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Le phallus et l’objet a dans l’expérience analytique – la partie analytique se joue au niveau du manque

Le phallus et l’objet a dans l’expérience analytique – la partie analytique se joue au niveau du manque

Le phallus et l’objet a dans l’expérience analytique – la partie analytique se joue au niveau du manque

Cartel : Adela Bande Alcantud, Sylvie Cassin, Vassiliki Gregoropoulou, Hélène Guilbaud, Nicolas Jude, Nicolas Landriscini, Ombretta Graciotti, Angèle Terrier, Françoise Zweilfel, Yasmine Grasser (plus-un). Rédactrice : Yasmine Grasser

De quel objet s’agit-il en psychanalyse ? Qu’est-ce que le phallus ? Pourquoi Lacan a-t-il inventé l’objet a ? Comment l’objet se manifeste-t-il dans l’expérience psychanalytique ?

En psychanalyse, l’objet, celui qui serait parfaitement adéquat à la satisfaction de l’être sexué reste introuvable. Dans la doctrine freudienne, l’objet est perdu, pris dans une quête impossible ; dans l’enseignement de Lacan, l’objet n’est appréhendé qu’en tant que manque. Freud a isolé les effets de la fonction de l’objet perdu primordialement dans le développement ultérieur de la sexualité au cours de deux temps : la latence où l’objet irretrouvable est perdu de fait ; la puberté où il paraît retrouvé. Perdu signifie que son signifiant a été refoulé et est resté conservé dans la mémoire inconsciente ; retrouvé veut dire qu’il reparaît sous une autre forme, répétitive. L’objet sexuel « retrouvé », dit Freud, n’est pas l’objet « cherché ». Lacan a traduit la notion freudienne de la latence dans le procès de signifiantisation où le mot tuant la chose installe la castration à la place de l’objet qu’il n’y a pas.

Dans la psychose, par défaut de ce procès, les automutilations sont réitératives. Dans la névrose, la présence de la castration dans l’objet est à référer à l’effet mortifère du langage. La formule freudienne résume la périodisation de la vie sexuelle de l’individu : Toute trouvaille de l’objet est une retrouvaille. Lacan a élevé cette formule au rang d’un axiome, lui a donné son mathème : a/-phi. Cette écriture permet de corréler deux éléments non signifiants : 1. la lettre a qui supporte la fonction de jouissance de tout objet retrouvé ; 2. le signe écrit (-phi) qui supporte la fonction de castration et ouvre une béance au cœur de toute relation d’objet. Cet axiome fait valoir les deux faces de l’objet : l’une pleine (a), l’autre vide (-phi). L’une remplie par une circulation symbolique d’objets imaginaires qui attire la libido et la condense dans un fantasme ; l’autre se fonde d’un trou réel dans le langage que le signifiant du phallus symbolise pour recouvrir le manque.

Lacan a substitué à l’inconscient-mémoire de Freud un inconscient structuré comme un langage à partir des travaux de Saussure et de Jakobson. Ce point de vue structural a opéré une séparation dans la théorie freudienne du développement de la libido : d’un côté les stades et leurs genèses qu’il laisse aux psychologues ; de l’autre deux objets, l’oral et l’anal, liés à la mère. Le point de vue structural élimine la notion d’individu support du développement ; il invente une fonction de l’objet qui n’est d’aucun stade à partir du regard et de la voix ; il définit la relation du sujet au signifiant avec des objets dont la caractéristique est d’être centrés par la castration. L’oral et l’anal sont pris dans les demandes du sujet, le regard et la voix sont du registre du désir. En tant qu’oral, anal, scopique, vocal, ces objets dits a sont travaillés par le signifiant qui vise à effacer la charge libidinale qu’ils condensent. Leur fonction logique une fois généralisée s’incarne dans ce qui tombe du corps comme déchets de l’opération symbolique.

Avec Freud, la dialectique du développement de la vie sexuelle de l’individu aussi bien que la dialectique d’une analyse, a tourné autour d’un objet majeur le phallus, dont le rôle décisif aussi bien que paradoxal perturbe et organise la relation de l’enfant et sa mère, de la mère avec sa féminité, de l’homme et la femme. Ce phallus est un objet imaginaire, jamais confondu par Freud avec l’organe pénien bien réel ; il est la clé du rapport à l’objet retrouvé quoique perdu pour les deux sexes. Le primat du phallus une fois isolé montre qu’il nourrit le fantasme phallique de la femme. Car c’est au moment où le sujet perçoit son absence dans le champ visuel, qu’il est introduit à la différence des sexes. Le problème est que Freud a fait dépendre l’opération de castration de l’agent oedipien, père ou mère. Il en résulte que le choix du sexe pour le garçon comme pour la fille s’effectue sous le régime de l’amour oedipien plaçant le phallus dans le registre de la demande au même titre que l’enfant, ou l’objet anal.

Lacan a substitué au primat du phallus le primat de la structure de la chaîne signifiante d’où il déduit que le phallus est pour les deux sexes, un signifiant privilégié : le signifiant du désir. Dès lors, le rapport du sujet au signifiant du désir, prélevé dans l’Autre, fait tourner la logique de la cure autour de la cause de ce désir, cause supportée par la fonction de l’objet a qui inclut la castration. Sur cette voie, Lacan se différencie de Freud. Il passera du temps à « désoedipianiser », à « désignifiantiser » la castration, jusqu’à en faire une fonction de jouissance logiquement spécifiée chez l’homme et chez la femme. Quant à l’objet a, guise de l’objet perdu, il corrèle dès lors le sujet masculin au partenaire manquant – une femme si elle s’y prête – et le sujet féminin à la maternité. Cette perspective a pluralisé les usages qu’il peut être fait de l’objet a dans l’expérience analytique : objet d’amour, cause du désir, d’angoisse, signal du réel, semblant, partenaire symptôme. L’analyste tient à sa disposition toute une palette d’objets pour s’orienter et guider un analysant vers la sortie de l’expérience analytique.

Une lecture attentive du cas du petit Hans ou du cas de la petite Sandy montre combien la présence ou l’absence du pénis habite la curiosité des jeunes enfants. La question, porteuse d’angoisse, se dramatise lorsqu’elle s’incarne en même temps : dans le champ de perception visuelle où l’enfant se confronte à l’absence de phallus ; et dans son corps qui se met à éprouver des sensations inconnues jusque-là. L’entourage est toujours requis de répondre.  Dans le cas de Hans, Freud guide le père dans le déluge des questions posées par l’enfant à propos de son organe, de ce que veut sa mère, de la castration féminine, de la place de son père dans le couple parental. Quant à Sandy, observée par Anne Lise Schnurmann, le re-mariage de la mère avec un homme, dont le fils est plus âgé qu’elle, a permis à la petite fille de reformuler son rapport à la castration maternelle, et donc de trouver de nouvelles réponses aux mêmes questions que Hans se posaient concernant le sexe et la mort. Le symptôme phobique, la peur du cheval pour Hans, la peur du chien pour Sandy, témoignent du mode de rejet à partir duquel chacun des enfants a accueilli le signifiant phobique à-tout-faire pour refouler la castration maternelle (penisneid). La résolution du symptôme a ouvert à l’un la voie de sa singulière position masculine et à l’autre celle de sa féminité.

Sur la base de ces faits cliniques apparus dans le champ perceptif, Lacan a montré que le moment décisif a pour pivot la révélation de la castration de la femme : la mère n’a pas le phallus. Toute formation symptomatique en dépend. Prenons l’exemple de Hans. Il cherche à voir si sa mère possède ou non un pénis. Forcé à se confronter et à assumer la castration maternelle, il va s’identifier à l’objet du désir de sa mère, le Phallus ou sa guise. Après que Freud ait recommandé au père de dire à son fils que le phallus n’existe pas, Hans répond par une fiction dans laquelle il imagine sa mère en chemise et toute nue lui montrant son fait-pipi et lui-même en faisant autant. Il s’agit pour l’enfant de voir, d’épier ce qui est là et pas là à la fois.  En même temps, il montre qu’il a compris qu’il est désiré par sa mère en tant que phallus. La mère a encouragé ce mouvement de Hans. Il est devenu « l’appendice » indispensable de la mère, soumis dans tout son être à la condition d’objet de la mère, « assujet » dit Lacan. L’enfant sera délogé de cette place par l’arrivée de sa petite sœur, et par l’irruption de la jouissance dans son sexe, un sexe réduit à une cochonnerie par sa mère. La phobie éclate. Sa mère ne se satisfait plus de lui, l’énigme du désir maternel est réactivé. L’objet qu’il épiait manque, et ce manque se fait regard. L’objet phobique substitué par Hans à ce qui le regarde, c’est l’objet a qui affole l’enfant et recouvre la castration maternelle. Ici se démontre que la carence du père a fait son œuvre. D’une part, il n’a pas interdit l’accès à la mère ; d’autre part, il n’a pas comblé le désir de sa femme. À la place du désir de la mère non métaphorisé par le phallus paternel, la phobie vient occuper cette fonction. Ici se retrouve le mathème écrit par Lacan : a/-phi.

Lacan a soulevé un coin du voile qui couvre la relation de l’enfant à la mère : c’est une affaire de jouissance, dit-il. Mais les prémices étaient dans Freud.

Bibliographie

(1) Freud S., Trois essais sur la théorie sexuelle, Gallimard, Paris, 1987.
(2) Lacan J., Le Séminaire, livre IV, La relation d’objet, chapitres I et IV, Paris, Seuil, 1994.
(3) Lacan J., « La signification du phallus », Écrits, Paris, Seuil, 1966.
(4) Lacan J., Le Séminaire, livre X, L’angoisse, Chapitre XXIV, Paris, Seuil, 2004.
(5) Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, Paris, Seuil, 1975.
(6) Lacan J. « Note à Jenny Aubry », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001.
(7) Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Donc », enseignement prononcé dans le cadre du département de   Psychanalyse de l’université Paris VIII, cours du 9 mars 1994, inédit.
(8) Miller J.-A., « L’enfant et l’objet », La petite girafe, n°18, décembre 2003.
(9) Scilicet, Les objets a dans l’expérience psychanalytique, Congrès AMP 2008 à Buenos Aires, Publication ECF, 2008.