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Gil Caroz : au plus près de la Chose

Gil Caroz : au plus près de la Chose

Serge Cottet a laissé une trace dans ma mémoire en utilisant lors d’une courte conversation que nous avons eue, la formule : « la chose institutionnelle ». Ce qui m’a frappé, c’est qu’il faisait de l’institution psychanalytique une « chose » comme on dirait « la Chose freudienne ». C’est dire – c’est ainsi que je l’ai compris –   que le rapport d’un psychanalyste à « la chose institutionnelle » de son École se situe entre embarras et acte. L’École n’est pas tranquille et elle ne laisse pas tranquille. D’une part, elle embarrasse ses membres par son dynamisme et sa mise à jour perpétuelle. D’autre part elle appelle à répondre à cet embarras par un acte : dire, se mobiliser, initier. Tout cela se logeait discrètement dans l’énonciation de Serge qui témoignait d’un transfert discret et délicat à cette « chose ».

Discret et délicat, oui, envers ses camarades sans doute, parmi lesquels je n’ose pas me compter puisque le hasard a fait que nos échanges ont été très peu nombreux. Discret et délicat donc envers ses camarades, mais mordant envers les agents de la bêtise. Certes ce monument de connaissance avait tout le savoir nécessaire pour impressionner les adversaires de la psychanalyse. Mais il me semblait que son arme véritable était dans sa rigueur sans compromis. Il faisait partie de ceux qui disent des choses essentielles que nous n’avons jamais pensées auparavant et qui laissent des traces indélébiles. Sa rigueur faisait acte. Méfiez-vous des TOC écrivait-il. « Il ne suffit pas d’avoir la manie du ménage, ni de faire tous les matins son lit au carré, de ranger méticuleusement sa bibliothèque, pour être obsessionnel. C’est dans le cas où vous redoutez que les livres mal rangés tombent sur la tête d’un de vos proches qu’il y a quelque chose qui cloche »[1]. Cette indication a des conséquences clinique majeures, car le repérage des TOC ne répond pas à la question de savoir s’il faut bousculer la défense névrotique chez un sujet obsessionnel afin de faire surgir le désir, ou bien si il faut plutôt soutenir et même encourager cette défense afin d’éviter le passage à l’acte dans la psychose. Par ailleurs c’est une parole de combat politique. Elle réintroduit par une rigueur de lecture clinique la fonction éthique du symptôme là où le DSM tente de l’effacer.

Avec la disparition de Serge Cottet nous avons donc perdu une arme de rigueur. Arme qui n’était pas secrète, puisque Serge ne s’est pas empêché de dire et écrire, mais arme modeste et discrète. Car si en sa présence nous savions que nous avions tout intérêt de peser nos mots, et c’était tant mieux, d’autres collègues d’autres bords ont dû sans doute passer des moments moins agréables quand Serge leur rappelait avec son tranchant inspiré de Freud et de Lacan que la psychanalyse n’est pas à vendre contre une respectabilité ou par crainte d’être « discréditée scientifiquement ». Pas de compromis sur ce point. S’il y a un avantage dans le débat sur les TCC c’est dans le fait que celui-ci nous donne l’occasion de « faire savoir, au monde savant, ce qui nous oppose au scientisme ; démontrer à destination des analystes, à quel point les ” sciences de l’homme ” nous éloignent de l’inconscient »[2]. Ces rappels ne s’adressent pas uniquement aux opposants à la psychanalyse qui, nous le savons, déplacent le débat vers le champ politique faute de compétences épistémiques. Serge Cottet avait l’art de nous rappeler que la résistance à la psychanalyse guette en force les psychanalystes également. Il nous a invités à rester au plus près de la Chose pour éviter les dérives.

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[1] Cottet, S., L’inconscient de papa et le notre, éditions Michèle, Paris, 2012, p. 184.

[2] Ibid., p. 266.