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Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse

Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse

Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse

Introduction au Séminaire XI

Jean-Luc Monnier

Le Séminaire XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, est un grand séminaire. Son titre sonne comme celui d’un manuel ; et à certains égards c’en est un. Premier séminaire rédigé par Jacques-Alain Miller, il le fut du vivant de Lacan.

Séminaire charnière entre tous, il s’inscrit dans une période troublée puisqu’il fut donné durant l’année 1964, non plus à Sainte-Anne mais à l’ENS, alors même que Lacan venait d’être « excommunié »(1) par l’IPA. Avec cet événement qui aura une influence décisive sur sa doctrine, Lacan met un terme à ce qu’il avait appelé son retour à Freud, défini par Jacques-Alain Miller comme « un retour au primat de l’interprétation c’est-à-dire de l’intention symbolique de l’analyse et qui faisait du reste un obstacle »(2). Le séminaire XI marque le début de la dépréciation du symbolique et de la valorisation du reste.

C’est aussi un séminaire de substitution ; le séminaire XI vient à la place d’un autre séminaire – Les Noms-du-Père – dont Lacan ne donna qu’une leçon le 20 novembre 1963, le lendemain du vote qui l’écartait de la liste des didacticiens. Ce qui apparaît d’une manière encore voilée dans cette unique leçon des Noms-du-Père, c’est un changement radical de régime d’ailleurs annoncé dans le séminaire précédent, L’angoisse, par « la mise en question de l’unicité du Nom du Père »(3). On passe du régime du signifiant au régime de la jouissance comme point fixe : le sujet s’orientera désormais non plus à partir du Nom du Père, mais à partir de l’objet cause de son désir. Cette année-là « l’orientation lacanienne » trouvera explicitement sa boussole : le réel.

Lacan fonde son Ecole le 21 juin 1964, six mois donc après le début de son séminaire durant lequel il aura redonné ses lettres de noblesse au concept dans la psychanalyse.
En six mois Lacan va renouveler le statut éthique de l’inconscient, logifier le trajet de la pulsion, arrimer la répétition au ratage(4) et articuler le transfert au savoir et surtout à l’objet avec pour chaque concept le réel comme compas.
Dans ce séminaire tout se tient dans une sorte d’enroulement logique. Les concepts sont articulés les uns aux autres et les déplacements que Lacan opère sur chacun d’entre eux retentissent sur les autres. Ainsi Lacan traite-t-il du transfert puis de la pulsion pour revenir au transfert. « En accomplissant tout ce parcours entre transfert et inconscient d’un côté, transfert et répétition de l’autre, Lacan se dirige en même temps vers d’autres articulations : entre transfert et pulsion, entre inconscient et pulsion et entre répétition et pulsion. C’est comme si la structure même du séminaire était en forme de nasse. On y pénètre, et si on veut en sortir, on est coincé dans l’enceinte de la pulsion. »(5)

L’inconscient est «repris comme pulsation temporelle»(6), c’est-à-dire qu’il se fait ouverture et fermeture en résonance aux bords pulsionnels du corps qui captent la jouissance.
L’inconscient comme savoir laisse alors la place à « l’inconscient comme sujet […] comme quelque chose qui se produit et qui se manifeste de façon aléatoire »(7). L’inconscient lacanien est « disruptif », selon la formule de Jacques-Alain Miller, il s’ouvre et se ferme de manière contingente, imprévue et incalculable. Cette nouvelle version de l’inconscient va permettre à Lacan de séparer le transfert de la répétition.
La répétition est soustraite à l’automatisme dès lors renvoyé à l’homéostase du principe de plaisir pour trouver sa raison d’être dans l’impossible à symboliser. En effet, jusqu’au séminaire XI, die Wiederholungszwang trouvait sa raison dans l’insistance de la chaîne signifiante. A partir du séminaire XI, c’est la tuché, terme que Lacan emprunte à Aristote(8), qui prend à sa charge le concept de répétition. La tuché est la « rencontre du réel »(9), un événement d’essence traumatique qui se produit toujours « comme au hasard »(10)Impossible à dissoudre dans la chaîne signifiante, toujours manquée, cette rencontre en fait le lest.
La pulsion, elle, est démontée et promue à une place qu’elle n’avait jamais eue jusque là dans l’enseignement de Lacan. Elle trouve ici son objet définitif – l’objet – et voit sa grammaire simplifiée : se faire voir, se faire boulotter etc. en sont les reformulations qui permettent à Lacan de connecter la pulsion à l’Autre « réduit » à son usage de satisfaction pour un sujet qui se fait alors objet. Lacan, à la série freudienne, ajoutant le regard et la voix.

L’accent nouveau mis sur la pulsion se soutient d’un opérateur que Lacan a introduit dans le Séminaire VII et dont la mise au point est en voie d’achèvement dans le Séminaire XI. Le désir de l’analyste va en effet permettre de faire la jonction entre le sujet du langage et le champ de la pulsion permettant ainsi à Lacan de réintégrer ce concept freudien majeur et d’amarrer le transfert à l’objet en le séparant de la répétition.
Le transfert n’est pas répétition : voilà une avancée fondamentale pour la psychanalyse. « Le transfert est à saisir d’abord, indépendamment de tout ce dont il peut se charger, comme un phénomène qui naît de la structure signifiante telle qu’elle est mise en place dans l’expérience analytique. »(11) Lacan accroche d’abord le transfert à l’aliénation. L’aliénation à l’Autre comme mode constitutif du sujet, est d’emblée présente sous les espèces du sujet supposé savoir : c’est le temps de l’ouverture de l’inconscient si favorable à l’association libre. Mais le transfert se fait aussi fermeture : la résistance freudienne que Lacan a d’abord situé sur le plan imaginaire et qui voit les associations se tarir prend, dans le Séminaire XI, son poids de réel. Le temps de la séparation, connecté à la présence et au désir de l’analyste, fait du transfert « la mise en acte de la réalité – sexuelle – de l’inconscient » et donne à l’objet sa valeur de jouissance. C’est à ce « point nodal » que le transfert se sépare de la répétition. « Dans l’opération analytique ce qui apparaît comme effet de sujet se dépose et s’accumule comme savoir »(12) – le sujet supposé savoir – en permettant l’accès au noyau de la répétition, soit au réel comme impossible, ouvre, via l’objet a, à un nouveau maniement de la jouissance.
La fin de l’analyse ne s’appréhende plus par l’identification à l’analyste mais au contraire par le « franchissement du            plan de  l’identification »(13) « au-delà des modes de constitution répétitifs du fantasme. […] Le transfert, c’est l’approche du réel qui se fait dans l’analyse au-delà des partenaires du sujet. […] Dans les modes réguliers de constitution du sujet, le partenaire plus souterrain, le partenaire le plus obscur, c’est le réel contre lequel le sujet se cogne, et c’est celui qui n’a pas de figure, et c’est pour cela qu’il peut s’atteindre au-delà de la répétition par la pulsion. »(14).

Le Séminaire XI ouvre une ère nouvelle : c’est là que Lacan donne son cap à la psychanalyse, son orientation vers le réel, qu’elle ne quittera plus. Le séminaire XI est de ce fait la porte par où la psychanalyse entre dans l’époque de « l’Autre qui n’existe pas ».

(1) Lacan J., Le Séminaire, livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1973, p. 9.
(2) Miller J.-A., “L’expérience du réel dans la cure analytique”, L’Orientation lacanienne, cours du 16 décembre 1998, inédit.
(3) Miller J.-A., cours du 12 mai 2004.
(4) Lacan J., Le Séminaire, livre XI, op. cit., p. 117. « La fonction de ratage est au centre de la répétition analytique. Le rendez-vous est toujours manqué – c’est ce qui fait au regard de la tuché, la vanité de la répétition, son occultation constitutive. »
(5) Brodsky G., L’argumentCommentaire du Séminaire XI de Lacan, Paris, Navarin, 2006, p. 134.
(6) Lacan J., Le Séminaire, livre XI, op. cit., 4e de couverture.
(7) Miller J.-A., “Les us du laps”, L’Orientation lacanienne, cours du 15 décembre 1999, inédit.
(8) Aristote, livre II
(9) Lacan J., Le Séminaire, livre XIop. cit., p. 53.
(10) Ibid., p. 54
(11) Miller J.-A., “La clinique lacanienne”, L’Orientation lacanienne, cours du 26 mai 1982, inédit.
(12) Miller J.-A., “les us du laps”, op. cit.
(13) Lacan J., Le Séminaire, livre XIop. cit., p. 245.
(14) Laurent E., cours du 15 janvier 1991, donné dans le cadre de l’Université de Paris 8, non publié.