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Passion du nouveau

Passion du nouveau

Passion du nouveau

Jacques-Alain Miller

Extrait choisi et établi par Catherine Bonningue

Freud a laissé l’analyste prisonnier de la fonction du père, tandis que Lacan s’est avancé jusqu’à interpréter le père, d’une interprétation qui comporte ravalement. Par le biais de l’hystérie, dans la relecture du cas Dora dans L’envers de la psychanalyse, il fait surgir le secret du père, ou la vérité de son amour comme étant la castration. Il indique une vérité dont l’œuvre de Freud sur la religion est la dénégation, à savoir que le père est châtré.

Freud est resté suspendu dans son élaboration du discours analytique à une idéalisation du père, celui qui dit non à la jouissance du fils, le fondement inoubliable du renoncement aux pulsions comme prix à payer pour gagner l’amour. Voulant désacraliser l’ordre social, il a sacralisé l’impuissance à jouir et maintenu la loi comme désirable. Voilà ce qui anime aujourd’hui la nostalgie des psychanalystes et les fait réactionnaires.

La psychanalyse lacanienne pose au contraire que l’impuissance est imaginaire et que ce qui est réel, c’est l’impossible. Lacan le démontre en faisant saillir dans la théorie de Freud une discordance entre le mythe d’Œdipe et celui de Totem et tabou.
Le thème du meurtre chez Freud n’est rien qu’une dénégation de la castration. La permission de jouir ne change rien à ce qui est la structure de la jouissance. Une fois la psychanalyse délestée du père et de son interdit, c’est la jouissance même qui comporte une béance. C’est la jouissance même qui fait trou, qui comporte une part excessive qui doit être soustraite, et le père freudien comme le Dieu du monothéisme n’est que l’habillage, la couverture de cette entropie. Ce trou-là se retrouvera comme l’absence du rapport sexuel entre l’homme et la femme, introduisant par là une structure différenciée de la jouissance selon les sexes. Dès lors, la généalogie freudienne de Dieu se trouve déplacée du père à La femme.

Freud, établissant la généalogie de Dieu, s’arrêtait au Nom-du- Père. La généalogie lacanienne fore la métaphore paternelle jusqu’au désir de la mère et la jouissance supplémentaire de la femme. Lacan nous indique la voie d’une psychanalyse de l’époque de la permission de jouir, où la béance intrinsèque de la jouissance ne s’abrite plus derrière le père.
La vraie révélation dont les chrétiens ont eu horreur, c’est qu’il n’y a pas d’entente avec la jouissance. Les psychanalystes ont eu horreur de ce que l’expérience analytique répercutait de cette révélation, à savoir que le parlêtre déprogramme le rapport sexuel, et ils se sont réfugiés dans le sein du père.

L’horreur une fois surmontée par le mathème, un champ s’ouvre pour la psychanalyse, non pas pour l’espoir, mais pour la passion du nouveau. Les psychanalystes de demain ne sont pas les enfants du père et ne répondront à la norme d’aucune Église. Dans l’ère post-paternelle, chaque analyste est particularisé par la voie propre à lui seul qui lui est ouverte, la voie de son escapade.

11 juin 2003