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Identité

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Identité

Adélaïde Ortega

Il y a un débat qui a fait la Une de tous nos journaux. Ne pas lire les articles des journaux qui traitent de cela, ni entendre ce qui s’en dit à la radio, ne pas parler de cela avec les autres. Ne rien penser à ce propos, ne rien vouloir ou ne rien pouvoir en savoir.
Dans ce domaine, tout n’est qu’opinions, préjugés, fictions creuses. C’est la chose dont il ne faut pas parler dans le monde civilisé au risque de tomber dans le sans fond de la bêtise. S’agit-il de résistance? De dénégation ? Forclusion ? D’où me venait cet interdit qui me conduisait au mutisme ? Chose trop intime pour être extirpée des limbes où elle se tient ? L’Extime en personne ! L’horreur est proche. Impossible de ne pas m’en mêler.
Donc j’écris. C’est devenu LE débat national pour l’année 2010 ! Pourquoi avoir réveillé le monstre, pourquoi vouloir le démasquer, le montrer ? Que nous veut-on avec cette politique qui parie pour le pire ? Au XXIème siècle, à la fin de la première décennie, un débat, sans mémoire et sans histoire(s), sur quelque chose qui n’existe pas : l’identité nationale. On veut la faire exister, consister. On nous assure qu’il ne faut plus avoir peur de dénoncer, de trahir, des valeurs et des personnes, on peut tout dire à propos de ceux qui sont nos étrangers. Sont-ils encore nos prochains ? Oui, nous dit le pape. Ils mendient aux portes des églises. Trop proches, alors ? Trop nombreux ? Ces êtres qui nous collent au regard, et nous mettent sous le regard des réalités inhumaines, des corps fatigués, sans abris, parlant des langues ignorées de nous, comme des bêtes. Jouissances ignorées de… nous-mêmes.

Pas beau à voir ? L’art contemporain nous a habitué à ce défaut de beauté qui caractérise notre époque. On a levé les voiles de la pudeur pour les besoins de la globalisation. Marché absolu : tout se vend, tout s’achète à n’importe quelle condition, et il n’est plus nécessaire d’envelopper les objets de jouissance dans des belles formes, là comme ailleurs. Jusqu’à nous faire admettre qu’il est bien –politiquement correct – de pouvoir montrer pour des bonnes causes, ce qui d’habitude, de par la tradition, ne se dévoilait que pour le pire. A la Biennale de Venise et dans une galerie parisienne, en 2009, des installations et des films montraient ces réalités… mais comment en parler ? Il semblerait que ces images de l’art empruntant leurs sujets aux images télévisuelles (documentaires montrant « le réel ») ne soient pas appréciées des amateurs. Il n’y avait pas de ça à la Dogana, à Venise chez un collectionneur mondialement connu ! Trop réaliste ? Pas assez fantastique ou spectaculaire ?
Ces œuvres portent une intention au-delà du monde de l’art, au-delà de la laideur, et de l’horreur « visible », au-delà du « faire pitié », elles montrent des paysages et des architectures bizarres, des zones étranges à la frontière de la vie humaine, des hommes qui vivent là, qui parlent, sans commentaires. Ces œuvres, en tant qu’art, demeurent là sous nos yeux dans des lieux paisibles, elles insistent, elles reviennent en boucle au lieu de filer derrière une autre info insipide. On croit avoir déjà vu, on croit savoir de quoi il s’agit, mais l’art ne dit rien de ces significations déjà là, il nous laisse dans la perplexité devant ce que produit notre monde : l’inquiétante étrangeté.
De quelque bord que l’on soit : de gauche, de droite, au centre, aux extrêmes, on dénonce : c’est insupportable, il faut faire quelque chose, il faudrait que leurs pays respectifs fassent en sorte de ne pas les laisser sortir. Fermer les frontières ! Selon la couleur politique, les moyens invoqués diffèrent, mais tous disent : qu’ils restent chez eux ! Qu’on arrête de se mélanger ! On ne retrouve pas ses petits.
Débat d’actualité, dans lequel s’engouffrent tous les ressentiments, toutes les haines de soi et de l’autre, de tous les autres. Pourquoi débattre en même temps que continuent des chasses à l’homme dans les bois. Causer pendant que des chercheurs inventent des détecteurs de CO2 –écologie ironique – produit dans les cachettes des camions, machines qui sont encore à perfectionner car les transports de légumes brouillent les signaux, des alarmes qui obligent les chauffeurs à descendre de leur cabine pour permettre des fouilles. Ils sont traqués, pourchassés, pour une question d’identité : ils sont « sans papiers ». A quoi bon ? A l’époque de la globalisation, tout se vend et tout s’achète. Ces êtres sans identité humaine sont purement des forces de travail qui cherchent à se vendre à n’importe quel prix, esclaves modernes dont les « passeurs » sont les modernes marchands. Leurs employeurs leur donneront un prix, une valeur monnayable, le temps d’être rattrapés par les lois et leurs hommes.

Problème : Immigration ? Intégration ? Assimilation ? Lisez : « notre nation s’est constituée au fil des siècles par l’accueil et l’intégration des personnes d’origine étrangère. » Dans ce conte de fées, les siècles se suivent et se ressemblent. Il ne manque pas, dans les débats organisés par les préfets, de témoignages d’étrangers qui ont réussi à s’intégrer, à s’adapter au monde environnant réduit au monde du travail et qui ont donc pu devenir français. Preuve que la France est une bonne mère, une bonne terre, d’accueil. N’y aurait-il plus d’historiens, plus de citoyens, de « martyrs » pour témoigner du contraire ? Des mots, des mots…
Solution : Des contrats de bonne conduite signés avec la Nation : voilà ce à quoi doit aboutir le processus dit « d’intégration », voilà à quoi sert le débat sur l’identité nationale. Il y a des passagers clandestins sur le navire France, mais il y a pire : des mauvais matelots qui risquent de le faire couler. On va leur apprendre à parler, à bien se tenir, à respecter la valeur des insignes de la France.
Conclusion : Evaluation ! Evaluation ! Qui veut évaluer ? Des appels d’offres sont lancés auprès de consultants pour établir des critères et des grilles d’évaluation du niveau d’intégration qui vaudra pour prétendre à la nationalité française. Qui veut être évalué ?

Pendant ce temps-là, l’Espagne distribue généreusement un passeport espagnol, voire la nationalité, à tous les enfants et petits-enfants de réfugiés de la guerre civile, sans plus preuves et de formalités que des dates et lieux de naissance.

mardi 23 février 2010

*Ce texte a été publié dans Varia, Journal des Journée n°88, le 02 février 2010.