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Marie-Hélène Brousse : une voix

Marie-Hélène Brousse : une voix

La première pensée qui m’est venue à l’esprit en apprenant la mort de Serge a été que je n’entendrai plus sa voix. Elle me résonne encore à l’oreille et je peux encore l’entendre.

Donc j’en ai déduit avec une certaine surprise qu’il était pour moi d’abord une voix : une énonciation très caractéristique, un rythme du phrasé, des formules qui surgissaient, inattendues, éclairantes. Bref j’ai découvert que je l’écoutais.

Comme nous nous connaissions depuis très longtemps, qu’il était enseignant déjà au Département de psychanalyse quand j’y étais encore doctorante, nos chemins allant dans la même orientation, il a été un compagnon de route, un interlocuteur en qui j’avais pleine confiance. Je n’ai pas eu avec lui de relation maître-élève. Serge était vite devenu un ami familier, bien que la famille n’ait que rarement été au centre de nos échanges.

La seconde vague de pensée qui s’est emparée de moi à cette annonce de l’irrémédiable perte concerne les objets. J’ai pensé à deux objets qu’il m’avait offerts, sans doute à l’occasion d’anniversaire car nous étions, je crois, du même mois. Le premier est une broche en strass étincelante et l’autre un volume de la Pléiade, le premier tome des œuvres de Sade. Comme souvent le faisaient ses phrases, ces cadeaux m’avaient prise de court, par l’allusion à l’être sexuée.

Le premier, je l’interprète aujourd’hui, tant d’années après, comme un « piropo », une galanterie qui me dépassait. Je me suis cependant autorisée à la porter, parfois, jamais sans penser à lui qui m’avait donné cet objet si brillant, lui peut-être pensant à la pie des Bijoux de la Castafiore. Serge Cottet avait de l’humour.

Le second, je l’ai tout de suite pris comme une interprétation généreuse de sa part, qui mettait en acte les Écrits. Comme s’il m’avait dit : « Toi qui est formée à la lecture de Kant, lis donc un peu Sade. Encore un effort pour être lacanienne ».

Car nous avions la même formation, celle d’avoir fait des études universitaires de philosophie à la Sorbonne, d’avoir passé l’agrégation dans cette discipline, puis d’avoir, tous les deux, abandonné les philosophes à leurs édifices pour aller vers la psychanalyse. Mais pour cela, sans doute pour nous deux, une rencontre avait été à la fois contingente et nécessaire, celle de Jacques-Alain Miller, qui ouvrait généreusement à ceux qui le décidaient la route à l’enseignement de Lacan au Département et rapidement au-delà. Sans cette rencontre, je ne serais jamais venue à Vincennes et je n’aurais jamais rencontré Serge.

J’ai en mémoire plusieurs de ses exposés qui font autorité pour moi, sur le contrôle, sur sa lecture originale de Freud et bien d’autres. Le dernier, celui des Journées qui viennent d’avoir lieu, son dernier texte par conséquent, m’éblouit. Mais pas comme la broche en toc. C’est un texte où la simplicité obtenue de la langue atteint à un noyau de réel, comme en témoigne cette phrase : « Il y a le cours de la vie et il y a ce contre quoi on se cogne ». Nous avons été compagnons de dérive dans ce cours, et je me cogne contre le réel de sa perte.