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L’anima bella de l’intellectuel

L’anima bella de l’intellectuel

Miquel Bassols
 Barcelona, 1er octobre 2017
La demande que nous affronterons lors du Forum de Turin est centrale dans le débat pour la construction de l’Europe actuelle. Quelle démocratie ? En effet, il n’y a pas une seule démocratie qui serait déjà formatée depuis le début des lois et du recours à la Constitution de chaque pays. Il existe une pluralité de désirs de démocratie, certains plus décidés que d’autres, qui entrent en jeu comme une politique du symptôme impossible à traiter avec le seul recours à la loi juridique. Il est dit et répété, spécialement en relation aux événements actuels en Catalogne et en Espagne : pour le soutien de la démocratie, il ne s’agit pas d’une question purement juridique, mais d’une question politique, d’un dialogue nécessaire à partir de postions légitimes, si toutefois ne sont pas violés les droits civils fondamentaux de liberté d’expression et de pensée.
Dans cette politique où les signifiants maîtres sont en jeu, la position de l’anima bella hégélienne se montre tout à fait décisive.
L’anima bella, cette figure hégélienne qui se lamente du désordre qu’elle-même promeut, est le pain quotidien de la politique. L’anima bella n’est pas une politique, c’est une stratégie qui, en général, soumet la politique à l’inhibition de l’acte, à droite comme à gauche. Il est donc nécessaire de rappeler à la responsabilité de chaque sujet, du sujet qui est la conséquence de ses propres actes et non celui à qui l’on attribue toujours de bonnes intentions, pour le faire parler et l’écouter. Lorsque le politicien fait part de ses bonnes intentions, il faut lui rappeler ceci : nous sommes responsables seulement de notre savoir faire –affirmation de Jacques Lacan qui devrait servir de boussole pour toute conversation démocratique qui veuille être conséquente de ses propres actes. C’est l’éthique des conséquences contre l’éthique des intentions. Chacun selon la responsabilité qu’exige sa propre fonction. Chacun selon les conséquences de son acte, celui de son savoir faire. Sans doute, ceci apparaît aujourd’hui comme un idéal très élevé pour y mesurer non seulement l’action du politicien, mais également le choix politique que chaque opinion publique suppose aussi, celle du journaliste, celle de tout citoyen, celle de l’intellectuel, qu’il soit de droite ou de gauche. Mais également celle du psychanalyste, convoqué comme tout un chacun, à prendre parti… .sans être de la partie. Un choix difficile lorsque la politique est plutôt celle des partis, et non celle de chaque politicien pris un par un, comme sujet de son acte. Les partis, mais aussi les moyens de communication, tendent nécessairement à effacer les conséquences de l’acte politique singulier de chaque sujet, et ceci par l’inertie des intérêts des uns et des autres.
Cette introduction tombe à la perfection pour commenter une position que j’entends ces dernières semaines de la part de l’opinion publique à propos du « symptôme Catalogne » dans l’Etat espagnol, des conflits qui tournent autour de la convocation du référendum du 1er Octobre, et de tout le contexte qui l’accompagne. C’est la position soutenue par quelques groupes d’intellectuels et que j’ai lue aussi dans un article de Jordi Evole, grand journaliste catalan, dans son article sur « El Periodico » de Barcelone du 18/09/2017, intitulé « En dégénérant ». Il y développe une égalité supposée de légitimité : « Arrivés à ce point, est-il légitime d’être critique avec la réaction de l’Etat (espagnol) et, de par cette même légitimité être en désaccord avec la convocation du référendum (de la part du gouvernement catalan de la Generalitat) ? Je crois que oui. Et je peux assurer que nombreux sont ceux qui la pensent ainsi, en silence pour la plupart. Ils sont prudents car, au fur et à mesure que s’approche la date, on exige d’eux de prendre position. Et les demi-mesures n’ont pas de valeur ». La « réaction de l’Etat », ces jours-ci, est celle d’une claire et explicite répression des droits des charges politiques élues démocratiquement, des moyens decommunication et des libertés civiles, comme l’ont déjà reconnu divers eurodéputés et instances de l’Organisation des Nations Unies (ONU). Une réaction de répression mesurée selon la conjoncture, mais c’est une répression qui a immédiatement rappelé celle des pires temps du franquisme et qui, naturellement, ne reculera devant rien si personne ne leur fait front de manière décidée. La « convocation du référendum », défendue par une large majorité de la population catalane est en effet décidée, mais elle ne peut ni veut utiliser les mêmes moyens de répression pour se défendre.
A ce stade, il faut dire : non, il n’est pas légitime de mettre sur le même plan les deux positions selon une apparence d’équidistance – cette sacrée « équidistance » – démocratique. Comme il n’est pas légitime également d’attribuer à la majorité supposée silencieuse une position homogène qu’il faudrait, en fait, interroger, un par un, sur sa responsabilité de citoyen. Le silence est équivoque et est toujours utilisé par ceux qui croient être les maîtres de la parole : ce peut être le silence du craintif, mais aussi celui du complice de la répression déchaînée du pouvoir. Ainsi, l’anima bella se croit toujours maîtresse de son silence, avant de se croire esclave de ses paroles…. tant qu’elle ne parle pas. Eh si : à ce point les demi-mots ne valent pas car ils écrivent, même si à moitié et de façon inhibée, la décision nécessaire de l’acte politique.
C’est ainsi que mettre sur le même plan la plus vulgaire répression et les revendications d’une population majoritaire, bien que l’on puisse être en désaccord avec l’un ou avec l’autre ou avec les deux, se révèle aujourd’hui aussi dangereux et incohérent qu’a pu l’être alors, avoir mis sur le même plan des positions politiques radicalement hétérogènes de la politique française. Rappelons-nous la « dédiabolisation » deMarine Le Pen, inertie dans laquelle s’est retrouvée l’opinion publique française et qui a presque permis au Front National d’éliminer les fondements de la République française. Plusieurs intellectuels, haussés à la catégorie de personnalité, de droite comme de gauche, se sont trouvés pris dans cette position apparemment démocratique de donner à Marine Le Pen et à sa position clairement raciste et xénophobe une place similaire – démocratie oblige – à celle des autres représentants des partis politiques. Il a fallu se montrer décidé afin de démasquer la stratégie du loup déguisé en agneau, afin de dénoncer clairement le danger que représente le fascisme caché dans le discours lepéniste. Et tout cela, y-compris en votant pour la droite, l’unique possibilité, à ce moment-là, de pouvoir faire front efficacement.
L’erreur de bonne foi peut ici être impardonnable : en Espagne, le discours xénophobe et raciste, le franquisme le plus obsolète – mais toujours vivant, est aux aguets et suit la politique jusque dans la droite démocratique. L’aveuglement de l’anima bella peut se retrouver ainsi à alimenter le pire des maîtres, lui donnant une place sous couvert de cette équidistance supposée entre les partis, sans tenir compte du politicien qui met en avant la stratégie plutôt que sa position de sujet responsable de son savoir faire et qui peut aboutir au même résultat sans tant de compliments.
Il faudra toujours demander à l’anima bella hégélienne des responsabilités quant à son savoir faire, pour les conséquences de son acte, même lorsqu’elle ne les sait pas ou ne les fait pas savoir de manière explicite.Traduction de Brigitte Laffay