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Le moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse

Le moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse

Le moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse

Introduction à la lecture du livre II

Anicette Sangnier

« Le séminaire sur La lettre volée »(1)prononcé en 1955 et rédigé en 1956, ouvre le volume des Écrits de Jacques Lacan, en dépit de la diachronie qui en ordonne les textes. C’est dire la place essentielle que Lacan dans son enseignement accorde au circuit symbolique, soit l’insistance de la chaîne signifiante et le décentrement du sujet qui s’en suit.

Lacan s’appuie sur la nouvelle d’Edgar Poe, « La lettre volée », pour montrer que l’ordre symbolique est constituant pour le sujet. Celui-ci reçoit du parcours d’un signifiant – la lettre – sa détermination majeure. Le moi est une fonction imaginaire, du registre du leurre, ses mirages ne s’ordonnent qu’à être liés par la chaîne signifiante : « Le retour au moi comme centre et commune mesure n’est pas du tout impliqué dans le discours de Freud. Il y est même contraire – plus son discours s’avance…et plus il nous montre le moi comme un mirage, une somme d’identifications »(2). « La lettre volée » fait l’objet d’un long développement dans la troisième partie du séminaire que nous présentons ici.

Le séminaire Le moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse est donné de novembre 1954 à juin 1955. Lacan y poursuit son retour à Freud, lecture incisive du texte, afin de rétablir le tranchant de la vérité freudienne ; Il pousse plus avant l’examen et la critique de la notion du moi dans la théorie de Freud, abordé l’année précédente, menant jusqu’à ses ultimes conséquences l’opération de décentrement freudien.
« Au-delà du principe de plaisir » est le texte pivot de cette opération qui place l’instinct de mort au cœur de la théorie.

L’enseignement de ce séminaire nous retient sur plusieurs points :
• Ce séminaire se présente, au cours de plusieurs séances, comme un dialogue. On y rencontre des noms qui nous sont depuis devenus familiers dans le champ de la psychanalyse : Anzieu, Hyppolyte, Leclaire, Lefebvre-Pontalis, Mannoni, Valabrega. Leurs échanges avec Lacan sont captivants, il s’y dessine l’élaboration de la théorie psychanalytique orientée par la rigueur de Lacan. Sollicité par Lacan, chacun se risque à dire son approche du texte freudien ; Ce défrichage, presqu’à bras le corps, est passionnant. Les discussions sont vives, souvent empreintes d’humour, chacun s’y expose, y mettant du sien.

• C’est aussi le mouvement d’une époque, à la pensée féconde et active, dans laquelle on se trouve emporté. Alexandre Koyré, Claude Lévi-Strauss, dont Lacan salue et commente les ouvrages ou les conférences, sont autant de partenaires de son élaboration.

• Quelques textes que l’on retrouve dans les Ecrits sont contemporains du séminaire et leur étude y est intégrée. Les lire, insérés dans le cours de cet enseignement – sous une forme plus développée ou quelque peu modifiée – les éclaire d’une manière nouvelle. J’ai cité « Le séminaire sur La lettre volée », il faudrait ajouter : « Variantes de la cure type »(3), ou encore, texte antérieur de 1945, « Le temps logique ou l’assertion de certitude anticipée »(4), soit l’apologue des trois prisonniers : seul un saut logique, le moment de conclure, permet au sujet de rompre avec les impasses de la répétition.

• Enfin la pensée de Lacan, il y a plus de cinquante ans, s’avère déjà un puissant antidote aux ravalements des théories et des pratiques contre lesquels nous luttons aujourd’hui. En suivant Freud au-delà du principe de plaisir, où l’ordre symbolique a partie liée à la mort – en cela c’est notre expérience qui est en jeu – Lacan montre que l’insistance du réel l’emporte sur l’homéostase du moi et ses mirages.

L’au-delà du principe de plaisir et l’instinct de mort

Freud n’est pas un humaniste
Le moi est une fonction imaginaire, il est nécessaire de s’en déprendre pour accéder à la conception du sujet qu’énonce Lacan. Prenant appui sur le livre de Lévi-Strauss, Les structures élémentaires de la parenté, qui témoigne de la prégnance de l’ordre symbolique – d’où la pertinence de cette question : « en quoi sommes-nous effectivement parents de la machine ? » – Lacan met en avant la notion de circuit et l’essentiel de la révélation freudienne : la notion de répétition n’est introduite que par le registre du langage, par la fonction du symbole, « l’être humain est en partie hors de la vie, il participe à l’instinct de mort »(5). L’insistance répétitive, « Wiederholungszwang » (la compulsion de répétition) c’est bien là la conjonction entre la parole et la mort.

Lacan déploie et précise les schémas freudiens de l’Entwurf (l’Esquisse, 1895) à la Traumdeutung (L’interprétation des rêves, 1899) et forge, à partir de là, deux schémas : le bouquet renversé, schéma optique pour la théorie du narcissisme, et le schéma en croix, schéma L, où l’axe imaginaire du moi, a-a’, vient couper l’axe symbolique S-A, discours de l’inconscient.
L’avancée de Freud dans la Traumdeutung, démontre Lacan, prolonge la réflexion de l’Entwurf. Rêve et symptôme mettent en jeu l’un comme l’autre la structure du langage. C’est là un point qui insiste; Lacan fouille, étudie, ne lâche pas ce qui fait l’essence du langage, l’ordre symbolique. Son commentaire du texte vise à saisir le progrès de la pensée freudienne, « afin d’expliquer le dernier état de la pensée de Freud, qui s’exprime dans l’Au-delà du principe de plaisir »(6).

En cernant le génie de Freud, Jacques Lacan épingle – déjà – la pensée behaviouriste comme un « pur et simple escamotage ». C’est en ce point qu’intervient l’étude minutieuse du rêve freudien « L’injection faite à Irma ». Ce rêve fondamental, « le rêve des rêves, le rêve inauguralement déchiffré »(7), est décortiqué pas à pas, au plus près du texte. Lacan isole ce qu’a été pour Freud l’expérience de la découverte de l’Inconscient, faite dans une atmosphère angoissante, nous dit-il. Le morcellement imaginaire du moi précipite le sujet dans le désarroi, il ne peut trouver son unité qu’à l’extérieur. Cette lecture du rêve inaugural de Freud, qui emporte au-delà du principe de plaisir, « permet d’aller plus loin, de comprendre comment il faut concevoir l’instinct de mort, le rapport de l’instinct de mort avec le symbole, cette parole qui est dans le sujet sans être la parole du sujet »(8).

Wo Es war, soll Ich werden
Lacan rompt radicalement avec une conception intégrative de la psychanalyse : « Si on forme des analystes, c’est pour qu’il y ait des sujets tels que chez eux le moi soit absent »(9). Lacan forge, en cette année de séminaire, sa conception du cours et de la fin d’une analyse, à rebours des us de l’époque: « L’analyse doit viser au passage d’une vraie parole […] de l’autre côté du mur du langage […] c’est la relation dernière du sujet à un Autre véritable, à l’Autre qui donne la réponse qu’on attend pas, qui définit le point terminal de l’analyse »(10).

Et Lacan de nous livrer sa lecture de la formule freudienne, Wo Es war, soll Ich werden : « Là où le (notre sujet) était, le Ich doit être », c’est loin d’être le moi, « que le sujet finisse par croire au moi est comme tel une folie »11. Au cours d’autres séminaires, Lacan reviendra à cet énoncé, l’accentuant diversement selon les moments et l’orientation de son enseignement. Enfin, reprenant le mythe de Sosie (l’Amphitryon de Plaute à Molière) et l’analyse d’un sujet obsessionnel dont le cas est relevé chez Fairbairn, Lacan donne des orientations très précises pour la lecture des cas et la technique psychanalytique : l’analyste doit se garder d’entériner la fonction du moi, qui fait le sujet dépossédé de lui-même.

L’ultime paragraphe du séminaire revient encore sur l’essentiel du texte freudien : « L’ordre signifiant est à la fois non-étant et insistant pour être, voilà ce que Freud vise quand il nous parle de l’instinct de mort comme ce qu’il y a de plus fondamental, – un ordre symbolique en gésine, en train de venir, insistant pour être réalisé. »(12)

 

(1) Lacan J., « Le séminaire sur « La Lettre volée », Ecrits, Paris, Seuil, 1966, p. 11-61
(2) Lacan J., Le Séminaire, livre IILe moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1980, p. 244
(3) Lacan J., « Variantes de la cure-type », Ecrits, Paris, Seuil, 1966, p. 323-362
(4) Lacan J. « Le temps logique et l’assertion de certitude anticipée », Ecrits, Paris, Seuil, 1966, p. 197-213
(5) Lacan J., Le Séminaire, livre II, op. cit., p.113
(6) Ibid., p. 163
(7) Ibid., p. 178
(8) Ibid., p. 203
(9) Lacan J., Le Séminaire, livre II, op. cit., p. 287
(10) Ibid., p. 288
(11) Ibid.
(12) Ibid., p. 375