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La science, le sujet et la psychanalyse

La science, le sujet et la psychanalyse

La science, le sujet et la psychanalyse

Pierre Skriabine

« La position scientifique est déjà impliquée au plus intime de la découverte psychanalytique »(1) écrit Lacan en 1966 dans ses Écrits ; mais il note en 1970 dans “Radiophonie” que la science est « une idéologie de suppression du sujet »(2). Comment comprendre cet apparent paradoxe ?

Rappelons qu’il n’y a de sujet qu’à partir du langage ; l’être parlant est de ce fait même sujet, mais sujet non résorbable dans le langage, et de ce fait doté d’un inconscient. Le symbolique en effet ne rend pas compte de tout. Le langage défaille à dire la jouissance et le sexe. Ce défaut est structural, le symbolique est marqué de l’incomplétude ou de l’inconsistance : pour définir l’ensemble des signifiants, il faut poser une règle définissant cet ensemble, par exemple « tous les signifiants différents de a » ; mais alors il en manquera un, justement a (incomplétude) ; et si on veut y inclure tout de même a, il faudra poser que « a est différent de a », donc en faire un élément non cohérent aux autres (inconsistance)(3).
Ce sujet est lui-même un corrélat essentiel de la science. La psychanalyse « n’implique d’autre sujet que le sujet de la science »(4) note encore Lacan dans “La science et la vérité”, c’est celui qu’inaugure le cogito cartésien.
Par sa double opération de tabula rasa, de table rase des anciens savoirs, d’abord, puis d’épreuve systématique par le doute, c’est à dire de critique et de mise en question rationnelle des certitudes, Descartes construit un univers qui n’est plus ordonné autour de l’homme, mais qui prend valeur d’universel, et se fonde sur la physique mathématique, excluant les données des sens, les formes, les images. Au fond, Descartes pose la disjonction d’un réel, à démontrer, et de la réalité. C’est par là qu’il fonde la science, comme savoir nouveau, érigé en discours, en réponse à une crise de civilisation.
Ce savoir nouveau met en position dominante une catégorie logique, celle de l’universel : ce qui se démontre par la science vaut pour tous, et ce, non pas dans le sens de la vérité mais dans celui de l’exactitude…Ça vaut indépendamment de l’implication d’un sujet, et indépendamment de ce qui constitue, pour lui, son rapport à la vérité.
La science ne s’encombre pas de la vérité – autre que formelle ; la vérité est une catégorie propre au sujet. À ce que la science ne veuille rien savoir de la vérité comme cause, Lacan attribue d’ailleurs sa prodigieuse fécondité.Les obscurantismes constituent une réponse à la science : ils réintroduisent le sujet dans une réponse hors la science, la réponse de la docte ignorance. La psychanalyse en est l’alternative, c’est la réponse à la science qui prend son fondement dans la science, du constat justement que si la science vise à forclore le sujet, il n’y a cependant pas de science sans sujet : elle échoue à éliminer ce sujet, « elle s’avère définie par la non-issue de l’effort pour le suturer », comme l’écrit encore Lacan dans “La science et la vérité”.
Cet échec est structural. La science tient au symbolique. Son défaut tient au défaut structural du symbolique. C’est ce “défaut dans l’univers” qui vient parasiter la science et faire scandale dans ses constructions les plus élaborées. Nous pouvons évoquer là non seulement la référence faite par Lacan au théorème de Gödel, mais aussi ce qui nous rapproche peut-être encore plus des questions qui préoccupent les mathématiciens aujourd’hui avec ce qui se démontre dans l’univers mathématique rationnel, celui de la théorie des ensembles de Zermelo-Fraënkel ; c’est une axiomatique, donc un univers qui se pose explicitement comme excluant le sujet ; ce qui y apparaît cependant, c’est un objet extime, où le sujet, justement, tout de même pourrait se loger: dans cet univers se glisse, se cache un ensemble indiscernable, hétérogène, qui fait partie de cet univers, mais qui n’y a pas de signifiant spécifique. C’est une sorte de parasite inévitable, théorisé par le mathématicien Paul J. Cohen, qui l’a nommé “le générique” : c’est une version mathématique du mythe lacanien de la lamelle(5).
Notons que c’est ce point d’extimité que vise à saisir la topologie de Lacan. Cette topologie – et elle fait partie de ce par quoi la psychanalyse procède de la science – c’est celle du sujet, c’est la structure même du sujet, que cette science tente par ailleurs de forclore.

La science vient bouleverser la disjonction réel – réalité dont elle est issue.
La science primitive s’était ingéniée à construire et étayer cette réalité par des savoirs, c’est-à-dire des capitonnages par le signifiant par quoi l’homme s’est efforcé de se repérer et de fabriquer à son usage un ordre et une structure. Mais depuis la coupure épistémologique qu’a constitué l’émergence du discours de la science, l’effraction de la science dans le monde, ce rapport du réel et de la réalité a subi un déplacement essentiel.
Avec la science, le réel entre dans la réalité. J.-A. Miller(6) a montré comment le maître était ruiné et supplanté par l’alliance du sujet libéral du capitalisme et du scientifique ; la fonction de garde-fou qui était celle du discours du maître est dès lors mise en défaut par le libéralisme capitaliste qui permet au sujet de récupérer ce plus-de-jouir. De plus, l’usage que le sujet libéral fait de la science, la façon dont il met au travail le savoir scientifique, l’amène au point de remanier la réalité du monde – y compris sa réalité naturelle, c’est ce qu’opère le génie génétique par exemple.
Et J.-A. Miller concluait que « le discours du maître est atteint, le plus-de-jouir ne soutient pas seulement la réalité du fantasme, et ce fantasme est, si l’on veut, partout ; il entre dans le réel ».
Réel et fantasme se confondent, et la science intégrée au discours capitaliste nous donne un plus-de-jouir déréglé. Lacan, dans «Télévision», soulignait la précarité de notre mode de jouissance «qui désormais ne se situe que du plus-de-jouir» — d’un plus-de-jouir déréglé.
À cette impasse nouvelle de la civilisation que génère la science, la réponse corrélative, celle qui prend aussi son statut dans la science, c’est la psychanalyse. Mais la psychanalyse implique quelque chose en plus, un autre savoir, qui tient au désir.
Si la psychanalyse se sépare de la science en ceci qu’elle invente un savoir qui n’est pas antinomique à la vérité, puisqu’elle se fonde sur l’énonciation d’un sujet, la psychanalyse n’en a pas moins « vocation de science ».

Non seulement elle a à tenir compte du savoir dans le réel, du savoir de la science, mais elle a à en prendre modèle. Et, bien plus encore, Lacan, dans sa «Note italienne» en 1974, assigne à la psychanalyse un « but par où [elle] s’égalerait à la science : à savoir, démontrer que ce rapport -le rapport sexuel- est impossible à écrire, soit que c’est en cela qu’il n’est pas affirmable mais aussi bien non réfutable : au titre de la vérité »(7).
À partir de ce point d’impossible, le savoir qu’invente la psychanalyse, comme celui de la science, a vocation de déplacer la limite, la frontière du réel et de la réalité : « Ce savoir n’est pas rien, car ce dont il s’agit, c’est qu’accédant au réel, il le détermine tout aussi bien que le savoir de la science », ajoute Lacan.
À cette différence essentielle que la psychanalyse, qui se fonde de l’énonciation et de l’acte, si elle a à prendre modèle de la science, restaure la place du sujet et la dimension de la vérité, et son discours fait barrière nouvelle à la jouissance.

(1) Lacan J., « Du sujet enfin en question », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 234.
(2) Lacan, « Radiophonie »,  Silicet,  n°2/3, Paris, Seuil, 1970, p. 89.
(3) Miller J.-A. « Extimité », L’Orientation lacanienne, leçon du 22 janvier 1986, inédit
(4) Lacan J., « La science et la vérité », Écritsop.cit., p. 861.
(5) Lacan J., « Position de l’inconscient », Écritsop.cit., pp. 847 et suivantes.
(6) Miller J.-A., « Le banquet des analystes »,  L’Orientation lacanienne, leçon du 4 avril 1990, inédit.
(7) Lacan J., « Note italienne », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 310.