1, rue Huysmans - 75006 Paris, France | T:+33 01 45 49 02 68 | F:+33 01 42 84 29 76 Contactez-nous

Le corps du schizophrène : quelques références théoriques

Le corps du schizophrène : quelques références théoriques

Le corps du schizophrène : quelques références théoriques

Marga Auré

La relation du sujet à son corps est primordiale pour un analyste : on a un corps, c’est du domaine de l’avoir, on n’est pas un corps, nous enseigne Lacan. Il nous enseigne également à prêter une attention particulière à la relation du sujet à son corps, spécialement à la relation au corps comme un élément étrange ou étranger, « Le laisser tomber du rapport au corps propre est tout à fait suspect pour un analyste, car l’idée de soi comme un corps a un poids »(1). Chaque fois que nous nous trouvons devant ce phénomène d’étrangeté, nous avons à interroger le sujet, car l’analyse du discours sur ce corps ressenti comme étranger nous donnera une orientation diagnostique.

Freud décrit dans la schizophrénie un certain émoussement produit par « la perte de relation avec le monde extérieur »(2), car la libido a été retirée du monde extérieur et de ses objets et orientée vers le « Moi », mécanisme propre aux psychoses (ce n’est évidemment pas le seul pour lui, puisqu’il met la fonction de l’Œdipe au centre de toutes les structures cliniques). Ce mécanisme, qui sera désigné par Freud comme une régression temporelle de la libido(3), lui permettra de différencier la schizophrénie de la paranoïa en fonction du lieu où se localise et se fixe cette libido qui a été retirée du monde extérieur, conséquence d’un Oedipe inachevé.
Dans la schizophrénie, la régression et la fixation de la libido, selon Freud, atteignent un état auto-érotique très archaïque du développement, moment très précoce que l’on pourrait situer comme antérieur au stade du miroir, c‘est-à-dire à une étape durant laquelle la perception du corps propre comme unité imaginaire séparée de l’autre n’est pas encore acquise et où donc le corps apparaît encore comme morcelé. Il s’agit d’une fixation à une étape où le monde extérieur n’est pas encore suffisamment différencié, où il n’y a pas d’Autre. Seul apparaît le corps-organisme fragmenté du sujet infantile, avec ses sensations et perceptions désorganisées et sans unité.
Dans la paranoïa, au contraire, signale Freud, la fixation de la libido est postérieure et se produit à un état du narcissisme dans lequel l’extérieur apparaît déjà plus consolidé, la figure de l’autre commençant à se distinguer et le corps ayant acquis une relative unité imaginaire.
Le travail le plus important de Freud sur la schizophrénie et particulièrement sur sa relation au corps est réalisé en 1915, dans sa Métapsychologie, dans le chapitre « L’inconscient ». Freud observe tout d’abord chez les schizophrènes de nombreuses altérations du langage, sous la forme d’une expression « maniérée », avec une construction de phrases souvent tellement désorganisée qu’il est impossible de les comprendre en raison de leur langage hermétique. Le premier point auquel il s’attache donc est le langage.
Mais ce que va développer Freud dans le langage du schizophrène est fondamentalement sa relation au corps, faisant remarquer, dans le discours des schizophrènes, la mise au premier plan de leur relation aux organes du corps ou aux innervations corporelles. Il le nommera « langage d’organe »(4).
Freud s’appuiera sur l’observation de l’un de ses collaborateurs de Vienne, le docteur Tausk. Il s’agit du cas d’une jeune fille, hospitalisée à la suite d’une violente dispute avec son fiancé, qui disait : « ses yeux n’étaient pas à leur place, ils étaient retournés à l’envers ». Elle reprochait à son fiancé, dans un langage incompréhensible, d’être un « tourneur d’yeux », l’accusant de l’avoir influencée dans sa manière d’être, puisque depuis qu’elle le connaissait, elle voyait le monde d’une autre façon, avec d’autres yeux.
Dans la chaîne de pensée du schizophrène domine un élément dont le contenu est une innervation corporelle ou plutôt la sensation provoquée par celle-ci. Dans ce cas, l’œil. Freud extraira de cet exemple, plus tard repris par Lacan, que, « la relation à l’organe (à l’œil) s’est arrogée la fonction de représenter le contenu tout entier. Le discours schizophrénique présente ici un trait hypocondriaque, il est devenu langage d’organe »(5). Freud le désignera comme la caractéristique fondamentale du sujet schizophrène.  Ici le regard du fiancé se transforme en œil et l’œil se transforme en un organe qui ne regarde et ne voit plus seulement, mais qui transforme. C’est un œil qui juge et qui est jugé, un œil qui la censure et qui change sa personnalité. Finalement, ce ne sont plus ses yeux, on les lui a volés et elle regarde le monde avec d’autres yeux.
Le deuxième exemple pris par Freud est un de ses patients. C’est le cas de l’homme aux comédons. Il affirmait qu’il avait de profonds trous dans la figure et que tout le monde le regardait. Son analyse démontra que ce sujet schizophrène prenait ces petites cavités de la peau, résultant de l’éjection de la substance sébacée de son intérieur, comme symboles des génitaux féminins. Cette approximation entre un pore et un vagin ne pourrait être observée chez un névrosé, remarque Freud.  De cette façon, il parvint à établir chez les schizophrènes une « prédominance de la relation de mot sur la relation de chose…Un trou est un trou »(6) sans capacité de substitution ni de métaphore : comme le vagin est un trou, chaque trou est potentiellement et substantiellement un vagin pour ce schizophrène.

Lacan, dans Le Séminaire III, Les Psychoses, en 55-56, répond à la conceptualisation organo-dynamiste d’Henry Ey, qui revenait avec force des Etats-Unis et s’étendra plus tard à la sphère des affects, des PMD (psychoses maniaco-dépressives) et des troubles bipolaires. Lacan proposera une analyse structurelle, discursive et topologique des phénomènes positifs et productifs dans la psychose (hallucination et délire). Il formalisera, dans les années 50, le concept de forclusion du Nom-du-Père comme mécanisme déterminant dans la psychose et, dans son dernier enseignement, le dénouage des registres réel, symbolique et imaginaire de l’appareil psychique dans la psychose, promouvant le sinthome comme quatrième élément de nouage ou suppléance des Noms-du-Père.
En relation avec la schizophrénie, Lacan reprendra, dans Le Séminaire X, L’Angoisse, un cas très similaire à celui de Tausk présenté par Freud dans la Métapsychologie faisant référence à l’organe, mais cette fois-ci non plus à l’œil mais à la vue. Lacan signale le caractère de condensateur de jouissance du langage d’organe auquel Freud avait attribué la fonction de représenter et cristalliser tous les contenus. Il présentera le cas d’une patiente italienne hospitalisée à Sainte Anne, Isabelle, schizophrène, parlant d’un de ses dessins. La patiente avait dessiné un arbre. Dans le tronc s’incrustaient trois grands yeux ouverts. Du tronc épais sortait une branche, de laquelle pendait sous forme de bande, l’écriture de la « formule de son secret » : Io sono sempre vista(7) (Je suis toujours vue). Lacan mettra l’accent, dans ce cas, sur le terme vista pour transmettre clairement toute l’importance de ce signifiant qui en italien, vista, comme en espagnol vista et en français « vue », est toujours un terme complexe et ambigu. Vista peut se comprendre comme un participe passé (j’ai été vue, j’ai été regardée) mais c’est un signifiant qui peut aussi se comprendre comme la vue, « avec ses deux sens, subjectif et objectif, la fonction de la vue et le fait d’être vue, comme on dit la vue du paysage, celle qui est prise comme objet sur une carte postale »(8).
La prédominance de la parole est paradigmatique dans ce cas de schizophrénie : elle est elle-même la carte postale qu’elle se sent être, en étant vue. Nous pouvons ainsi mieux comprendre ce que Lacan réussira à formaliser pour le schizophrène : « pour lui tout le symbolique est réel »(9).
La façon de faire du schizophrène avec le signifiant, avec le symbolique, n’est en aucune façon métaphorique ni de l’ordre du semblant mais du registre du réel. C’est ce que Jacques-Alain Miller signalera en disant que « s’il n’y a pas de discours qui ne soit du semblant, il y a un délire qui est du réel, et c’est celui du schizophrène (…) [puisque] dans la perspective  schizophrène, le mot n’est pas le meurtre de la chose, il est la chose »(10).  Nous pouvons le saisir clairement dans l’exemple de la patiente italienne avec le mot, le signifiant vista. Ce mot condense non seulement toutes les significations, mais il devient l’organe réel qui condense la jouissance et l’angoisse. C’est un lieu qui apparaît comme irreprésentable et traumatique puisqu’il se perd en de multiples significations, se révélant comme réel. Que la patiente se sente être une vue, une carte postale, lorsqu’elle sent son œil, nous fait mieux comprendre la phrase de Lacan dans « L’Étourdit » : « Le dit schizophrène se spécifie d’être pris [dans le langage] sans le secours d’aucun discours établi »(11). La vista comme fonction de voir, dans le discours établi, se dissocie, et est radicalement différente de la vue d’une carte postale. Le schizophrène, lui, ne le voit pas comme ça. La schizophrénie signifie que le langage n’a pas réussi à attraper complètement le corps. Le schizophrène peut évidemment parler et même manier parfois de façon très riche le langage, mais simplement, je cite Lacan, « il n’arrive pas à le faire mordre sur un corps et en effet à partir de là on peut considérer que le corps est sans organes »(12), manière lacanienne de décliner le « langage d’organe » freudien.

Notes bibliographiques :
(1) Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, Le sinthome, Paris, Seuil, 2005, p. 150
(2) Freud S., Névrose, psychose et perversion, « Névrose et psychose » et « La perte de la réalité dans la névrose et dans la psychose », PUF, 1981.
(3) C’est aussi une raison pour laquelle Freud considérait que la psychanalyse avait de plus mauvais résultats avec les sujets psychotiques : leur libido étant retirée de l’extérieur, le transfert à l’analyste en serait affecté. Lacan évidemment récuse cette formule et commence précisément son enseignement avec le traitement possible de la psychose par la psychanalyse.
(4) Freud S., Métapsychologie, 1915, Idées Gallimard, 1983, p113
(5) Ibid, p.113
(6) Ibid, p.117
(7) Lacan J., Le Séminaire, livre X, L’Angoisse, éd. Le Seuil, Paris, p.90
(8) Ibid, p.90
(9) Lacan J., Écrits, « Réponse au commentaire de Jean Hyppolite », Seuil, Paris, 1966, p. 392.
(10) Miller J-A., « Clinique ironique »,  La Cause freudienne, n° 23, février 1993, p. 5.
(11)  Lacan J. « L’Étourdit », Autres Écrits, Paris, Seuil, 2001, p.474.
(12) Lacan J., « Séance extraordinaire de l’École belge de psychanalyse, le 14 octobre 1972 »  paru dans Quarto (supplément belge à La Lettre mensuelle de l’École de la Cause freudienne), 1981, n° 5, pp. 4-22.