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Politique de la psychanalyse, psychanalystes en politique et passage de discours

Politique de la psychanalyse, psychanalystes en politique et passage de discours

Domenico Cosenza

Novembre 2017

Dans sa Conférence de Madrid du 13 mai 2017 (1), Jacques-Alain Miller parle d’un risque en acte, toujours imminent, concernant le psychanalyste : l’asservissement inconscient à un S1 provenant du champ de la politique. Un S1 auquel il s’identifierait en tant qu’individu, un S1 qui, en place d’agent, rendrait ainsi de fait l’opérativité de l’analyste subordonnée et fonctionnelle au discours de maître. C’est un risque dont J.-A. Miller a donné plusieurs exemples au cours de ces derniers mois, depuis qu’il a entamé la nouvelle phase de son enseignement – celle dite du passage à JAM 2. Il a en particulier mis l’accent sur le risque d’un lien identificatoire des analystes à un parti ou mouvement politique qui pourrait lier, à son insu, le savoir de l’analyste aux exigences du discours du maître. Cette subordination au discours du maître peut prendre diverses formes.

Une version en serait une subordination auxiliaire, au sens où les philosophes médiévaux pensaient la philosophie comme ancilla theologiae. Dans cette perspective, la psychanalyse peut fonctionner comme une discipline justifiant les idées avancées par un parti ou mouvement politique, susceptible de transformer l’analyste, souvent malgré lui, en une sorte d’agent idéologique. Le savoir analytique risque de devenir dans ce cas un savoir au service du maître du moment.

Une autre version peut se manifester sous la forme d’une stérilisation politique de la psychanalyse. Là, l’analyste apparaît comme clinicien pur, neutre, immunisé dans sa pratique contre les vicissitudes du monde dans lequel il vit. Il s’agit d’une version possible de la belle âme qui peut capter l’analyste. Cette position ne prend pas en compte le fait que c’est au symptôme qu’il a affaire tous les jours dans sa rencontre avec l’analysant – symptôme qui, comme le soulignait J.-A. Miller dans la Conversation d’Arcachon, a la structure même du lien social (2).

Dans la perspective introduite par J.-A. Miller, il y a quelque chose me semble-t-il de radicalement différent quand il nous propose, à partir de la Massenpsychologie de Freud, de « faire exister la psychanalyse dans le champ politique » (3). Ce vecteur ouvre le champ à une « clinique de la civilisation », encore à construire mais dont nous pouvons trouver les mathèmes dans Lacan. Pour ce faire, il me semble absolument précieux de se référer en particulier, comme l’a rappelé Rosa Elena Manzetti dans son texte d’ouverture au débat vers le Forum de Turin (4), au plus « politique » des Séminaires de Lacan : le Séminaire XVII, L’envers de la psychanalyse.

Nous pouvons y repérer deux dérives possibles grâce aux mathèmes des quatre discours. Ils nous permettent de situer logiquement une variété de phénomènes historiques et sociaux qui impliquent la psychanalyse et mettent à l’épreuve son statut de discours.

La première dérive est précisément celle liée à l’identification à un S1 mis en position dominante, encore plus problématique quand un tel positionnement devient chronique, adialectique, inhibant la rotation d’un quart de tour des mathèmes et s’opposant dès lors au passage d’un discours à un autre. Dans ce registre, conformément à la Massenpsychologie freudienne, se manifestent à des degrés divers d’intensité toutes les formes de lien social dans lesquelles l’identification au maître induit une désubjectivation directement proportionnelle de l’individu, qui atteint sa forme extrême dans les totalitarismes et fondamentalismes centrés sur la référence à un leader charismatique.

Une autre dérive, très présente dans la société contemporaine, est donnée par la chronicité du discours sous sa forme universitaire, à-travers l’installation tout aussi désubjectivante du signifiant impersonnel S2 en place d’agent. Dans ce registre, on peut reconnaître les effets dégradants du scientisme et de la technocratie, mais aussi de la bureaucratie et de la standardisation élevés au rang de paradigme totalisant, qui ravalent le sujet au rang de déchet. Nous ne mesurons que trop bien, au-travers des batailles que nous avons conduites et que nous poursuivons, les effets ravageants des politiques gouvernementales visant à réglementer l’exercice des professions thérapeutiques et la santé mentale.

La psychanalyse en tant que praxis politique contre les effets néfastes de la chronicisation idéologique du discours, rendant possible la remise en cause du sujet à partir du transfert, à-partir d’un changement de discours. La démocratie, condition d’existence de la psychanalyse, est structurellement liée à cette dynamique de changement discursif, qui permet la rectification de la position du sujet en le décollant des identifications aliénantes dont il est captif. Quand le pouvoir établi exclut ou persécute la possibilité de cette dynamique, la psychanalyse voit le terrain de son exercice miné. C’est pourquoi, d’une part, la psychanalyse a besoin de la démocratie comme condition d’existence et, d’autre part, le désir de démocratie est noué au désir de l’analyste.

 

1 : Miller J.-A., « Conférence de Madrid », Lacan Quotidien, n° 700, 20 mai 2017.

2 : Cf. La Conversation d’Arcachon. Cas rares : les inclassables de la clinique, Paris, Agalma, coll. Le Paon, 1997, p. 193.

3 : Miller J.-A., « Conférence de Madrid », op. cit.

4 : Manzetti R. E., « Vers le forum “Désirs décidés pour la démocratie en Europe” », Lacan Quotidien, n° 743, 6 octobre 2017.