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Mon rêve avec Lacan

Mon rêve avec Lacan

Mon rêve avec Lacan

Graciela Brodsky

« L’ennuyeux, c’est que la génération de 68, ce n’est que pour une fois, écrit Jacques-Alain Miller dans le Journal des Journées N°13. Et la rencontre avec le Lacan de chair et d’os, c’est Nevermore – jusqu’au Jugement dernier. L’inconscient, qui ne connaît pas le temps, a du mal, on l’a vu, à se faire à cette idée. »

C’est certain, l’inconscient a bien du mal à se résigner à la mort de Lacan. Et, à titre d’exemple, j’apporte ce rêve, et son après-coup, onze ans plus tard.
C’était en 1985. Je devais prendre l’avion pour entamer ce qui devait être mon avant-dernière analyse. La veille, je fis le rêve suivant.
Je suis chez Lacan, dans la salle d’attente. Il y a aussi quelques analystes connus, et, bien sûr, Gloria. C’est pour un premier entretien. Finalement, je me retrouve en face de Lacan, et je lui dis : « Je compte retourner vivre à Buenos Aires, mais j’ai des doutes ». Lacan me répond avec le sourire, en appuyant sur les mots : « Mais ceci est un diagnostic de structure ! » J’ajoute : « Oui, mais en plus, j’ai été une disparue, una desaparecida » (1). Lacan, la mine grave : « Ah ! Ça, c’est autre chose ». Il se lève, et coupe la séance. Je me réveille angoissée.

A cette date, Lacan était mort depuis quatre ans. Je n’avais jamais mis les pieds dans son cabinet, et ne l’avais vu en personne qu’à la première Rencontre du Champ freudien, à Caracas, en 1980.
Le lendemain, je rencontre ma nouvelle analyste, et je lui raconte ce rêve, en mettant un grand accent sur le « diagnostic de structure » que me faisait Lacan, qui « répondait » ainsi à une interrogation qui m’accompagnait depuis mes vingt ans, quand j’avais entrepris une première analyse. « Ça reste à voir », me répond-t-elle, avec une moue de dédain.

1996 : c’est ma dernière analyse, je fais un autre rêve.
Je suis dans un appartement avec un homme. On entend le bruit de l’ascenseur qui monte. On va nous découvrir. Nous reculons jusqu’à atteindre un balcon. Il n’y a plus où se cacher. La porte s’ouvre. Fin du rêve.
« Qui monte ? », demande l’analyste. « C’est son épouse, dis-je, mais elle porte mon imperméable ». L’analyste coupe la séance.
A la sortie, je me dis : qui monte ? Mais c’est l’Autre. Seulement, il est ravalé à n’être que mon semblable. Je rapporte cette conclusion à mon analyste, qui m’en félicite.
Le « Qui monte ? » me permit d’obtenir ce « diagnostic de structure » qui restait pour moi en suspens depuis tant d’années, suspens qui m’avait précisément conduite à me résigner à n’être qu’une « hystérique sans symptômes ». Il me fut ainsi possible de cerner et de nommer le tourment que m’infligeaient mes pensées, et l’angoisse que suscitaient en moi les « capitaines cruels » avec lesquels je frayais tous les jours.

Si je me réfère à ces deux rêves aujourd’hui, c’est en raison de l’importance qu’eut dans mon analyse le fait de formaliser le symptôme et de situer la structure clinique (si démodée* !). D’où d’ineffaçables effets de formation.
Ceci, bien entendu, n’épuise pas la seconde partie de cette inoubliable séance avec « Lacan l’inconscient ». Ni l’élément traumatique qui fait retour dans le second rêve, avec le bruit de l’ascenseur et le « on va nous découvrir ». Mais ça, c’est une autre paire de manches.

Traduit par J. A. Miller.

vendredi 18 septembre 2009

 

* démodée : en français dans le texte.
(1) una desaparecida : on appelait desaparecido/a une personne enlevée sans laisser de traces par les sbires de la dictature de Videla en Argentine.