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Nouvelles érotiques du divin

Nouvelles érotiques du divin

Nouvelles érotiques du divin

Eric LAURENT

La voie européenne vers Dieu
Il y a une voie européenne vers Dieu. Je la suivrai à partir de la Révolution française. Napoléon, écrivant au Pape l’année du concordat, formulait simplement la nécessité de la religion dans la société nouvelle, «  Comment avoir de l’ordre dans un état sans religion ? La société ne peut exister sans l’inégalité des fortunes et l’inégalité des fortunes ne peut subsister sans la religion ». Disraeli, admirateur de Napoléon, fleuron de l’époque Victorienne, celle dont le rejet allait nous donner la psychanalyse donnait à la fin du siècle une version anglaise de cette nécessité devant la Chambre des lords. Cela se passait peu après la publication de l’ouvrage de Darwin « the descent of man », en 1871. Avec Darwin, la science trouvait une incidence nouvelle sur la politique. « My Lords, l’homme est un être né pour croire. Et si aucune Eglise ne se présente pour le guider avec ses titres de vérité appuyés sur la tradition des âges sacrés et la conviction d’innombrables générations, il trouvera des autels et des idoles dans son propre cœur et dans sa propre imagination… On nous dit que les découvertes de la science ne coïncident plus avec les enseignements de l’Eglise… La question est celle-ci : l’homme est-il un singe ou un ange ? My Lords, je suis du côté des anges. »(1)

L’époque bruissait de tentatives religieuses voulant rendre compatibles religion et science, en assouplissant le dogme. Pourtant romantique, Disraeli se défiait des cultes éthiques ou esthétiques. « Toute religion du Beau finit en orgie. » Il voulait une hiérarchie et des dogmes positifs pour encadrer le sentiment religieux. Au doyen Stanley, partisan de la libre interprétation des textes sacrés, il avait dit un jour ironiquement : « Pas de dogme, pas de doyen, Monsieur le Doyen. »(2). C’est là où il était vraiment Victorien. Il ne voulait pas l’orgie, mais un renoncement pulsionnel au sens de Freud.
De même, il avait une idée très précise des rapports de l’Eglise et de l’Etat. L’Eglise doit renforcer l’Etat. Disraeli avoue ainsi la collusion profonde de l’Eglise et de l’Etat qui fonde la « laïcité » européenne. Tous deux contribuent à former l’Idéal du moi qui définit la civilisation. L’Idéal est le fondement du Discours du maître et, comme le précise Jacques-Alain Miller, dans son Cours « L’identification comme clé du discours du maître, c’est-à-dire de la structure de la politique, [fait] disparaître le sujet sous le signifiant qu’il devient »(3). La fonction de Dieu par rapport à ce discours est précisée. Si le discours du maître produit l’objet a, celui-ci embarrasse le sujet. « Dieu est une fonction à quoi le sujet remet la charge de l’objet petit a »(4). C’est par cette fonction logique que se nouent les rapports de l’Eglise et de l’Etat.

Cette logique est souple, elle produit bien des appareils. Disraeli meurt en 1881, Freud a vingt ans. La même année paraît le Gai Savoir. Marx a pu surveiller la traduction française du livre I du Capital et meurt en 1883. Dans l’ère post-victorienne, disons le vingtième siècle, les dogmes allaient en prendre un coup et la psychanalyse contribuer profondément à définir une nouvelle figure de Dieu. Au vingt et unième siècle, la voie européenne vers Dieu connaît une crise nouvelle. De nombreux symptômes l’attestent. Ils témoignent du bouleversement des équilibres établis depuis le vingtième siècle dans les Etats-nations. L’assaut des communautés religieuses contre des états affaiblis se manifeste de diverses façons. Elles accompagnent l’effacement de cette religion laïque du vingtième siècle qui s’est révélé le communisme, dans sa variante de croyance au petit-père des peuples, au singulier ou au pluriel bureaucratique. Le tout-politique ne séduit plus. Dieu revient.

Le renouveau de la société civile et du Dieu communautaire

La nouvelle présence divine ne se manifeste pas de la même façon partout en Europe. L’intégration de la nouvelle religion européenne que devient l’Islam semble faire pierre de touche pour différencier les différentes sensibilités. Le multiconfessionalisme anglais tolère l’expression ostensible de signes extérieurs religieux alors que le même multiconfessionalisme protestant le supporte moins bien aux Pays-Bas, sans parler de la laïcité française. Dans les pays de tradition catholique comme l’Espagne ou l’Italie, ce qui vient au premier plan est la réticence de l’Eglise catholique à accepter les droits nouveaux de la personne que représente la privatisation stricte des conduites et orientations sexuelles. La contraception, l’aide médicale à la reproduction, les unions homosexuelles, les pacs, les revendications du droit à l’euthanasie rencontrent son opposition résolue. Elle se retrouve sur la défensive au point que le Pape a récemment dû renoncer à s’exprimer à l’Université de la Sapienza à Rome. En France, les choix du président de la République l’ont amené à vouloir définir de nouveaux rapports entre Dieu et l’Etat. Il s’est exprimé dans trois discours successifs prononcés en trois lieux majeurs pour les religions monothéistes : à Rome, à Riyad et à Jérusalem. Lors de sa réception au palais du Latran, le président, inspiré par sa « plume » Henri Guéno, affirme que la France a des racines « essentiellement chrétiennes ». Il compare les vocations laïques au service de l’Etat et les vocations ecclésiastiques, au bénéfice de ces dernières qui ont quelque chose en plus. Bernard Henri Lévy, dès le premier discours du Latran, dénonce une dérive communautariste et annonce sans doute de futurs discours aux musulmans, aux juifs et aux francs-maçons(5). Ce n’est pas si mal vu, Riyad a suivi le Latran, notre président revient d’Israël et c’est Xavier Bertrand qui s’est distingué en affirmant sa foi maçonne en couverture de l’Express.

Henri Tincq, catholique progressiste, héritier de Vatican II, ne revient pas non plus de la méthode. « Affirmer à Riyad que « Dieu est au cœur de chaque homme » est une option philosophique, étonnante de la part du chef d’un état laïque. Étonnante aussi, pour les historiens, la vision unilatérale de l’histoire de la laïcité… » Il s’interroge donc : « Est-ce à l’Etat de suppléer ce que le discours religieux a perdu de pertinence et de capacité à convaincre ? »(6)
Les deux critiques déchiffrent différemment l’intention du Président. Pour BHL, l’appel fait à la croyance, par son caractère non-dupe, se rattache à un courant français qui perdure, à « La seule grande idéologie française qui a pensé le catholicisme comme cette « culture » à laquelle on n’est pas forcé de croire, mais qui scelle, comme nulle autre, pour peu qu’on lui en sous-traite le soin, la cohésion d’un lien social : le maurrassisme. »(7). Tincq y voit plutôt une importation, un rêve de religion civile, à l’Américaine.

Mais cette religion civile américaine est complexe et n’est pas facile à réduire à une demande spirituelle univoque. Elle inclut une tension entre les deux aspects de la modernité post-révolutionnaire, l’esprit des Lumières qui insiste sur les droits de l’homme et donc sur la séparation du politique et du religieux et une conception romantique mettant l’accent sur l’expérience religieuse personnelle. La conception romantique est, au contraire de la première, favorable à l’expression de valeurs religieuses dans l’espace public(8). Cette tension permet des usages renouvelés du Credo américain. L’inscription du « In God we trust » sur les billets, chère à Philipe Sollers, n’est pas un héritage des Pères fondateurs, une survivance des premiers temps. Elle date du 30 juillet 1956 et c’est un effet de la guerre froide. Un spécialiste en conclut donc que dans la formation de l’identité américaine, la « religion civile » ne cesse de se renouveler et que les passages dans la sphère publique les plus récents ne recueillent pas l’assentiment général. Dans son recours propre, l’usage sarkozyen de la religion civile veut faire disparaître la tension Lumières-Anti Lumières au profit du seul romantisme de la satisfaction du besoin spirituel. Par un nouvel hédonisme du divin, il s’agit de renforcer le lien social.

Le renouveau du Dieu des philosophes et des savants

Dans leur volonté de réconciliation de la science et la religion, Les Lumières ont adopté la figure dégagée par le siècle du génie : le Dieu des philosophes, en le réduisant à une hypothèse. Kant, en limitant la Raison pour « donner sa place à la foi », vient loger Dieu dans le « défaut du savoir »(9). Le Dieu des philosophes et des savants paraît ainsi garantir un monde où tout est à sa place. Pourtant, le développement du savoir et des sciences elles-mêmes n’en finit pas de déplacer les frontières. En touchant de façon nouvelle au corps, les neurosciences veulent renouveler les noces du savoir et de la Foi. Nous en recueillerons deux témoignages. Le premier est celui du Dr Jill Bolte Taylor, neuroscientifique. Elle considère avoir eut l’expérience du Nirvana en ayant un accident vasculaire. Elle se l’explique à elle-même par le fait que l’accident vasculaire a interrompu le fonctionnement de son lobe gauche, lieu, pense t-elle du moi et des jugements que l’on porte sur soi et les autres. « Je me sentais comme un génie libéré de sa bouteille » écrira t-elle plus tard. Tous les soucis quotidiens liés à un frère schizophrène ou ses recherches de haut niveau étaient oubliés. Elle éprouve un sentiment océanique, au sens de Romain Rolland. Elle n’avait plus de limites « ma perception des frontières physiques n’était plus limitée au lieu où ma peau rencontre l’air » écrit –elle dans ses mémoires récemment publiées. Le plus étonnant sans doute est que sa modeste mystique de l’hémisphère gauche a eu un grand écho. Après une conférence lors du Congrès sur la Technologie, le Spectacle et le Design (TED Conference), et une interview sur le site d’Oprah Winfrey, elle est choisie par Time Magazine comme une des 100 personnes les plus influentes pour 2008. Les nombreux amateurs d’intersections entre bouddhisme et neurosciences sont particulièrement réceptifs. Elle sait parler aux croyants, comme son père, pasteur épiscopalien, en conjuguant science et croyance. « La religion est une histoire que le cerveau gauche raconte au cerveau droit »(10).

Time Magazine a une politique claire pour choisir les cent personnes les plus influentes de l’année. En 2006, un autre élu M. Richardson du laboratoire de neurosciences affectives de l’université du Wisconsin à Maryland se servait aussi de la dissymétrie des localisations cérébrales en imaginarisant l’expérience du bonheur grâce au scanneur par émission de positons. Pour lui, le bonheur est ce qui a lieu lorsqu’est activé le cortex préfrontal droit. C’est dans le même fil que dans le cas précédent : ce qui active le cortex gauche renvoie aux jugements, etc. Il veut montrer qu’il est possible de s’entraîner à écarter les pensées négatives par des techniques appropriées comme la méditation. Le Dalaï-Lama l’a confirmé dans ses entretiens avec Mathieu Ricard. Qui peut être contre le Dalaï-Lama, qui rentre dans la même catégorie consensuelle que les chatons et le soleil ! Tout le monde est pour, sauf les Chinois semble t-il. Il a prêté des athlètes de la méditation au laboratoire, qui a pu constater que les moines s’attachaient moins que le commun des mortels aux significations horribles ou plaisantes des images qui leur étaient présentées. Ils avaient peu d’inertie psychique engluée dans une signification particulière. En somme, la méditation permettrait d’atteindre vraiment l’idéal de l’attention flottante psychanalytique, de l’attention d’égal niveau. Le laboratoire, ravi de sa réduction du bouddhisme à une technique, a essayé d’en proposer une application thérapeutique cognitive. Hélas, en août 2007, dans The Journal, of Neuroscience, un membre du laboratoire, Tom Johnstone constate qu’il y a des personnes déprimées qui résistent à ces exercices, rejoignant ainsi la vaste catégorie formée par la psychiatrie contemporaine des « dépressions résistantes ». La preuve par la méditation définit les frontières entre religion et sagesses, qui veulent être abolies par le New Age et son exigence d’une preuve de l’existence par le bien-être(11). Le New Age appelle un Dieu qui serait réconcilié avec la science par la science elle-même. À sa façon, il poursuit le projet d’Auguste Comte qui voulait faire converger les esprits vers la doctrine unique, que se sont acharnés à produire ses « Cours de philosophie positive ». Après son effondrement psychique, son internement puis sa rencontre avec Clotilde de Vaux, il a reformulé les principes de sa religion de l’humanité : « L’amour pour principe, l’ordre pour base, le progrès pour but ». Le New Age vient de loin.

Dieu et la science : du rêve au cauchemar

Le rêve d’un Dieu réconcilié avec la science peut prendre des formes étranges, dans l’Iran chiite qui accueille volontiers les physiciens, pas seulement Pakistanais et coréens du nord, mais aussi des Américains, pour des échanges universitaires actifs. Le mysticisme iranien est réconcilié avec la science, non seulement par son programme de recherche sur l’énergie nucléaire mais aussi par des recherches de pointe dans les nanotechnologies où, de façon encore plus étonnante sur les cellules souches. Non seulement la révolution islamique Iranienne s’est dotée d’une puissante industrie automobile, mais aussi d’armement qui lui permet de produire des missiles balistiques et des fusées spatiales. Bientôt l’Iran va essayer de mettre en orbite son second satellite. Le guide suprême de la révolution, l’Ayatollah Ali Khamenei a encouragé les chercheurs « lorsque vous faites des recherches scientifiques, vous provoquez le déplaisir et le mécontentement des ennemis des aspirations de la révolution » a t-il déclaré lors d’une visite au centre Iranien de recherche sur les cellules souches en 2006(12). L’exemple Iranien célèbre les noces du développement de la technique et de l’appel au martyre. Le Chiisme se caractérise par cet appel, non seulement dans l’usage Djihadiste, mais dans son style cultuel exaltant le rappel de l’injustice du meurtre d’Ali, ou processionnel, proche des flagellants de la semaine sainte du catholicisme Sévillan. Henri Corbin nous a beaucoup appris sur la théologie chiite, seule héritière semble t-il de l’averroïsme et ses disciples nous ont cultivé sur les complexités de « l’acte d’être »(13). Ils ont moins médité sur l’appel mortel sur le versant non signifiant de la jouissance. C’est ce versant qu’indique Lacan dans la fantastique page(14), véritable traité d’histoire critique des religions où il oppose l’amour infini, transcendant qui définit la place du philosophe pour Spinoza, ayant réduit Dieu à « l’universalité du signifiant » et « l’offrande à des dieux obscurs d’un objet de sacrifice est quelque chose à quoi peu de sujets peuvent ne pas succomber dans une monstrueuse capture ». Dieu veut-il des sacrifices ? Les Aztèques en étaient sûrs, les Phéniciens aussi. Le sacrifice d’Abraham, l’Akeddah, a t-elle vraiment mis un coup d’arrêt décisif à cette certitude ? Joseph de Maistre en doute, et Lacan le confirme. L’amour infini ne tient pas devant l’appel à l’extase mortelle. La conjonction entre le Dieu du signifiant et l’offrande au sacrifice peut se conjoindre dans une figure qui nous révèle un point de structure. Le savoir engendré par la raison dévoile une face mortelle. Comment donc apaiser la raison lorsqu’elle se manifeste comme pulsion de mort ?

Les limites du salut par le rationalisme théologique

C’est la question dans laquelle s’engouffre le pape Ratzinger dans un texte publié peu de temps avant son accession au trône de pierre, alors qu’il était encre Préfet de la congrégation et de la foi. Pour marquer de façon nouvelle les limites de la raison, il part de la globalisation dans laquelle les civilisations se rencontrent dans un espace commun. Cette rencontre des civilisations potentialise à la fois les forces de production et celles de destruction de chacune des civilisations en présence. Plus encore que le fétichisme de la marchandise qui détourne de Dieu dans la généralisation de la consommation, ce que le futur Pape met en exergue c’est l’impact de l’industrie biologique qui permet à l’homme de produire l’homme. « L’homme est désormais capable de faire des hommes, de les produire pour ainsi dire dans l’éprouvette. L’homme devient un produit, et du fait même le rapport de l’homme à lui-même se modifie de fond en comble. Il n’est plus un don de la nature ou du Dieu créateur, il est son propre produit. »[15] Il en définit le danger dans la mesure où comme produit, il devient alors déchet. Il a surtout en tête la question des embryons utilisés dans la recherche. C’est ainsi qu’il aperçoit la pulsion de mort à l’œuvre dans le savoir. Il se demande alors comment garantir que le fonctionnement de la raison laissée à elle-même ne conduise pas à l’anéantissement atomique ou biologique de l’espèce. Comment fonder une éthique qui préserve du néant et de la mort. Son questionnement de la raison s’appuie sur la synonymie entre deux emplois de la raison : la raison grecque d’une part et le savoir produit par le sujet de la science. L’enjeu de cette couture est de faire oublier la coupure épistémologique du surgissement de la science. C’est bien elle qui produit de l’illimité dans le savoir et qui interdit la réconciliation avec la raison de l’humanisme. L’oublier c’est ouvrir la voie avers le scientisme du religieux, figure ô combien contemporaine.

Pour limiter le déchaînement du savoir, la religion est candidate. Mais le Pape lui-même voit les limites de son pouvoir que représente la face obscure de Dieu. Après la guerre froide, si le spectre de la Grande Guerre nucléaire recule, c’est maintenant le terrorisme qui est venu au premier plan au sein même de la civilisation, spécialement au nom de la défense de la religion. Il ne cite pas explicitement l’islamisme radical, mais il pose une question plus générale au moyen du terrorisme religieux. « Le comportement terroriste est aussi pour partie justifié comme une défense de la tradition religieuse contre l’athéisme de la société occidentale…La religion est-elle une force qui permet d’être heureux et d’être sauvé, ou n’est-elle pas plutôt une force archaïque et dangereuse qui édifie de faux universalismes et fomente ainsi l’intolérance et le terrorisme ?»(16) Comment alors garantir que le sentiment religieux ne conduise pas au pire, sinon par la raison ? Le Pape est dialecticien et il rappelle, comme Lacan, que ce sont les pères de l’Eglise qui ont, les premiers, fait appel à la raison pour réguler ce que le pape lui-même appelle les pathologies des religions. « Elles rendent nécessaire de considérer la lumière divine de la raison comme une sorte d’organe de contrôle que la religion doit accepter comme un organe permanent de purification et de régulation – une vue qui était du reste celle des Pères de l’Eglise »(17).

Peut-on trouver un principe de régulation de la raison dans la raison elle-même comme l’a tenté la définition d’un « droit naturel ».  La disparition de l’idée même de nature dans le savoir scientifique renvoie l’idée même d’un accord de la nature et de la raison au rang des utopies mortes. Le point tournant là-dessus a été le darwinisme. « Cette vision de la nature s’est effondrée lorsque la théorie de l’évolution a triomphé »(18). C’est pourquoi il conclut à la vanité de la recherche d’un fondement éthique universel commun, abstraction vaine. C’est une pique à son vieil adversaire Hans Küng, partisan de la définition d’un « ethos mondial ».
Il justifie ainsi sa recherche d’un Signifiant maître plus puissant que la Loi naturelle et la nécessité de la place du Créateur comme « raison de la nature ». Ce recours original à la raison ainsi entendue lui permet d’étendre le principe aux autres civilisations. Pour l’Inde et le Bouddhisme, ce serait le Dharma, pour le monde chinois ce serait le Ciel. Il conclut : « L’interculturalité me semble constituer aujourd’hui une dimension indispensable dans le débat autour des questions fondamentales concernant l’être homme “(19). Dans cette quête, l’interculturalité joue le rôle que jouait l’intersubjectivité pour fonder le rêve de l’universel. C’est par l’écoute, comme il le dit bien de ce bruissement du signifiant maître que toutes les traditions ont connu que l’universel sera sauvé par un nouvel agapè présenté comme « consentement à une écoute » des autres cultures, ainsi garantie par un principe de « raison de la nature ».

De la pluralisation au pas-tout, la religion et l’incertitude

La civilisation contemporaine d’une nature affolée par le savoir peut-elle être vraiment garantie ? Il semble plutôt que la vigueur de la croyance s’origine dans la situation d’incertitude ressentie dans les démocraties occidentales. Une enquête publiée par le fameux Pew Center, le 23 juin, constate que 90% des Américains croient en Dieu(20) mais les résultats sont difficiles à interpréter. Un commentateur notait qu’aux USA, même les athées croient en Dieu. De même en Europe : « Il est maintenant nécessaire de distinguer entre les « sans religion croyants » et les « sans religion incroyants », le fait de se déclarer « sans religion » ne signifiant pas l’absence de croyances et d’intérêts pour le spirituel »(21). Le spirituel se diffuse dans la sphère politique publique, envahie par les « questions de société » où les clivages philosophico-religieux traversent les appartenances politiques. La Gay Pride du 28 juin 2008 ouverte par Bertrand Delanoë et Jack Lang était là pour nous le rappeler, ainsi que les affrontements avec les Catholiques conservateurs en Tchéquie. La désinstitutionalisation des croyances renforce des mécanismes identitaires recomposés où les religions participent avec d’autres identifications à fournir à l’individu isolé de la nouvelle sécularisation une identité plurielle. Le nouvel appel du religieux n’a pas pour référence ultime un fondamentalisme nécessaire. Il s’accommode de l’instabilité et du pluralisme. Il s’inscrit pour certains dans la sécularisation qui paradoxalement « renforce la spécificité du religieux »(22). Ce règne de la pluralisation peut-être décrit par la sociologie comme le style actuel de l’incroyance dans notre modernité. « Avec l’ultramodernité, il ne s’agit plus de se concurrencer pour exercer la transcendance collective comme au bon vieux temps où le politique et le religieux se disputaient la place, mais de reconfigurer ses relations dans une toute autre conjoncture civilisationnelle marquée par l’incertitude et la subjectivation des valeurs »(23). S’agit-il de pluralisation ou d’incertitude ? Ce que n’aperçoivent pas les sociologues c’est que la disjonction entre croyance et certitude si elle peut définir notre moment c’est pour le dire avec Jacques-Alain Miller que « La véritable révélation, c’est l’absence de rapport sexuel ». C’est celle qu’annonce la psychanalyse. L’analysant et le croyant se séparent en ceci que le croyant renonce à la révélation qui peut lui venir de l’Inconscient qui parle en lui. « Tandis que l’analysant à remettre l’objet petit a à l’analyste, ménage son accès à la vérité »(24).

Pour notre révélation, l’accès de chacun à sa vérité est particulier. Il n’y a pas d’accès unique pour tous. À l’opposé de tous ceux qui pensent sauver le monde en renforçant le nom de Dieu comme nom du lien social, nous soutenons que la Société n’est pas l’Autre. Les nouvelles érotiques du divin ne seront pas ordonnées par un nouvel agapè, un nouvel amour de l’humanité universelle orienté par le signifiant maître du Créateur. Elles passent par le pas-tout auquel est confronté le sujet contemporain du discours de la psychanalyse. Celui-ci met au jour l’inexistence du rapport sexuel entre les limites de la jouissance phallique et l’infini de la jouissance féminine. Il ne s’agit plus seulement de pluralisation. Lors du Forum de novembre, Jean-Claude Milner faisait valoir une conséquence inattendue du principe d’illimitation dans la société, faute d’un extérieur possible, le sujet se retourne contre lui-même. Si seul le corps donne sa consístanse au parlêtre, et non plus le discours rêvé universel, l’extraction de l’objet a se fera toujours plus pressante pour pallier les effets du déchaînement de la pulsion de mort.

29 juin 2008

(1) Maurois A., Disraeli, Gallimard, 1927, p. 238.
(2) Ibid., p. 239.
(3) Miller J.-A., “Un effort de poésie”, Cours 2002-2003 inédit, Cours n°16, 14 mai 2003.
(4) Ibid.
(5) Lévy B.-H., “Chronique”, Le Point, 16-01-2008
(6) Tincq H., “M. Sarkozy, la laïcité et la “religion civile””, Le Monde, 26-01-2008
(7) (5) Lévy B.-H., “Chronique”, op. cit.
(8) Droit R.-P., “In God we trust”, Le Monde, 23-11-2007
(9) Miller J.-A., “Un effort de poésie”, op. cit.
(10) Kaufman L., “In a damaged left brain, a shortcut to Nirvana”, New York Time publié dans le supplément du Monde du 21/06/2008
(11) Miller J.-A., “Un effort de poésie”, op. cit.
(12) Erdbrink T., “Iran makes the sciences a part of its revolution”, Washingtonpost.com, 06/06/2008
(13) Jambet C., L’acte d’être ; la philosophie de la révélation chez Mollâ Sadrâ, Paris, Fayard, 2002
(14) Lacan J, Le Séminaire, livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1994, p. 247
(15) Ratzinger J., “Démocratie, droit et religion, in Les fondements prépolitiques de l’Etat démocratique” (texte extrait de la rencontre le 19 janvier 2004 à l’Académie catholique de Bavière entre le philosophe Jürgen Habermas et le Cardinal Joseph Ratzinger), Esprit, n°306, juillet 2004, p.19
(16) Ibid.
(17) Ibid.
(18) Ibid.
(19) Ibid., p. 25
(20) Les résultats sont publiés sur le site du Nouvel observateur dans sa rubrique Amériques.
(21) Willaime J.-P., “Reconfigurations ultramodernes”, Esprit, n°333, mars-avril 2007, p. 147
(22) Roy O., cité dans l’article de Jean-Paul Willaime, p. 149
(23) Ibid., p.154-155
(24) Miller J.-A., “Un effort de poésie”, op. cit.