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Les sortilèges de l’objet a

Les sortilèges de l’objet a

Les sortilèges de l’objet a

Monique Amirault

Le règne de la marchandisation utilise les ressorts les plus efficaces pour créer de nouveaux modes de jouir au centre desquels prend place l’objet marchand.

Citons cette publicité télévisée pour une marque de voiture :
La première séquence présente un homme anonyme perdu au cœur d’une ville et dans les rayons d’une grande surface ; les images agressives et bruyantes se succèdent en se brouillant. Puis, le tableau change ; le silence s’installe, l’image de l’homme se détache, prend du relief : c’est celle d’un homme élégant, concentré sur ses pensées. Une voix off livre son monologue intérieur : « Pourquoi se contenter de si peu ? Plus de compromis. Ce sont les objets qui décident. Ce sont mes principes. Il est temps de les tenir ». S’inscrit alors sur l’écran, la marque d’une voiture et apparaît l’objet d’exception dans sa splendeur unique.
Voilà le courage et la noblesse logés, en toute lumière, dans la soumission volontaire au gadget – nouvelle modalité de servitude volontaire. Il s’agit de consentir à ce que l’objet de consommation décide de vous et de vos actes. Cet objet est directement produit pour être branché sur la jouissance, comme le mettait en valeur Jacques-Alain Miller au début de son cours 2007-2008, objet bouchon qui éloigne le sujet de l’objet a, le nôtre. Car c’est sur ce que suppose de vide la demande que se branche nôtre objet a, c’est-à-dire sur le désir.

Pour la psychanalyse, ce slogan publicitaire pourrait néanmoins ne pas être déplacé ; c’est en effet l’objet qui décide. Mais les sortilèges de la publicité marchande ne sont pas celles de l’inconscient et de l’objet a. Dans cet objet, inventé par Jacques Lacan, s’incarne le mode de jouir du sujet, à son insu, dans le fantasme (S barré, poinçon, a) dont il est la marionnette. Le sujet, d’être incarné, est soumis d’emblée à une perte, dans « une automutilation primordiale » à partir de quoi se produit l’objet a, qui n’en est pas pour autant le bouchon. C’est un objet d’une toute autre étoffe, objet hors corps de par l’opération du langage, mais pris sur le corps ; objet séparateur, qui joue seul sa partie, hors la chaîne signifiante. Il indique le point de manque et le lieu où se loge la jouissance résiduelle.

« Il n’y a rien de plus dans le monde, dit Lacan dans La Troisième, que cet objet a, chiure ou regard, voix ou tétine, qui refend le sujet et le grime en ce déchet qui, lui, au corps, ex-siste ».

Dans la cure, ses sortilèges en sont dévoilés jusqu’au point où, la réduction opérée, le sujet peut se reconnaître, hors de ses déterminations signifiantes, dans cet objet qui le détermine. Il peut dire alors, à l’instar de l’écrivain Julien Gracq « je suis réduit à ma plus simple expression ».

vendredi 1 mai 2009