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L’éthique de la psychanalyse

L’éthique de la psychanalyse

L’éthique de la psychanalyse

Introduction à la lecture du livre VII

Pauline Prost

Ce séminaire occupe une place à part dans l’enseignement de Lacan, le seul dont il ait pu dire qu’il aurait aimé le rédiger. Cette place d’exception peut se justifier de plusieurs manières ; elle constitue un triple tournant, dans son rapport à Freud, à l’actualité de l’analyse, et aussi à lui- même, c’est-à-dire aux premiers séminaires (de I à VI), marqués par le primat du symbolique et de l’inconscient “structuré comme un langage”. L’accès du sujet à une parole pleine, au déchiffrage de ses symptômes, l’assomption de son histoire dans une visée de vérité était déjà en rupture avec une postérité freudienne qui donnait à la libération du désir “la portée d’un affranchissement et d’un nouvel hédonisme”. Lacan désigne ironiquement de “pastorale freudienne” “ce “chant des sirènes” qui entretient le malentendu, voire l’imposture d’un retour à “une morale naturelle”, une réponse renouvelée à la demande de bonheur, “à laquelle nous avons la plus quotidienne affaire”, où la libération sexuelle par la levée du refoulement ouvrirait la voie d’une “érotique”, conjuguant morale et clinique dans l’accès au stade génital, à l’oblativité, à la réciprocité des désirs.

L’Antinaturalisme de Freud
Lacan prend appui sur les obstacles et les impasses repérés par Freud lui-même dans sa clinique (le sujet ne veut pas guérir), traduits dans la notion d’un “Au-delà du principe de plaisir” élargies au “Malaise dans la civilisation”. Il lui fait crédit d’avoir buté sur un paradoxe, une faille, dont le versant subjectif est, pour la conscience morale, de se sentir d’autant plus coupable qu’elle est exigeante et sévère, et le versant culturel, transhistorique, mis en scène dans le récit mythique de “Totem et Tabou”: le meurtre du Père ne rend pas la jouissance plus facile, mais en renforce l’interdiction. Tout se passe comme si le vivant humain, cherchant son Bien, comme tout vivant, dans la sphère du plaisir, rencontrait une limite, une zone à la fois désirable et défendue. C’est ce que Lacan désigne comme “le secret du principe de réalité”: bien loin de s’opposer au principe de plaisir, il se dédouble entre ce qui est réglé par les lois du langage, en phase avec le principe de plaisir ( c’est la nouveauté du Séminaire VII), et un “au-delà”, terme qui revient sans cesse dans le séminaire, étranger et pourtant intime, Autre absolu du sujet, centre exclu, “extime”, affect primaire aussi difficile à nommer qu’à approcher, que Lacan désigne comme “la Chose” (Das Ding), et qui impose la catégorie du Réel, articulée, pour la première fois, à celle d’imaginaire et de symbolique. Le Réel est, en ce sens, à l’opposé de la réalité, ce qui doit être évité, contourné.

L’éthique, à la différence de la morale, qui énonce des règes valables pour tous et propose des idéaux, “s’articule à la visée du réel comme tel, garantie de la Chose”, en tant qu’elle désigne pour chaque sujet le plus grand Bien et le plus grand Mal, au-delà de la distinction du bien et du mal, la Jouissance, terme promu par Lacan pour situer la psychanalyse à son vrai niveau, trans- biologique, mais aussi trans-clinique., comme en témoignent les structures cliniques qui présentent, chacune à sa manière, une posture de défense et d’évitement.( désir impossible, insatisfait, dénié, refoulé, forclos).
Cet au-delà de toute adaptation vitale, de toute homéostase, que Lacan nomme le Réel, est aussi un au-delà du discours, et ne s’annonce que sous le voile mythique et religieux, condensés par Freud dans le drame de Totem et Tabou: la mort du Dieu-Père, relayée par celle du Dieu-Fils, rebondit dans l’Oedipe, clef de voûte de la construction freudienne et carrefour structural de la psyché moderne, en ce qu’il maintient la figure du Père interdicteur. En quoi Lacan peut dire que Freud “sauve le Père”.

L’escalier dérobé de la Jouissance : transgression, sublimation, perversion
Lacan dénonce le caractère postiche, de moins en moins crédible, de ce père interdicteur, et en dévoile la structure: le désir humain, secrètement aimanté par la Chose, Autre préhistorique et objet perdu, qui le condamne à la Répétition, en force l’accès à la faveur d’une transgression, dont le double visage du Père, incarné chez Freud par les deux Moïses, illustre les deux voies, de la sublimation et de la perversion.
Ainsi la rigueur des dix commandements, sagesse des nations, garante de toute vie sociale, bien loin d’être adoucie par les visées émancipatrice de l’âge de la science et de la pensée des Lumières, révèle sa face mortifère sur le double versant d’un désir de savoir, par où la science, aveugle à toute norme naturelle, se révèle habitée par une pulsion de mort, et une loi morale, féroce et mortifiante, qui justifie Lacan de réunir l’Impératif Kantien, le “tu dois” absolu, et la maxime sadienne de la jouissance, dans l’injonction aveugle, et féroce, d’échapper à toutes les limites, aux aléas et aux incertitudes des affects, du plaisir, des sentiments, où la “nature” pourrait sembler nous servir de guide dans la conduite de la vie.
Dans cette excès, cette loi inhumaine, sublime ou perverse, se révèle la topologie du désir, qui campe sur cette frontière où le plaisir se mue en douleur, comme l’atteste, dans la clinique, le lien subtil entre le symptôme, dont on se plaint, et le fantasme, où chacun loge le scénario d’une jouissance intime, qui ne s’explique ni ne s’interprète, mais dont l’analysant a à faire le constat, à mesurer la part d’entraves symptomatiques qu’il dresse sur la voie de son désir.

Le “champ de bataille de notre expérience”
Dans le but d’arracher le désir à la sphère du besoin, de lui restituer sa dimension d’au-delà de toute harmonie naturelle, le grand détour par le triomphe du monothéisme, le rigorisme luthérien et kantien, et les impasses sadiennes de l’affranchissement de l’homme de plaisir, ramènent Lacan à la tragédie antique dont Aristote admettait déjà qu’elle met en échec l’éthique du Souverain Bien. Ce débat encadre tout le Séminaire, mais c’est la tragédie qui a le dernier mot.
Au fil de sa “réinterprétation du message Sophocléen” affleure le désir de Lacan lui-même, son combat pour la dignité de l’analyse, qui donne à tout le Séminaire un ton pathétique, mais aussi l’enjeu du désir de l’analyste, et de celui qui s’engage avec lui dans cette aventure.
Le héros tragique – tel Oedipe ou Antigone – incarne le sujet du désir qui, franchissant toutes les limites, accepte d’en payer le prix. Il peut être (et il sera) trahi impunément car il est au- delà de la crainte et de la pitié, au-delà du “service des Biens”, c’est-à-dire de l’utile et des besoins, au-delà même des pièges et des illusions de “l’amour du prochain”. Il assume l’acceptation radicale, irréductible, de la malédiction de sa lignée, sous la forme du désir de savoir, pour Oedipe, de la fidélité totale à un frère criminel, pour Antigone.
Cette malédiction consentie, qui mène le héros à sa perte et le pousse à “incarner le pur et simple désir de mort comme tel”, offre à Lacan un miroir, grandiose bien qu’illusoire dans son extrémité, une sorte de catharsis des illusions euphorisantes et normalisantes de la psychanalyse: le désir n’est réductible ni au besoin, ni à l’utile, ni même au “possible” qui est le champ d’action de la loi commune. Il n’accède à l’éthique qu’en affrontant un “impossible”, en s’avançant sur la limite de ce qu’est pour chacun “la Chose”, vacuole de jouissance inconnue, mais irréductible, qui relance et oriente le désir sans qu’il en reconnaisse l’objet. “Wo es war“, “Là où c’était…La Chose”, le sujet doit advenir. Ce noyau de jouissance l’enracine dans sa destinée particulière, qui exige que la dette soit payée. Ce n’est pas tous les jours le destin des Atrides, mais chacun doit céder “la livre de chair”, consentir à la castration. C’est le message austère que Lacan oppose, en 1960, à la dérive humaniste, “compassionnelle”, dirait-on aujourd’hui, de la psychanalyse.