1, rue Huysmans - 75006 Paris, France | T:+33 01 45 49 02 68 | F:+33 01 42 84 29 76 Contactez-nous

Les deux expositions de Roni Horn

Les deux expositions de Roni Horn

Les deux expositions de Roni Horn

Michel Neycensas

Deux expositions, en effet, présentaient, cet été, le travail de la plasticienne américaine, l’une à la galerie Lambert d’Avignon, l’autre aux Rencontres d’Arles.
Roni Horn est née en 1955 à New-York ; ses parents, juifs new yorkais, ont déjà eu un fils et une fille et donnent un prénom de garçon, « Roni », à leur troisième enfant. Cet élément de sa biographie infantile marquera son œuvre et la question de l’identité, homme ou femme, homme et femme, ni homme, ni femme,  traverse sa production.
Deux photographies de chouettes, identiques, blanches et immobiles, sont placées côte à côte au-dessus de deux couvertures de survie placées l’une sur l’autre. Dans l’interstice qui les sépare, le reflet de l’or sur lui-même crée un effet de flamboiement, d’irradiance rouge. Titre : Paired of gold mats, œuvre en hommage à deux de ses amis décédés du sida.
Deux portraits identiques de Roni Horn enfant, soulignant son style androgyne, sont placés près de deux chouettes, identiques aux précédentes, regardant le spectateur. Au sol une sculpture d’allure sphérique, « hommage à l’androgynie, possibilité pour une chose de contenir des identités multiples », titre de l’œuvre : Chouette morte.
Deux panneaux, constitués chacun de 48 clichés de sa nièce adolescente, sont exposés en regard l’un de l’autre ; chacun des portraits se retrouve sur le panneau du mur opposé mais avec un léger décalage par rapport au précédent, décalage lié à l’intervalle d’espace et de temps entre les prises de vue. Ce choix accentue l’impression conduisant « celui qui regarde à être observé par ce qu’il voit ». Titre de l’installation : C’est toi, c’est moi.

Donc le double et ses discrètes variations, ses imperceptibles déplacements, créent une atmosphère d’étrangeté, d’ambiguïté, conduisant le spectateur à « être cerné par le regard qui le fixe ». Ici rien de spectaculaire ni de provocateur, il s’agit d’un dispositif qui subvertit les limites, induisant un subtil effet de division. « J’ai découvert assez tôt qu’un seul objet ne pouvait me procurer le genre de relation qu’il importait d’avoir avec le spectateur. Car la singularité de l’objet tend davantage à le séparer de celui qui regarde… L’idée était donc de créer un espace où le spectateur habiterait l’oeuvre, ou du moins en ferait partie. J’en suis donc venue à cette idée d’objets en paire accroissant la possibilité d’une relation. Le visiteur va d’une pièce à l’autre, il trouve un objet seul dans la première, et dans la seconde une expérience familière […] Puisqu’elle est double, la paire refuse la possibilité d’être vécue comme une chose en soi. Le simple état de forme double inclut l’intervalle entre deux éléments ».

On ne saurait mieux dire en quoi la scène de Roni Horn consiste à situer le spectateur dans l’intervalle, lieu d’une mise en tension entre le sujet et l’objet, entre la division et l’effacement du sujet qui dans le même temps se fait regard. La création de cet intervalle étant le lieu même d’où l’artiste s’expose.
Ce dispositif est précisément celui qu’installe Roni Horn aux Rencontres photographiques d’Arles où elle propose une série d’autoportraits présentés deux par deux. Elle se présente sous le semblant « homme » et sous le semblant « femme ». Dans le même temps elle interroge le lien existant entre nomination et choix du sexe en redoublant son nom propre pour en faire le titre de l’exposition:  Roni Horn aka Roni Horn, l’abréviation aka (also know as) pouvant se traduire en français par alias.
A l’envers de ces dispositifs Roni Horn travaille le dessin depuis de longues années. A partir de dessins préalables, elle effectue un travail de découpe, d’assemblage, de collage, s’apparentant à la marqueterie. Une forme nouvelle nait, issue de l’agencement et de la composition de multiples éléments, forme évoquant certaines œuvres de l’art Minimal (Donald Judd fut l’un des premiers à s’intéresser à son travail). Ici la sollicitation du spectateur est différente, soit il reste extérieur devant un travail dont le résultat est plutôt aride, soit il tente de recomposer pour lui-même les différentes étapes conduisant au résultat final. Pour Roni Horn, cette pratique est « comme un exercice quotidien de respiration dans son travail,  elle en est le point commun, sculptures et installations photographiques étant largement conceptuelles ». Ici le spectateur n’est plus dans l’intervalle, l’intervalle est devenu le lieu de la création.

samedi 21 novembre 2009

*Les citations de Roni Horn sont extraites du livret écrit par Eric Mézil, directeur de la Collection Lambert et commissaire de l’exposition. Un ouvrage intitulé Roni Horn vient de paraître aux Editions Phébus.