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Imaginaire, symbolique et réel chez Lacan

Imaginaire, symbolique et réel chez Lacan

Imaginaire, symbolique et réel chez Lacan

Cartel : Christiane Alberti, Fernand Gasser, Michèle Laboureur, Jacques Ruff, Guy de Villers, Alfredo Zenoni (plus-un) – Rédacteur : Alfredo Zenoni

Le premier et long moment de l’enseignement de Lacan, sous l’égide du ” retour à Freud “, peut être considéré comme une vaste reprise de l’expérience et de la doctrine analytiques dont les éléments, les concepts et leurs références sont distribués selon trois registres distincts : le réel, le symbolique, l’imaginaire.
Un tel ouvrage s’est imposé à lui ” de provenir de la pratique par la critique de l’intervention, et de s’avérer éristique pour l’édifice théorique “. (Lacan J., ” D’un syllabaire après-coup “, Ecrits, Paris, Seuil,1966, p. 720) Il s’est agi dans ce travail de rénovation de montrer que la cure joue essentiellement sur deux plans : le plan de l’inertie, de ce qui est à la fois de l’ordre du représenté et de l’ordre des fixations de la libido, du narcissisme, registre de l’imaginaire ; et le plan de la dialectique et de la répétition signifiante, registre du symbolique. Le réel est alors situé comme le pur donné, le donné à l’état brut, qui n’est pas pertinent pour l’expérience, pour être cerné ensuite comme l’impossible.
Se servant de l’application par Lévi-Strauss de la linguistique saussurienne à l’anthropologie et à la mythologie, Lacan accentue et valorise cette distinction entre le registre où les différences ne sont que des gradations continues (registre de l’imaginaire) et celui caractérisé par des éléments dont la nature est de pure différence, où chaque élément ne se définit que de son opposition à tous les autres (registre du symbolique). Ainsi, pour prendre un exemple simple, la différence entre le jour et la nuit n’existe que grâce aux oppositions signifiantes; au niveau imaginaire, il n’y a que variations de la lumière. Relevant de la fonction fondamentale de l’image du corps dans la constitution du moi, les facteurs imaginaires n’ont d’incidence sur le réel du vivant que pour autant qu’ils sont pris dans des oppositions et des discontinuités signifiantes.

Dans l’analyse, ce qui est soumis aux conditions de la représentativité est seulement le biais par où opère, ” jusqu’au plus intime de l’organisme humain “, la prise de la dimension symbolique, constitutive du sujet. Il s’agit donc d’extraire des éléments délivrés dans un registre imaginaire leur portée symbolique ou d’en indiquer leur corrélat dans le symbolique. Les ingrédients de l’expérience autant que les notions freudiennes qui la conceptualisent : le père, la mère, le phallus, le manque, le transfert, etc. en viennent ainsi à se répartir en trois acceptions distinctes selon les trois registres, parfois retranscrites dans des tableaux. Le manque, par exemple, se distribue selon la tripartition bien connue de frustration, privation, castration. Distincts, les trois registres tiennent ensemble par la double opération de l’élévation de l’imaginaire au symbolique et de la pénétration du réel par le symbolique, double opération qui est censée refléter ce qui a lieu dans l’expérience analytique elle-même. A l’inverse, lorsqu’une défaillance du symbolique se produit, émerge ou fait intrusion quelque chose de l’ordre de l’imaginaire et de la satisfaction qui y est inhérente.
Le dernier temps de l’enseignement de Lacan, cependant, marque un décrochage par rapport à tout ce mouvement, qui est un mouvement de traduction de Freud, pour s’engager plutôt dans un mouvement de dissolution des concepts freudiens qui est aussi bien une dissolution du lien entre les trois registres. Dès lors, c’est tout l’édifice ” structuraliste ” de l’enseignement de Lacan qui s’en trouve ébranlé. Bien que l’être parlant se compose du corps (imaginaire), de l’inconscient (symbolique) et de la jouissance (réel), les trois dimensions ne seront plus abordées dans leurs rapports réciproques sous la dépendance du symbolique, mais seront vues, pour ainsi dire, dans leur indépendance réciproque, chacune jouant sa partie toute seule, sans plus faire système avec les deux autres. Le corps, par exemple, apparaît disjoint de l’être, qui ne tient qu’au symbolique, au point d’apparaître comme étranger à nous-mêmes. De même, le symptôme se révèle, en définitive, être détaché de l’inconscient, réduit à un trognon de jouissance qui ne répond à aucun déterminisme signifiant. Ce dénouage de chaque registre au regard des deux autres répond en même temps à des déplacements de leur définition et à la disparition de tout rapport de dominance de l’un sur l’autre. Leur représentation similaire par trois ronds de ficelle traduit leur égalité.
Ainsi, à mesure qu’il est dégagé de sa formulation en termes symboliques comme impossible, un réel proprement psychanalytique s’isole comme disjoint de tout savoir et de toute loi, un réel qui n’a plus de rapport avec le réel par lequel la psychanalyse aurait pu être reliée à la science. Le réel sur lequel le dernier Lacan met spécialement l’accent n’a plus rien à voir avec le réel pénétré de symbolique, tissé de formules, équations, rapports, un réel qui sait comment fonctionner. C’est un réel disjoint également du savoir inconscient, un réel qui généralise en quelque sorte l’inexistence de formule ou de loi que manifeste la sexualité du parlêtre. C’est, enfin, un réel sans nécessité, pure contingence, sans sens, tel le mode de jouir auquel se réduit, in fine, le symptôme.
Corrélativement, le symbolique perd sa fonction d’Aufhebung de l’imaginaire et de structuration du réel pour n’apparaître que comme un vaste tourner en rond des signifiants autour d’un trou, quand il n’est pas un parasite, facteur de confusion, et finalement mensonge, au regard du réel. Le Nom-du-Père s’avère ainsi n’être qu’un point de capiton de semblant, ayant finalement la même fonction qu’un symptôme.
Dès lors, c’est à l’imaginaire que revient la fonction, maintenant d’ordre purement mental, de faire tenir ensemble et de relier les éléments, fonction qui était celle du symbolique. L’unité, la consistance de l’être composite qu’est l’homme n’est désormais assurée que par le corps. Le principe d’identité, pour le parlêtre, n’est plus l’Autre de l’identification, mais le corps propre, l’Un-corps, comme l’a formulé J.-A. Miller. Et tout ce qui se trouvait investi dans le rapport à l’Autre est rabattu sur la fonction originaire du rapport au corps ” dont on a idée “, idée comme de soi-même, comme ego. Cela a encore affaire avec l’amour, mais c’est l’amour du corps propre. Une certaine primauté du corps vient ainsi prendre la place de celle du symbolique, mais non sans que des phénomènes cliniques en montrent, précisément parce qu’il n’est pas noué à l’être, la dérive possible.

Comment ces trois registres disjoints, dont se compose L.O.M. – comme Lacan l’écrit dans un de ses derniers textes (Lacan J., ” Joyce le symptôme “, Autres écrits, Paris, Seuil, 2004, p. 517) – peuvent-ils tenir ensemble ? Est-ce par un mode particulier de nouage, dit borroméen, qui tout en les laissant disjoints deux à deux, les noue à trois ? Ou est-ce par un quatrième élément, un quatrième anneau, qui viendrait suppléer à l’absence de nouage initiale ? La question est abordée dans son séminaire Le sinthome, pour s’orienter finalement vers une réponse qui fait prévaloir la deuxième perspective (Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, Le sinthome, Paris, Seuil, 2004, p. 19). En effet, c’est dans ce qu’a d’irréductible le symptôme que réside finalement le facteur de nouage, éminemment singulier, propre à chaque parlêtre, des trois dimensions dont il se compose.

Bibliographie
Lacan J., Ecrits, Paris, Seuil, 1966. Consulter l'” Index raisonné des concepts majeurs ” établi par J.-A. Miller, p. 891.
Lacan J., Des Noms-Du-Père, Paris, Seuil, 2005.
Lacan J., Le Séminaire, Livre XXII, ” R.S.I.”, Ornicar ?, n°5, Paris, Lyse, hiver 75/76, p. 37-46.
Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, Le sinthome, Paris, Seuil, 2005.
Miller J.-A., ” Encyclopédie “, Ornicar ?, 24, 1981, p. 35-44.
Miller J.-A., ” Pièces détachées “, La Cause freudienne, n°60, 61, 2005.
Miller J.-A., ” Le lieu et le lien “, L’Orientation lacanienne, enseignement prononcé dans le cadre du Département de psychanalyse de Paris VIII, leçons des 24 janvier, 2 mai et 13 juin 2001 (inédit).
Miller J.-A., ” Le tout dernier enseignement de Lacan “, L’Orientation lacanienne, leçons des 17 janvier, 27 mars, 23 et 30 mai 2008 (inédit).
Miller J.-A., ” Les six paradigmes de la jouissance “, La Cause freudienne, n°43, p. 7-29.
Miller J.-A., ” Le réel est sans loi “, La Cause freudienne, n°49, p. 7-19.
Skriabine P., ” La clinique différentielle du sinthome “, Quarto, n°86, avril 2006.
Regnault F., ” D’imaginaire à l’imaginaire “, La Lettre mensuelle, n°133, 1994, p. 19-21.
Numéro spécial de La lettre mensuelle, ” Le stade du miroir “, n°50, 1988.