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La passe et les restes d’identification

La passe et les restes d’identification

La passe et les restes d’identification

Éric Laurent

À la différence de la Vénus de Botticelli surgissant de l’onde, le désir du psychanalyste suppose une chute, une rupture préalable dans la chaîne des identifications, spécialement phalliques (1). Il faut une chute et le remplacement d’une identification par une autre, liée au discours analytique : telle est la métaphore du passage du discours de l’inconscient au discours de la psychanalyse.
Or cette métaphore ne se fait pas sans restes. L’élaboration du mathème de soi-même n’est pas la transmission intégrale de soi en silence, comme dans les romans de science-fiction qui rêvent de téléportation, ou comme dans ceux de Michel Houellebecq où des clones incarnent le mythe d’une identité séparée du corps, branchée sur un pur vivant, retour de l’âme du monde. Si la passe était cela, elle serait une sotériologie pour intellectuels distingués. Le vivant ne se transmet pas intégralement. Il n’y a pas d’éternité, il y a des restes. Comme l’être, le reste se dit de multiples façons : ce sont les restres ou les rêtres (2).

Les restes du signifiant
Le parcours d’une psychanalyse s’inaugure avec la mise en place de l’inconscient transférentiel par l’association de deux signifiants S1 S2. Il se termine sur un horizon où les signifiants-maîtres du sujet se détachent des multiples liens qu’ils avaient tissés et prennent, dès lors, une dimension réelle. Leur retour dans les chaînes identificatoires est rendu impossible : S1 se retrouve isolé, coupé de S2.
Mais il restera toujours des signifiants qui ne seront pas assez seuls. Nous n’attendons donc pas que tous les signifiants-maîtres d’un sujet soient ainsi produits ; il suffit que quelques-uns le soient suffisamment. Ainsi, un sujet évoque, lors des premières séances, les trois générations de désir qui ont provoqué l’embarras dans lequel il se trouve. D’abord, la mésalliance du grand-père dont les enfants encombrent la famille. Puis, une mère qui maltraite ses propres enfants. Enfin, lui, le fils, qui divorce à la quarantaine avec la ferme intention « de ne pas faire souffrir sa femme », alors qu’il se produit, bien sûr, exactement l’inverse. L’analyse aura à démêler cette pelote embrouillée.
Les signifiants-maîtres circulent entre les générations, au-delà des individus – telle cette gifle dont Lacan évoquait la transmission (3). Produire ces S1 consiste à délivrer le sujet de sa naïveté et de sa perplexité, et à parcourir le labyrinthe de jouissance dans lequel se nouent répétition, culpabilité, agressivité, dépression et agitation éperdue.
Il faudra isoler les signifiants familiaux qui, dans leur contingence, contribuent à la formation et à la stabilisation des modes de satisfaction qui constituent le fantasme.

On passe ainsi du déroulement de la chaîne signifiante aux relations du sujet avec les objets de sa jouissance. Ce passage se fait grâce à la double fonction du psychanalyste, d’une part, comme adresse des demandes du sujet, d’autre part, comme objet qui détiendrait la clef de la jouissance impossible.
L’identification d’un mode de jouir n’est pas identification à un mode de jouir. C’est ce que nous apprend la fin de « La direction de la cure… » (4) Alors que la psychanalyse de l’époque visait l’identification du sujet à son fantasme, Lacan montre comment le sujet est renvoyé, par la pulsion, à la contingence de l’amour. Le fantasme peut se « traverser ». L’identification d’un mode de jouir modifie ce que nous entendons par identification. Comme l’indique le Séminaire éponyme, le développement d’une série où se mêlent signifiants et valeur de jouissance – ce qui peut s’écrire (1 + a) – permet de définir une valeur de jouissance pour toute la série. Lacan éclaire ainsi les débats où la psychanalyse s’embourbait, entre le transfert en tant que répétition de la chaîne signifiante et le transfert au présent, articulé à la mise en jeu du fantasme dans la réalité de la séance. Une cure psychanalytique ne se fait donc pas sans restes.

Les restes du passage entre l’inconscient et le mode de jouir
L’inconscient est ce lieu du discours où le principe de non-contradiction ne règne pas. C’est une zone où l’on sort de l’opposition entre le oui et le non, le vrai et le faux. Ces oppositions se lèvent comme le voile qui recouvrait la division du sujet par la jouissance. Plus l’analyse se déploie, plus le sens du symptôme conduit à son au-delà. Le sens du symptôme constitue en effet la première voie vers son identification ; la cure devient le lieu d’une nomination du symptôme ; mais Lacan invoquait à ce propos La chasse au Snark de Lewis Carroll, car cette chasse au signifiant qui viendrait vraiment nommer le symptôme se heurte au principe de substitution : le Snark était un Boojum (5).
La solution nous serait-elle donnée par un contemporain de Lewis Carroll, Oscar Wilde, qui décrivait la chasse au renard comme « l’indicible à la recherche de l’immangeable » [The unspeakable in pursuit of the inedible] ? L’identification d’un symptôme donnera accès à l’identification au symptôme par la réintroduction de la jouissance, dans la mesure où le desserrage de l’identification à un signifiant-maître – S1 – permettra le serrage d’un trou.
Prenons l’exemple d’un sujet marqué par la scène où il a surpris les ébats parentaux. Il garde le souvenir d’une phrase énigmatique de la mère : « Tu reviendras lorsque le ciel sera violet. » Les ressources de l’équivoque de la phrase l’ont longtemps laissé errer de l’énamoration de jeunes filles androgynes à la contemplation fascinée de sexes dévoilés de façon pornographique. Combien de temps la fixation scopique du symptôme le maintiendra-t-il à l’abri de la constatation qu’il n’est jamais revenu de cette assignation par la femme interdite, inaccessible ? Du signifiant- maître au trou dans le langage, le passage ne se fait pas sans restes.

Les restes du passage dans le trou
Tandis que se déroulent les identifications qui ont tramé l’histoire du sujet, il se révèle, non seulement que l’identification est multiple, mais, surtout, qu’elle est impossible. Personne ne peut s’identifier à son propre inconscient. Le sujet peut rêver d’en isoler la formule, mais nous savons les limites de cette entreprise – témoin la tentative de Serge Leclaire (6), qui avait cherché à réduire son inconscient à sa racine « Poordjeli » et à sortir de l’aliénation par ce biais (7). La séparation d’avec l’Autre ne gît pas dans la chaîne signifiante, même réduite à son trognon. Il reste impossible au sujet de se signifier lui-même. Il n’y aura pas de fin mot, nous dit Sonia Chiriaco (8). Il n’y a pas d’univocité si absolue que l’on atteigne une universalité littérale. La séparation gît en revanche du côté de l’objet a, trou de la lettre dans la médiocrité du sens, comme l’évoque « Télévision » (9). C’est sur le versant de la cure en tant qu’expérience logique que se produit le trou dans la langue du sujet. Lacan isole ainsi la fonction logique de la lettre comme argument d’une fonction, F(x), celle d’un trou dans le langage. Il évoque le pouvoir de « soufflage » de l’écriture : « Tous les animaux sont mortels, vous soufflez les animaux et vous soufflez mortels et vous mettez à la place le comble de l’écrit, c’est-à-dire une lettre toute simple » (10).
Cette conception de l’écriture n’est pas celle de l’écriture comme impression, ni celle d’une homologie entre ces deux dimensions que sont la parole et le langage. Pour que, via la répétition, le trou puisse se creuser, il faut commencer par dire et non par écrire, au sens de la littérature. Lacan avance à ce propos : « l’auto-analyse de Freud était une writing-cure et je crois que c’est pour ça que ça a raté. Écrire est différent de parler. Lire est différent d’entendre » (11).
Le trou ainsi creusé dans les énoncés du sujet n’est pas suffisant pour autant ; encore faut-il que ce dernier plonge dans le trou ouvert dans et par l’inconscient, que Lacan compare au trou du souffleur. Après avoir évoqué l’acte analytique, il précise en effet : « Il n’y a passage à l’acte que comme un plongeon dans le trou du souffleur, le souffleur étant bien sûr l’inconscient du sujet ». L’analyste marque la place de ce trou en même temps qu’il le voile. L’opération logique dans la cure ne peut cependant se réduire à l’écriture de fonctions de jouissance comme dans une sorte de Begriffschrift psychanalytique (12). Si cette écriture fait apparaître le trou dans les énoncés – à l’instar de celui que produit l’argument de la fonction –, le sujet peut néanmoins rester sur le bord.
Dans la série des vingt conférences qu’il a prononcées en 2005 sur France-Culture, Jacques-Alain Miller explorait précisément ce qui se produit « lorsque les cures durent longtemps », mais que le sujet ne « plonge » pas dans le trou du souffleur. Ce point indexe un obstacle sur lequel les témoignages de passe peuvent buter. Par exemple, celui qui était le fils à maman, devenu homme à femmes, continue à vouloir séduire l’École dans la procédure. Celle qui était la fille de son père et repoussait sa mère avait aimé le passeur mâle et détesté le passeur femme. L’homme marqué par le secret familial transporte avec lui une atmosphère de clandestinité qui s’atteste dans le dispositif. Celle qui a été marquée par la solitude dans l’enfance veut se faire adopter par l’École et y trouver sa nouvelle famille (13). Cette déclinaison des restes montre la présence en abîme du fantasme.
Comment alors ledit plongeon peut-il se produire ? Lacan donne une indication très précise : il faut que le sujet décomplète le symptôme de l’Autre. « Il faut avoir été formé comme analyste. Ce n’est que lorsqu’il est formé que, de temps en temps, ça lui échappe ; formé, c’est avoir vu comment le symptôme, ça se complète » (14). C’est via l’incomplétude que le saut dans le trou pourra se produire. Cela suppose que soient franchis les restes d’identification fantasmatique et les restes d’identification à l’analyste.

Les restes de l’identification à l’analyste
Le principe du ratage de l’acte analytique réside en dernière instance dans l’identification à l’analyste, laquelle se donne sous deux formes distinctes. D’une part, l’identification à l’analyste comme adhérence au psychanalyste qui a été l’instrument de l’opération analytique : le sujet devient analyste comme le veut son analyste ou comme ce dernier. Angelina Harari a parfaitement montré les conséquences de ces autorisations en trompe-l’œil (15). L’identification à l’analyste se fait à l’ombre de ces jeux narcissiques où l’un est à l’image de l’autre. Identifications fantasmatiques et narcissiques se recouvrent comme dans les « jeux de la rive avec l’onde […] dont s’est enchanté […] le maniérisme », nous dit Lacan (16). Cette identification peut aussi se produire lorsque le sujet nommé passeur par l’analyste ne se présente pas à la passe par la suite, restant ainsi attaché à la satisfaction obtenue de son analyste.
D’autre part, l’identification à l’analyste comme adhérence à un idéal ou à une norme de ce que serait l’analyste : elle empêche que cette perspective idéalisante et normative soit abandonnée. L’effort de la Commission de la passe est de cesser d’envisager l’existence d’un analyste à l’aune de l’exception à une règle, pour déchiffrer au contraire à partir de l’exception une facette de ce qu’est un analyste. On part alors, non pas de ce qui est commun ou courant, mais plutôt de ce qui est inhabituel. C’est selon cette perspective que « Cromwell a été jugé l’Anglais le plus typique de son temps simplement parce qu’il a été le plus bizarre » (17). Cette logique de la singularité est celle où le vide et la jouissance se mettent en jeu, au-delà des signifiants-maîtres qui font la loi pour chacun.

Une topologie du reste à produire
Pour conclure, je propose que nous nous confrontions de nouveau au dessin attribué à Rembrandt et qui est exposé au Musée des beaux-arts de Rennes. Lacan s’en sert pour opposer la construction du sinthome et les embrouilles de l’assignation à résidence dans l’image du corps. « C’est seulement dans la mesure où les êtres sont inertes, c’est-à-dire supportés par un corps, que l’on peut dire à quelqu’un, comme on l’a fait à l’initiative de Popilius – j’ai fait un grand rond autour de toi, et tu ne sortiras pas de là avant de m’avoir promis telle chose. » (18)
C’est le sinthome qui permet de ne pas rabattre la singularité sur l’individualité ou sur l’inertie du corps. Il suppose la mise en jeu du recouvrement des orifices pulsionnels du corps et des trous de l’inconscient. Dans sa « Notice de fil en aiguille », J.-A. Miller nous invite à reconnaître « dans le cercle popilien, le cercle vide […]. Popilius ne fait couple avec le monarque oriental qu’à le séparer de ses organes, consultatifs et militaires, et à dégonfler sa soufflure, jusqu’à le réduire à une vessie vide » (19). Poursuivons en ce sens et imaginons que le rond qui entoure Antiochus et la foule qui fait cercle autour du couple formé par Popilius et Antiochus tracent le bord d’un trou. À la place d’Antiochus somptueusement vêtu, mettons Vénus somptueusement dévêtue. Ouvrons-lui la bouche, comme le fait Freud dans son rêve de l’injection faite à Irma.

L’abîme ainsi ouvert introduit la question de la singularité du mode de jouir, qui tient au corps sans pour autant s’y réduire. À répondre à l’angoisse qui nous étreint, nous avons chance de répondre à l’invitation de Démocrite, selon la lecture que Lacan nous en propose dans Encore et dans « L’étourdit ». L’atome de Démocrite, comme le sinthome de Lacan, est à la fois corps et « élément de signifiance volant ». La jouissance du corps est à la fois corps et vide, « pas plus corps que vide » (20). Cela n’est pas le mot de la fin, mais l’articulation d’une topologie à produire, celle de la place de « plus personne ».

  1. Éric Laurent est psychanalyste, membre de l’École de la Cause freudienne. Cette intervention a été présentée aux Journées de l’ECF qui se sont tenues les 10 et 11 juillet 2010 à Rennes ; elles avaient pour titre Naissance du désir du psychanalyste au 21e siècle et le tableau de Botticelli en avait inspiré l’affiche.
  2. Saint-Simon fait s’animer pour nous ce terme au singulier : « le vieux rêtre, très-choyé, très-soigneux des restes de son être ». Littré répertorie aussi le verbe r’être : « terme vieilli. Être de nouveau, se conjugue comme être ». [NDLR]
  3. Lacan J., « La psychanalyse et son enseignement », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 448-449.
  4. Lacan J., « La direction de la cure et les principes de son pouvoir », Écrits, op. cit., p. 639-642. 5. « Au milieu de ce mot qu’il essayait de dire / Au milieu de sa joie et de son rire fous, / Soudain, tout doucement, il avait disparu – / Car le Snark, c’était un Boojum, figurez-vous » [Carroll L., La chasse au Snark, Œuvres, t. II, Paris, Robert Laffont, 1989, p. 29]. 6. Cf. Leclaire S., « Le rêve à la licorne », Psychanalyser, Paris, Seuil, 1968, p. 117. 7. Cf. Lacan J., « Position de l’inconscient », Écrits, op. cit., p. 842.
  5. Dans son témoignage aux Journées de Rennes, publié dans La Cause freudienne n°76.
  6. Cf. Lacan J., « Télévision », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 544.
  7. Lacan J., Le Séminaire, livre XVIII, D’un discours qui ne serait pas du semblant, Paris, Seuil, 2006, p. 81-82.
  8. Lacan J., « Conférences et entretiens dans les universités nord-américaines », Yale University, 24 novembre 1975, Scilicet, no 7, 1976, p. 35-36.
  9. Cf. Lacan J., « Le Séminaire », livre XV, « L’acte psychanalytique », leçon du 31 janvier 1968, inédit. 13. Miller J.-A., « Histoires de… psychanalyse », conférences à France-Culture, 2005, inédit. 14. Lacan J., « Conférences et entretiens dans les universités nord-américaines », loc. cit.
  10. Cf. son exposé aux Journées de Rennes, publié dans La Cause freudienne n°76.
  11. Lacan J., « Remarque sur le rapport de Daniel Lagache, Écrits, op. cit., p. 681. Prenons l’exemple suivant où l’on voit que joncs et songes sont en miroir : « L’ombre de cette fleur vermeille / et celle des joncs pendants / paraissaient être là-dedans / les songes de l’eau qui sommeille » [Tristan l’Hermitte, « Promenoir de deux amants », in Les Amours (1638)].
  12. Cf. Geertz Cl., Bali, Interprétation d’une culture, Paris, Gallimard, 1973. 18. 17. Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, Le sinthome, Paris, Seuil, 2005, p. 109. 19. Miller J.-A., « Notice de fil en aiguille », in Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, Le sinthome, op. cit., p. 220-224.
  13. Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, Paris, Seuil, 1975, p. 66-67 et « L’étourdit », Autres écrits, op. cit., p. 494. On lira aussi le commentaire de Barbara Cassin concernant la référence de Lacan à Démocrite in Badiou A. & Cassin B., Il n’y a pas de rapport sexuel. Deux leçons sur l’Etourdit de Lacan, Paris, Fayard, 2010.