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La passe, interprétation de la psychanalyse

La passe, interprétation de la psychanalyse

La passe, interprétation de la psychanalyse

Esthela SOLANO-SUAREZ

Considérer la passe comme l’interprétation majeure de la psychanalyse donnée par Lacan me semble une proposition très féconde, dont on peut tirer des conséquences. Cette proposition a été avancée par J.-A. Miller dans son cours du 19 mars 2008. Elle est solidaire d’un abord de l’œuvre de Freud et de l’enseignement de Lacan à la lumière de l’interprétation de la psychanalyse sans cesse renouvelée. Dans ce sens, l’interprétation s’avère ne pas être  unique et figée, car elle est “effet et fonction du temps qui passe” et de ce fait, elle prend en compte les effets et les conséquences de la pratique de la psychanalyse sur la psychanalyse.
Cet effet du temps et de la pratique se vérifie comme étant aussi efficace  et agissant au niveau de l’interprétation de la passe. Depuis son interprétation inaugurale, celle de la proposition d’octobre 67, Lacan en a donné d’autres versions, au fil des avancées de son enseignement.

Nous sommes convoqués aujourd’hui pour traiter des variétés de la passe au 21e siècle. Ceci préfigure les variétés de l’interprétation de la passe que nous sommes censés prendre en compte ou produire, à condition de ne pas négliger les effets de la pratique de la passe et de la pratique analytique, sur la passe.
La passe est une  expérience. Cette expérience est un fait, et ce fait est un effet de discours. La passe c’est le nom des effets du discours analytique en termes de conclusion de l’expérience. Cette conclusion a été  conçue d’abord par Lacan comme  solution aux impasses du désir. Plus tard son effort s’est resserré autour  des effets et de l’incidence de l’expérience analytique sur le rapport du sujet à sa jouissance. Néanmoins nous pouvons constater  que tout au long de son  enseignement  Lacan ne cesse pas de revenir sur une question qui le chiffonne : celle de savoir comment il se fait qu’un analysant  veuille occuper la place de l’analyste. La question portant sur l’effet analyste, ou sur l’analyste comme produit de l’expérience analytique c’est une constante. Ce qui varie, ce sont les réponses.

Pour cette raison, la passe comme interprétation, concerne non seulement l’idée que l’on se fait de ce que c’est qu’une analyse et sa conclusion, mais aussi l’idée que l’on peut avoir quant à l’analyste que l’on veut pour l’Ecole.
Force est de constater qu’un tissu d’interprétations traverse le dispositif de la passe aussi bien que la temporalité logique mise à l’oeuvre dans toutes ses étapes.

L’interprétation du passant
Le passant demande la passe à l’Ecole pour transmettre ce à quoi son expérience analytique a abouti. L’exercice de parole dont il doit faire preuve devant les passeurs n’est pas du même ordre que la parole analysante. Ici point d’association libre, mais exercice d’une parole qui prétend hystoriser, voire reconstruire la nouvelle version de l’histoire issue de l’analyse. Le passant construit son récit dans l’après-coup de l’analyse. Il le construit à partir de restes  qui ont échappé à l’oubli. Le récit de passe est une histoire qui dit comment  la contingence subvertit et fait rupture au niveau de ce qui était de l’ordre de la  nécessité, voire  de la répétition du même. L’acte analytique produit l’événement imprévu donnant lieu à telle séquence mémorable de l’analyse, présentifiant des moments de rupture subjective qui laissent des traces,  isolant et faisant consister tel signifiant maître où les équivoques de la langue font retentir un nouveau sens qui touche le corps et dont la conséquence sensible aboutit à ce que quelque chose cesse, de s’écrire.

Le passant fait un effort pour transmettre les faits qui ont eu lieu dans son analyse à titre d’événements et comment ceux-ci ont porté à conséquence au niveau des événements de corps. Il apparaît même, dans certains témoignages, que les événements de l’analyse prennent la forme des événements de corps.
Or, le témoignage, est une élucubration. Le témoignage est un récit articulé par lequel on veut rendre compte, rendre raison et  donner du sens, aux coupures opérées dans l’analyse  qui on eu une incidence sur la jouissance. Or si  la jouissance exclut le sens, alors le récit de passe est une gageure, dès lors qu’il prétend faire entrer dans le sens des bouts de réel hors sens. On mesure alors à travers le témoignage un effort pour surmonter la disjonction et l’abîme entre le réel et le sens, aussi bien qu’entre le vrai et le réel. Trop de sens alourdit le témoignage, et pas assez le rend incohérent.

Toujours est-il que le témoignage, même le plus idéal qui n’existe pas, est une version trouée, faisant preuve d’incomplétude. C’est une lecture qui ne cesse pas de s’écrire, une lecture qui accepterait toujours une nouvelle version tout en sachant que  jamais il n’y aura de version ultime qui  nous dise le dernier mot. Et cela parce qu’on ne vient jamais au bout du bout du réel. Il y a un trou inviolable et le témoignage tourne autour.
En revanche, ce qui donne  une note plus substantielle, plus authentique au témoignage, c’est son corrélat de satisfaction. Qui dit satisfaction évoque un nouveau régime du rapport à la jouissance, aussi bien qu’un nouveau rapport au corps et à l’affectation du corps par la lalangue. De cette satisfaction font signe des affects, comme l’enthousiasme et le gay savoir, isolés par Lacan, qui traduisent un état d’allégresse et de joie, au sens de Spinoza. Ce signe surmonte l’élucubration interprétative en même temps qu’il confirme sa consistance, en en faisant ex-sister un index plus réel.

L’interprétation des passeurs
Les passeurs reçoivent le témoignage du passant et leur position n’exclut pas l’interprétation. Ce qu’ils entendent et la façon dont ils le transmettent témoigne aussi d’une position interprétative. Parfois on peut constater dans le cartel jusqu’à quel point  les mêmes faits transmis par le passant peuvent prendre une dimension tout à fait différente selon l’interprétation de l’un ou l’autre  passeur. Ce qui est inévitable, car ici se mesure l’écart entre ce qui se dit et ce qui s’entend. Cet écart est naturellement comblé par les significations et par les versions de l’entendeur. Or, ici aussi, ce qui échappe à l’interprétation et qui passe du récit du passant vers les passeurs est de l’ordre de l’affect. Le passeur peut témoigner de la façon dont le récit du passant l’a épaté. Il a été épaté parce qu’il y a eu surprise, il y a eu quelque chose d’insolite, de nouveau qui a ébranlé les idées reçues, rendant contagieux l’allégresse et l’enthousiasme.

L’interprétation du cartel
L’interprétation du cartel est décisive, car elle donne lieu à une nomination ou pas.
Il y a les interprétations “coup de foudre” qui s’imposent  comme étant de l’ordre d’une évidence et  précipitent  le cartel à conclure de façon unanime et à décider sur le champ d’une nomination. Elles sont rares. Et puis il y a les décisions qui demandent du temps pour comprendre et pour conclure. Au cours du travail du cartel, plusieurs interprétations se font jour. Elles peuvent êtres très opposés, même antagoniques. Quelle interprétation emportera la décision du cartel ? Celle qui est la plus argumentée ou celle qui fait apercevoir une autre facette jusqu’alors négligée, ou celle qui donne une lecture du témoignage rendant évidente sa logique ? Oui, tout cela compte et, en même temps, ça ne compte pas. En nous orientant de Lacan, nous pourrions nous demander jusqu’à quel point les effets de prestige ne jouent pas d’un poids éminent. À ce titre je m’appuie sur la considération de Lacan selon laquelle tant l’amour que l’interprétation analytique sont à mettre au compte des effets de prestige, du poids de l’analyste, disait-il.

Il y a un travail du cartel certes, mais ce travail met en évidence la multiplicité d’interprétations attenantes au processus d’élucubration. L’élucubration du cartel dépend de l’idée de la passe que se fait le cartel, à travers l’idée que s’en font ses membres.
Nous tournons autour d’un trou au cartel de la passe. La question est celle de pouvoir tourner de la bonne manière. Pour cela il ne faut pas se prendre pour des experts, ni croire que nous savons quelque chose sur la passe parce qu’on l’a passée. Faire tabula rasa de tout ce qui a été dit, publié, et même éprouvé par rapport à la passe, me semble essentiel, et cela, pour garder une position de naïveté afin d’accueillir l’événement dont témoigne chaque passant. Cette position fait valoir non pas ce qui est déjà su, mais la  nouveauté qui peut toujours nous enseigner quelque chose sur l’efficace et aussi sur les limites de la psychanalyse en termes d’impossible. Prendre une position d’humilité  face au réel comporte de ne pas trop se laisser suggestionner par les effets de prestige de nos élucubrations, toujours fragiles, incomplètes et par voie de conséquence, trouées.
Pour cela, chaque témoignage, qu’il donne lieu à une nomination ou pas, mérite d’être travaillé. Il ne s’agit pas, en aucun cas, que le cartel prenne la forme d’une  commission d’évaluation comme le rappelait récement Miquel Bassols, décidant dans la hâte si le témoignage répond ou pas à des critères consacrés, pour ensuite passer au suivant. J’exagère un peu la note, je sais, mais vous le disant, je me le dis à moi-même, dans l’effort de faire valoir  que la passe et son avenir dépendent de notre travail, de la manière dont nous procédons et de la manière dont nous la traitons.

Ceci étant dit, l’avenir de la passe dépend de la passe que nous voulons dans notre Ecole. Voulons nous la passe épreuve de savoir, la passe qui épouse le  recouvrement par le symbolique du réel et de l’imaginaire, la passe qui se fonderait sur l’illusion d’un point final et définitif par rapport à ce qui provient du réel, la passe qui doit rendre compte du triomphe du couple sur la solitude, la passe qui réclame l’aveu de l’objet, bref la passe qu’ idolâtre la superbe de la vérité menteuse ? Ce serait alors l’assassinat  de la passe. En revanche la passe petite chose, tout à fait précaire face à l’impossible, est une passe qui nous met à l’abri du versant religieux de la passe. Une petite chose, bouleversante d’authenticité, attenante aux contingences, à toujours recommencer, invalidée déjà par les événements imprévus à venir,ouvre vers l’idée qu’il n’y a du psychanalyste que dans l’esp d’un laps et pas dans l’étendue ni dans la durée, dimensions qui participent du rêve d’éternité propre au symbolique.

En conséquence, la politique de la passe et son avenir dépendent de l’interprétation que nous en proposons à l’Ecole.

Intervention prononcée le samedi 29 mars 2008 à l’occasion de la matinée de la passe proposée par la commission de la formation psychanalytique de l’ECF “Les variétés de la passe au 21e siècle”, publiée dans La lettre mensuelle, n°268, mai 2008, p. 6-8.