1, rue Huysmans - 75006 Paris, France | T:+33 01 45 49 02 68 | F:+33 01 42 84 29 76 Contactez-nous

Les partenaires du sujet

Les partenaires du sujet

Les partenaires du sujet

Chantal Bonneau

Un œil envahit l’écran, immense, impératif et exigeant. Sur la pupille une ombre féminine esquissée glisse. L’image nous saisit, nous déconcerte : où poser notre regard ? Ainsi commence le dernier film d’Almodóvar, Abrazos rotos (Etreintes brisées). Fascination de l’image dans la saisie du regard mort qui fait le fil rouge du film. L’amour n’est jamais une histoire simple et Almodovar déroule pour nous l’écheveau des embrouilles du corps et du sexe là où la parole peut mentir nous offrant, en un raccourci saisissant, un aperçu des relations qu’un sujet entretient avec ses partenaires.

J. Lacan nous a donné une théorie du sujet qui s’élabore tout au long de son enseignement et que J.-A. Miller va compléter avec la théorie du partenaire. Il ne se contente pas de l’énoncer, il le martèle : « Le sujet lacanien est impensable sans le partenaire » [1]. Pendant l’année 1996-1997, Jacques-Alain Miller et Eric Laurent ont traité cette question du partenaire dans leur cours d’orientation lacanienne [2].
Qu’est-ce qu’un partenaire ? La définition la plus simple est celle que J.-A. Miller donne : c’est celui avec lequel on joue sa partie. Il la complète avec cet ajout : le partenaire c’est ce qui ferait terme du rapport qu’il n’y a pas. C’est un signifiant qui échappe à la sclérose de la pensée. Dans son cours du 4 mars 2009, J.-A. Miller prononçait cette phrase que l’on voudrait faire sienne : « Je me tiens sur un bord, sur le bord de mon ignorance… à la pointe de ce qui m’interroge, moi. Et je constate que ce que je dis prend irrésistiblement la tournure d’un dialogue avec Lacan… Je vois bien que c’est lui mon partenaire » [3].

L’expérience analytique permet la rencontre inédite des partenaires du sujet. Ceux sur lesquels il s’appuie et ceux qui le divisent. Le partenaire-pensée qui émerge du champ de la philosophie, dont Descartes est une figure emblématique, est un partenaire sur lequel le sujet s’appuie. Mais le partenaire-Dieu par ses deux faces, celle du Dieu de Descartes, le Dieu de la science et du savoir qui ne saurait mentir et celle du Dieu du désir, d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, Dieu du courroux, marque aussi la vie d’un sujet.
Le premier partenaire du sujet inventé par Lacan, c’est le partenaire-image. Il fait suite aux travaux de Freud sur le narcissisme (Pour introduire au narcissisme, 1914) et se trouve particulièrement développé dans l’article des Ecrits, « Le stade du miroir comme formateur de la fonction du Je ». Dans ce texte, Lacan met l’accent sur l’incomplétude organique de l’infans en raison de la prématuration spécifique de la naissance [4]. Ainsi, dans le premier temps de son enseignement, pour Lacan, le partenaire du sujet est quelque chose de lui-même mais c’est aussi l’Autre qui montre le statut paradoxal de l’image dans le miroir. Moment dont les effets délétères se rencontrent dans la clinique de l’hystérie, de la névrose obsessionnelle mais qui vise toutefois à accompagner le sujet jusqu’à un : « tu es cela » qui signe la mise en fonction de la partie symbolique que l’analyse opère si le sujet y consent.

Le sujet est un être de paroles, il doit passer par le défilé des signifiants pour s’adresser à l’autre. Il est d’emblée divisé et aux prises avec l’énigme du désir de l’Autre. Quand, dans la vie, une boiterie apparaît, c’est parfois vers un analyste qu’un sujet se dirige pour se plaindre de ce partenaire-dans-la-vie qui peut être une mère, un mari, un père, un patron. Il est pris dans la série des petits autres qui viennent marquer la particularité singulière de son rapport à la jouissance. Ce partenaire-langage dévoile le rapport, nécessairement incomplet, à la vérité. Tout ne peut pas se dire, la quête du sens fait de chaque signifiant une rencontre, dont Lacan a mis en évidence, dès son premier enseignement, les pouvoirs de la contingence. Je le cite : « C’est par la marque de l’arbitraire propre à la lettre que s’explique l’extraordinaire contingence des accidents qui donnent à l’inconscient sa véritable figure » [5].
C’est par l’effet de la parole et du langage que le partenaire-symbole peut exister. Là où le partenaire-image a montré ses limites pour que la partie puisse se jouer de la bonne façon, c’est l’analyste, en tant que partenaire, partenaire inédit, qui va venir, comme l’écrit J.-A. Miller, traiter les difficultés qu’un sujet rencontre avec son partenaire-dans-la-vie. « On en appelle au partenaire-analyste, dit-il, pour se demander ce qu’on fait avec son partenaire-vital, comment on a pu songer à s’apparier à cette plaie ». Propos puissant qui souligne la nécessité pour un sujet, qu’il soit homme ou femme, de chercher, avec le partenaire-analyste, la façon d’introduire un partenaire supplémentaire dans la partie qui se joue.

Qu’est-ce que le psychanalyste à l’âge de la science ? Interroge Eric Laurent dans le n°1 de « Papers ». Il propose cette réponse : « Le psychanalyste dénonce la nécessité de la référence et met à jour la contingence de la cause du désir et des formes de la substance jouissante. Pas d’autre référence que ce qui cloche et fait rupture dans la parole et son appareillage au discours ». Ce qui cloche et ce qui fait rupture, tels pourraient être les syntagmes décrivant les bastions avancés de la forteresse du symptôme.
Quand le sexe ne permet pas à l’homme et à la femme d’être partenaires, seul le symptôme y pourvoit, nous dit Lacan. Ce qui permet à Jacques Alain Miller de nous proposer de lire le couple comme : « un contrat illégal de symptômes » en l’opposant à la définition du contrat légal que représente le couple au regard de la loi. Ce qui se rapproche de la proposition de Lacan dans Encore : «  Ce qui provoque l’amour c’est la rencontre chez le partenaire, des symptômes et des affects de tout ce qui marque chez chacun les traces de son exil du rapport sexuel »

Ces affects et ces marques ont la particularité de présenter une réelle dissymétrie selon qu’ils touchent un homme ou une femme. La théorie du partenaire-symptôme met au devant de la scène ce qui relève de l’impossible, le rapport sexuel, le nécessaire soit le symptôme et le contingent à savoir la rencontre et l’amour.
Quand l’homme fait d’une femme l’objet de son fantasme elle peut être un symptôme pour lui, la logique de la sexuation en répond. En revanche, quand le partenaire d’une femme vient s’inscrire non pas dans la dimension du rapport au phallus mais dans son adresse au S de grand A barré, il s’inscrit alors sous l’angle du ravage.
Nous voyons l’écart irréductible qui inscrit la différence des symptômes pour les sujets féminins ou masculins. Si le rapport sexuel ne peut pas s’écrire, le symptôme, par sa nécessité, fait que le contrat illégal qu’il constitue pour le couple n’est pas près d’être dénoncé.

mercredi 1 juillet 2009

(1) Miller J.-A.,« La théorie du partenaire, les effets de la sexuation dans le monde », Quarto, n°77, Bruxelles, 2002, p. 11.
(2) Laurent E., Miller J.-A., L’Autre qui n’existe pas et ses comités d’éthique, L’Orientation lacanienne, séminaire 1996-1997, inédit.
(3) Miller J.-A., « Choses de finesse », L’Orientation lacanienne, cours du 4 mars 2009, inédit.
(4) Lacan J., « Le stade du miroir comme formateur du Je », Ecrits, Paris, Seuil, 1966, p. 96.
(5) Lacan J.,« La psychanalyse et son enseignement », Ecritsop. cit., p. 448.