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Note sur le traumatisme

Note sur le traumatisme

Note sur le traumatisme

Michèle Astier

L’année 1995 a vu la création de la première cellule d’aide psychologique en France, suite à l’attentat de la station St-Michel du RER, à Paris. Les CUMP (Cellules d’Urgence Médico-Psychologiques) font maintenant partie des dispositifs mobilisés auprès des victimes de catastrophe pour prévenir la survenue du Syndrome de Stress Post Traumatique. Le SSPT a été substitué par les concepteurs du DSM à la névrose traumatique, selon l’idée forte que tout évènement tragique, dans un temps un, engendre nécessairement des troubles psychiques dans un temps deux. L’usage de ces dispositifs de prévention tend à se généraliser en même temps que passe dans le discours courant l’idée que tout évènement tragique est potentiellement traumatique, particulièrement pour les enfants. Ces conceptions nous ramènent à un temps pré-analytique, à rebours de la découverte freudienne alors que Freud a développé tout au long de son œuvre la complexité de la cause traumatique des symptômes. En effet, il y a plus cent ans, interrogeant les symptômes névrotiques, Freud reprenait la cause traumatique de Charcot. Il constatait que, le plus souvent, il y avait « non point un unique incident traumatisant, mais plusieurs traumatismes partiels ». D’autres fois, « ce sont des circonstances d’apparence anodine qui […] ont été élevées à la dignité de traumatismes » (1). Il précisait en même temps le caractère traumatique desdits évènements : leur lien avec une « sexualité pré-pubertaire », souvenir infantile refoulé qui n’opère qu’après-coup (2).Le champ clinique ouvert par la psychanalyse naissante ne relève pas d’une temporalité linéaire et nécessaire depuis le fait jusqu’au trouble psychique, mais une contingence lisible dans l’après-coup. C’est a posteriori, à partir du symptôme, qu’on peut repérer en toute rigueur ce qui fut réellement traumatique dans chaque cas. Freud soulignait que ce n’est pas tant le caractère dramatique ou monstrueux de l’évènement qui fait le trauma que le fait qu’il ait été « élevé à la dignité du traumatisme » par le sujet lui-même.

Freud a tenté une conceptualisation à partir de la neurologie de son temps, mais sa tentative a tourné court lorsque, avec la clinique, il a buté sur la question de la vérité. C’est alors la logique qui l’a emporté sur le frayage des neurones. Le cas d’Emma vient illustrer ce proton pseudo, ce syllogisme, « premier mensonge » (3) d’ordre sexuel, qui échappe à la connexion des neurones : « c’est la décharge affective qui constitue […] l’élément perturbateur ». Un réel fait irruption qui ne peut faire sens de ne pouvoir s’inscrire au registre de la vérité, d’où son caractère de fausseté. Comme l’a souligné Jacques-Alain Miller, dans son cours du 18 mars 2009, le traumatisme est ce qui échoue à faire vérité. Il est du registre de l’indicible, il n’est pas articulable (4). Freud découvre que l’interprétation psychanalytique établit la connexion manquante, lève le refoulement et dénoue le symptôme – effet thérapeutique rapide. La connexion manquante est une « connexion verbale », selon ses propres termes, et non de synapses.
Mais très vite les choses se compliquent lorsque la réalité de l’évènement élevé à la dignité de traumatisme n’est pas avérée, renforçant l’idée de mensonge, de tromperie. C’est la théorie du fantasme qui prend alors le relais, puis ce sera la théorie de la pulsion. Freud se trouve contraint d’abandonner sa neurotica, comme il l’écrit à Fliess le 21 septembre 1897. C’est la sexualité infantile elle-même qui est traumatique, de par l’intérêt que l’enfant lui porte. Ce que vérifiera le petit Hans : n’est-ce pas sur ce fond de sexualité qu’il déclenchera une phobie sévère après avoir rêvé que sa maman n’était plus là pour faire câlin ? (5)
Freud devra ensuite considérer un au-delà du sens sexuel, un hors-sens, qu’il saisit dans la compulsion à la répétition, particulièrement avec la névrose traumatique. Celle-ci l’amènera à prendre en compte, à partir de 1920, une dimension de la pulsion au-delà du principe de plaisir (6), lui-même réglé par le sexuel et le phallus. Le traumatisme qui produit des symptômes est aussi bien celui qui engendre une satisfaction paradoxale, une jouissance autre que sexuelle et liée à la mort, pulsion de mort.
Lacan, revenant à Freud, ne cèdera jamais sur le fait que le traumatisme est affaire de signifiant, « signifiant énigmatique » (7) par excellence, logé à l’intérieur de la langue, là où elle se brise, point d’impossible, « troumatisme ». Dans son tout dernier enseignement, il mettra l’accent sur ce qui ne se résout pas, un irréductible auquel chacun se trouve devoir inventer une solution à l’instar de Joyce qui « symptraumatise quelque chose » (8) avec son œuvre.

Ces quelques notes éclairent en quoi certaines pratiques de debriefing sont problématiques quand elles visent à empêcher la formation de symptômes. Elles ne peuvent alors que renforcer un point de jouissance qui laisse l’être humain dans le plus grand désarroi. Les psychanalystes, à cet égard, font preuve du tact que leur formation et leur pratique leur enseignent. Plutôt que viser la non apparition du trouble et l’oubli de l’évènement, ils proposent une mise en forme signifiante qui loge cet impossible en rendant leur dignité au symptôme et à la part traumatique que comporte la rencontre de chacun avec ce qui fait trou dans la langue.

samedi 11 juillet 2009

(1) Freud et Breuer, Etudes sur l’hystérie, PUF, p. 3.
(2) La naissance de la psychanalyse, PUF, p. 36.1 Freud S., « Esquisse d’une psychologie scientifique »,
(3) Ibid., p. 363 et suivantes.
(4) Miller J.-A., Choses de finesse en psychanalyse, Cours 2008-2009, inédit.
(5) Freud S., Cinq psychanalyses, PUF, p. 106.
(6) Freud S., « Au-delà du principe de plaisir » in Essais de psychanalyse, PBP.
(7) Lacan J., « L’instance de la lettre », Ecrits, Seuil, p. 518.
(8) Lacan J., « Joyce le symptôme », Le Séminaire Livre XXIII, Le Sinthome, Seuil, p. 162