité, je voulais faire sa connaissance, impressionné par un texte de lui que Jacques-Alain Miller venait de publier et que je découvrais dans la quatorzième livraison de la revue « Ornicar ? ». J’ai relu hier ses « Constructions et métapsychologie de l’analyse ». Eh bien, deux fois vingt ans après, « ça fonctionne » encore, cette manière inimitable de transmettre les concepts comme s’il s’agissait de reconstituer l’arbre généalogique du désir qui les motive.

Étudiant à son DEA, au bout de nombreuses années de retard, de report ou de renvoi, épuisant les prétextes qui pavaient l’enfer de mes bonnes intentions, je finis par avoir mon diplôme. La peau d’âne, ou le parchemin en poche, j’ai cru bon alors d’aller solliciter l’avis de mon professeur : « je projette de commencer une thèse de doctorat. Crois-tu que ce serait bien ? ». La réponse fusa, éclairée par un sourire gentiment narquois : « Ce qui serait bien, c’est que tu nous fiches la paix ».

Je me le suis tenu pour dit. Il faut certes étudier sans cesse, mais les années d’apprentissage ont une fin. Germanophone compétent, lecteur de Goethe, Serge Cottet me l’apprenait avec cet humour éclatant que nous aimions, parce qu’il égayait irrésistiblement sa rigueur intellectuelle.

La place qu’il occupait au milieu de nous était unique, faite d’une hauteur de pensée et de simplicité d’accueil. Son épistémologie était hospitalière. Unique, bien sûr, toutes les places le sont. Mais la sienne maintenant dessine un creux dans notre monde. Il faudra du temps pour que la douleur de sa perte cède un peu, afin de laisser agir l’aiguillon du manque, que son nom désignera.