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L’homme politique et le « psy »

L’homme politique et le « psy »

L’homme politique et le « psy »

Pierre Ebtinger

Il y a au moins un point commun entre l’homme politique et le psy : ils ont l’un et l’autre à répondre du malaise dans la civilisation. L’un au niveau de la communauté, l’autre au niveau de l’individu, l’un avec l’appareil législatif, l’autre avec son art ou sa technique thérapeutique, l’un pour le bien de tous, l’autre pour le bien d’un seul. Dès lors que la question du Bien est en jeu, l’approche scientifique ou rationnelle ne suffit plus. Un point de vue éthique est indispensable sous peine de voir se mettre en place une de ces machines monstrueuses dont les régimes totalitaires savent se faire une spécialité. L’intégration de cette dimension éthique n’est pas affaire de compétence, mais de position morale de celui qui décide. N’est-ce pas là le point fondamental qui est proposé lorsqu’il est fait appel au choix du citoyen ?

Et voici un autre point commun entre l’homme politique et le psy : il est choisi par celui qui s’en remet à lui. Dès lors que le bien de l’individu ou de la communauté est en jeu, le respect de la dimension éthique impose que l’opinion de celui-ci soit prise en compte. Oui, dès lors qu’un individu a dans la société une fonction par laquelle il exerce une influence sur le bien d’autrui, il s’impose que soit mis en place des dispositifs qui évitent que l’un exerce son emprise sur l’autre, car on sait bien que les plus terribles perversions ne sont pas incompatibles avec les plus hautes responsabilités et que l’on trouve parmi les pervers d’ardents défenseurs de la loi. Le premier de ces dispositifs de contrôle est que le ” patient ” garde la possibilité de choisir librement ” l’agent “. Le second de ces dispositifs est que celui qui exerce cette responsabilité éthique soit soumis au contrôle de ses pairs.

Nul n’a jamais songé à imposer aux élus un diplôme de sciences politiques et nul candidat à une élection n’a jamais fait valoir ses diplômes pour recueillir des suffrages ! Et pourtant, les élus décident du sort de la nation et des individus, et sont responsables du sort de millions de personnes ! Mais cela fonctionne plutôt bien dans les pays démocratiques, quoi qu’on en dise, car les institutions démocratiques assurent précisément le contrôle des élus et les obligent à la publicité de leur action.
Si la transparence est la meilleure garantie de la démocratie et des libertés individuelles, elle est aussi la meilleure garantie des métiers psy. En effet, la compétence du psy ne se juge pas à ses diplômes, mais à son aptitude à dire qui il est et à rendre compte de ce qu’il fait d’une manière intelligible pour tous.

Ceci n’entrave nullement son indépendance et, contrairement aux apparences, c’est ce que comporte l’aphorisme de Lacan aussi connu que mal compris : ” le psychanalyste ne s’autorise que de lui-même “. Cette phrase ne signifie pas que le psychanalyste n’ait de compte à rendre à personne, bien au contraire. Elle pointe la nécessaire invention inhérente à l’acte analytique. Il est bien évident que cette ” invention “, cette intervention qui tombe juste, ne peut pas être l’application d’un savoir, mais le fruit unique, instantané et éphémère d’une formation répétée, continue et constante.
Or il n’y a d’invention possible que chez celui qui ne se contente pas d’un savoir acquis, qui n’applique pas seulement une technique bien rodée, mais qui sait vraiment l’insuffisance de son savoir. Il se reconnait au fait qu’il ne cesse de se former et de travailler avec d’autres, qu’il expose ce qu’il fait dans son travail car il admet qu’il est critiquable, qu’il enseigne à partir de ce qu’il apprend et non pour asseoir une position de maître, qu’il publie pour prendre part à un débat et non pour sa gloire.

Si l’action du psy nécessite une part d’invention dont il est seul à pouvoir être l’auteur, il ne peut authentiquement mener cette action qu’en ayant une place au sein d’un groupe de collègues dont il admet et sollicite le contrôle. La décision politique requiert également une part d’invention que l’appareil démocratique protège de l’arbitraire. Dans une société démocratique, les principes du contrôle de l’acte du psy ne peuvent qu’être homogènes aux principes du contrôle de l’acte politique.

dimanche 7 décembre 2008