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La famille est-elle nécessairement œdipienne ?*

La famille est-elle nécessairement œdipienne ?*

La famille est-elle nécessairement œdipienne ?*

Jean-Pierre Deffieux

Comment détecter, derrière les multiplicités et la complexité des tournures de la famille aujourd’hui, le noyau structural qui sous-tend ces différentes moutures – le « résidu » indestructible, comme le dit Lacan – et qui fait que la famille reste toujours très présente et vivante dans nos sociétés, bien que de plus en plus diversifiée ? Plus la famille se diversifie, plus la question de ce qui constitue cet invariant se pose. Peut-on dire que cet invariant s’appelle Œdipe ? Est-ce que toute famille a comme structure celle de l’œdipe ? Devant l’éclatement des modèles familiaux traditionnels, dans de nombreux cas de familles recomposées, monoparentales, homoparentales, se retrouve la structure œdipienne, complexifiée, mais bien présente. On peut aussi penser que, derrière ces nouveaux types de famille contemporaine, se dessinent des structures qui ne relèvent pas du père œdipien, des familles qui ne sont pas construites sur le modèle du Discours du maître, qui ne répondent pas à l’écriture de la métaphore paternelle, qui ne mettent pas en jeu le rapport du désir et de la loi à partir de l’interdit de la jouissance.

La faillite de la boussole paternelle
Dans ces cas, on peut se demander ce qui vient causer le désir de famille. Sur quoi celle-ci pourrait-elle alors se construire ? Jacques-Alain Miller pose dans son texte « Une fantaisie », intervention au Congrès de l’AMP à Comandatuba en 2004, la question de savoir si la boussole de la métaphore paternelle, quand elle est défaillante, laisse le sujet sans discours, voire hors discours, c’est-à-dire schizophrène. C’est la question de ce que devient le binaire névrose-psychose face au déclin de l’œdipe et de la fonction du père symbolique. Est-ce qu’il suffit maintenant de dire qu’un sujet ne s’inscrit pas dans la métaphore paternelle pour assurer qu’il a une structure psychotique ? Irions-nous vers une généralisation de la psychose ? Il n’y a pas de raison de le penser. Jacques-Alain Miller a montré que ce qui tend à remplacer le signifiant maître qui civilise, qui interdit, qui régule suivant une loi, c’est l’exigence du plus-de-jouir. La conséquence en est le règne de la jouissance, qui ne favorise pas l’engagement dans le symbolique, qui ne favorise pas l’engagement vis-à-vis de l’Autre, donc qui ne favorise pas la dimension de la filiation et de la transmission, mais plutôt l’exercice de la jouissance pulsionnelle de l’Un. Que reste-t-il du mariage et de la famille si elle n’est plus commandée par le S1 (le signifiant maître) ? Il reste une relation de couple basée sur la liberté de la jouissance, sur la rencontre de deux modes de jouissance qui peuvent être portés à la dignité de l’amour. Cela entraîne une plus grande variété, une plus grande insécurité, une plus grande mobilité, mais peut-être une plus grande authenticité que le mariage basé au XIXème siècle avant tout sur la tradition, les alliances et la transmission d’un patrimoine.

Le lien familial qui se construisait sur le manque, le renoncement et sur l’engagement en pâtit. C’est la satisfaction de la jouissance qui décide de la durée du couple et de la famille, souvent éphémère, qui se constitue. Deux modes de jouissance portés par deux parlêtres s’accordent pour un temps : on change quand on ne se plaît plus. Le phénomène actuel de la rencontre des couples par Internet qui n’est plus un épiphénomène et deviendra probablement le principal mode de rencontre des couples, met cela en lumière. C’est accessoirement à partir de l’image, de la photo, mais plus essentiellement à partir de la description du mode de jouir de chacun que les couples se forment et trouvent à s’accorder.

La tradition familiale revisitée par Lacan
Dès 1936, dans Les Complexes familiaux, Lacan énonce qu’il n’y a pas d’instinct familial naturel. Il n’y a pas de fonction naturelle paternelle, il n’y a pas non plus de lien instinctuel entre la mère et l’enfant dans l’espèce humaine. La famille est une invention symbolique qui, depuis l’orée des temps, a pris des formes très diverses. La famille est une réponse symbolique au réel du sexe, au fait que ne peut s’écrire symboliquement le rapport du sexe entre un homme et une femme. À défaut de pouvoir écrire le rapport homme-femme, la famille écrit le rapport père-mère. C’est le christianisme, et en particulier la religion catholique, qui a institué un mode standard de la famille qui noue, chez le même homme, les fonctions de procréation, d’éducation et de transmission. C’est dans cette société qu’est née la psychanalyse. La famille représentait alors l’instrument de la morale traditionnelle : respect, valeur, idéal. Elle reposait sur l’identification. Les identifications parentales constitutives du surmoi orientent le sujet dans son existence et donnent une direction à la voie d’un désir soumis au renoncement à la jouissance.
L’œdipe freudien, même s’il va puiser ses sources dans la mythologie grecque, est la mise en forme logique qui découle de ce modèle de la famille judéo-chrétienne. Certes Freud en a fait une critique qui visait à libérer le sexuel, à libérer une jouissance qui n’était jusque-là permise que dans le cadre du mariage et en vue de la reproduction.
Cependant l’œdipe freudien correspond à l’idée bien arrimée de la famille nucléaire et de la puissance du pater familias. Cette institution familiale traditionnelle rend compte d’un certain modèle de rapports de couple et de rapports parents-enfants qui a l’avantage de donner des repères identificatoires solides, dont l’enfant a d’ailleurs beaucoup de mal à se départir. C’était jusqu’à nos jours une des raisons principales du sujet névrosé de demander une analyse.

Lacan n’a eu de cesse de subvertir cette vision œdipienne de la psychanalyse et a prédit très tôt le déclin de l’œdipe dans nos sociétés. La formule de la métaphore paternelle écrit un rapport symbolique établi entre le père et la mère – entre la loi du père et le désir de la mère. Mais Lacan a toujours rappelé que l’ordre symbolique n’est en rien une norme et que chaque sujet a à s’y rapporter suivant un mode singulier. C’est d’ailleurs la définition même de la névrose qui est l’impossibilité dans laquelle se trouve le sujet de se conformer à l’ordre symbolique et qui invente, par le particulier de son fantasme, un rapport singulier au symbolique et au réel. Dans Le Séminaire V, Les formations de l’inconscient, dans lequel plusieurs chapitres examinent le complexe d’Œdipe et le complexe de castration, Lacan défend l’idée, nouvelle alors, que ce que l’on appelle la carence paternelle n’est pas directement liée à l’absence de la personne du père – ni à son trop de présence. Il y affirme qu’un œdipe peut tout à fait se constituer sans la personne du père. Il dit, dans ce Séminaire, que « le père est une métaphore » le père est une fonction ; et plus il avancera dans son enseignement, plus la fonction paternelle sera dissociée de la personne du père. Il finira par faire du Nom-du-Père une nomination du réel, du symbolique et de l’imaginaire.
Cependant, si le père est une fonction symbolique, c’est aussi une fonction qui agit sur le réel, en particulier sur le réel du sexe, qui oriente la position sexuée du sujet, masculine ou féminine. Donc si le père est une fonction, c’est une fonction qui doit être incarnée ; la loi du père tout autant que le désir de la mère doivent être incarnés. Nous pouvons déduire de l’enseignement de Lacan que cette fonction incarnée n’est pas obligatoirement référée au père et à la mère biologiques dans le cadre d’une famille traditionnelle. Cela n’a d’ailleurs pas toujours été le cas dans l’histoire, en particulier dans la Rome antique, où l’on était père par adoption, par consentement, c’est-à-dire par nomination. Cette question est cruciale dans notre monde contemporain où la science autorise de plus en plus à dissocier la parentalité de la naissance biologique.
Lacan avait déjà approché cette question en distinguant le père réel, le père symbolique et le père imaginaire. Les trois fonctions ne se rapportent pas systématiquement au même individu. Aujourd’hui, de moins en moins les fonctions maternelle et paternelle se confondent avec le père et la mère biologiques. Elles sont exercées par d’autres figures et ne sont souvent pas figées une fois pour toutes sur la même personne. C’est ce qu’on appelle les parents sociaux.

Approche psychanalytique de l’homoparentalité
Avec l’homoparentalité, on franchit un cap nouveau : la fonction maternelle n’est plus forcément attribuée à la femme, et la fonction paternelle à l’homme. Non seulement la parentalité est dissociée du biologique pour au moins l’un des deux parents, mais de plus il faut distinguer différence des sexes et parentalité. On peut même se demander si la fonction maternelle doit être obligatoirement portée par une femme, et la fonction paternelle obligatoirement exercée par un homme. Il suffit ainsi d’observer de nos jours nombre de familles dites « classiques » pour se rendre compte que les pères assurent les soins maternels, voire restent à la maison, tandis que la femme va gagner la vie de la famille en travaillant à l’extérieur. La distribution homme-femme/père-mère est, dans ces familles, assez floue.

Les formules de la sexuation écrites par Lacan dans Le Séminaire XX, Encore ont nettement balayé certains a priori puisqu’elles démontrent qu’un homme biologique peut s’inscrire, sur le plan du désir et de la jouissance, côté femme, et une femme, côté homme. Lacan a permis, par ces formules, d’envisager une distinction entre le sexe anatomique et la position sexuée. Pouvons-nous faire un pas de plus et distinguer, dans un certain nombre de cas, le sexe biologique et la fonction parentale ? Est-ce que la métaphore paternelle, le rapport du désir à la loi, peuvent fonctionner si la répartition père-mère ne coïncide pas toujours avec la stricte répartition homme-femme ? Les statistiques portant sur les familles homoparentales sur le mode œdipien semblent dire que oui, ne serait-ce que parce que le sujet trouve les identifications qui lui sont nécessaires hors de la famille.

L’âge pragmatique
Les propos de Lacan dans Le Séminaire R.S.I. (1), tenus deux ans après l’écriture des formules de la sexuation, ne peuvent que nous interroger sur ce qui nous apparaît au premier abord comme un certain recul sur ses avancées du Séminaire XX. Il ne réfère plus le couple père-mère à la loi symbolique, à l’articulation de la loi et du désir, mais à la relation homme-femme, c’est-à-dire à la jouissance en jeu dans la rencontre sexuelle et ce, suivant la voie œdipienne ainsi que l’a mentionnée Jacques-Alain Miller dans son intervention de conclusion au colloque « Des gays en analyse ? », paru dans la revue de la Cause freudienne (2). La fonction paternelle est, dans ce Séminaire, uniquement référée au lien sexuel entre l’homme et la femme. Il n’y a pas d’autre garantie de père que de faire un enfant à une femme qui cause son désir. Quant au rôle de père, il est réduit « à intervenir exceptionnellement dans les bons cas » et non pas dans un sens éducatif mais dans le sens d’affirmer sa version du désir sexué à l’égard de sa femme. Cela dépoussière sérieusement les acquis éducatifs de la famille traditionnelle mais, en même temps, vient compliquer l’idée qu’on aurait pu se faire de la famille à partir ce que Lacan avançait dans Le Séminaire XX, en particulier les formules de la sexuation, car cela remet au premier plan le lien de la famille et la différence des sexes. « Un père n’a droit au respect, sinon à l’amour que si ledit amour, ledit respect – vous n’allez pas en croire vos oreilles – […] est fait d’une femme, objet a qui cause son désir ». On peut même dire que cela renforce le lien du biologique et de la parentalité : « une femme qui lui soit acquise pour lui faire des enfants ». Ce dernier bouclage de Lacan sur cette question, à la fin de son enseignement, est à entendre et à ne pas prendre pour une position réactionnaire dans le contexte social de l’époque. Il réaffirme, en tant que psychanalyste, la notion fondamentale de la différence des sexes. Il se situe par rapport à un monde qui contourne de plus en plus cette différence en ayant recours, entre autres, aux avancées de la science qui favorisent les modalités d’évitement de la castration. La science qui, sous des formes diverses, interfère dans la conception de l’enfant. La « rupture de ban phallique » annoncée très tôt par Lacan, est à l’ordre du jour.

Alors, comment comprendre cette apparente contradiction entre Le Séminaire, Encore et Le Séminaire R.S.I. ? Jacques- Alain Miller nous en donne des éléments de réponse grâce à son développement dans l’intervention de conclusion du colloque Des gays en analyse ?, en resituant strictement cette phrase de Lacan dans le registre de la dimension œdipienne. Il rappelle que le père œdipien est un nom du père entre autres, qu’« il est une façon de faire parmi d’autres de savoir y faire avec la jouissance », que Lacan a remis en question la norme œdipienne en en faisant une perversion, une « père-version » : la voie œdipienne, dit Jacques-Alain Miller, « ce n’est que se tourner vers le père en tant qu’il s’occupe d’une femme ».
À cela, il oppose un nouvel âge de la psychanalyse qui est l’âge pragmatique. Il a en effet fait valoir, dans un autre article de cette même revue de la Cause freudienne, « Religion et psychanalyse », que l’œdipe freudien n’est qu’un habillage, une couverture qui fait intervenir la figure du père comme interdicteur et masque une révélation plus profonde qui est la structure différenciée de la jouissance suivant les sexes ; l’impossible de la jouissance est la vérité de l’interdit paternel. La père-version, réservée à la voie œdipienne, est donc une perversion parmi d’autres ; il y a d’autres façons de savoir y faire avec la jouissance de nos jours – des façons qui mettent peu en jeu la castration et qui peuvent ouvrir la voie à d’autres formes de paternité qui ne répondent pas à cette père-version-là. Il est d’ailleurs remarquable que Lacan fasse appel dans cette phrase au respect qui, il faut bien le dire, n’a plus tellement cours dans les liens fils-père aujourd’hui. Il y a donc toute raison de penser, même si on y résiste beaucoup, que la famille œdipienne n’est pas la seule structure familiale. Il n’y a pas que l’interdit paternel de la jouissance pour se débrouiller avec le non-rapport sexuel et pour faire famille.

Quel peut être le résidu invariant de toute famille si ce n’est pas l’œdipe ? C’est le couple, modifié d’un rien par l’homosexualité, comme le proposait Jacques-Alain Miller dans sa présentation des Journées(3) de l’ECF sur la famille en 2006 – le couple et la transmission à l’enfant d’un désir qui ne soit pas anonyme. L’œdipe n’est qu’une façon parmi d’autres de réaliser ces conditions.

jeudi 31 janvier 2013

*Lacan Quotidien n°280
(1) Lacan J., Le Séminaire, livre XXII, R.S.I., séance du 21 janvier 1975, inédit.
(2) Miller, J.-A., « Des gays en analyse ? Intervention conclusive au Colloque franco-italien de Nice sur ce thème », La Cause freudienne, « Des gays en analyse », n°55, octobre 2003.
(3) XXXVes Journées de l’École de la Cause freudienne, « L’envers des familles – Le lien familial dans l’expérience psychanalytique », Paris, 21 et 22 octobre 2006.