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Que se passe t-il à Barcelone ? La difficile « passe » du nouveau

Que se passe t-il à Barcelone ? La difficile « passe » du nouveau

Anna Aromí

Barcelone, 7 octobre 2017

Cette fois-ci l’instant de voir eut lieu pour beaucoup. Le dimanche, 1er octobre, tous les écrans montrèrent la même scène. Depuis lors, cette scène ne cesse pas de passer en boucle. Il s’agit de ne pas se laisser attraper par cette boucle. Appliquons l’art analytique de la lecture : qu’est-ce que cette scène ? Qu’est-ce qu’on y voit ?

En premier lieu, l’horreur de la brutalité policière. Pour certains, cette brutalité n’était pas nouvelle, qu’elle rappelle une autre époque en accentue l’horreur. On y reconnaît la même tonalité flamboyante, rance, voire sociopathe.

Il ne faut pas s’y tromper, nous avons été les témoins d’une application du gouvernement par la force, non d’une manifestation de la Politique, ni de la Justice, ni de la Loi, chacune écrite en majuscule dans la mesure où son l’efficacité éthique émane de la reconnaissance d’un point d’impossible, d’une représentation du S(A/).

Il y a des actes qui obtiennent leur légitimité du seul fait d’assumer l’impossible traitement de l’inconciliable que cette barre indique et de l’irréductibilité de cet impossible. En conséquence, la grandeur d’un acte, politique ou juridique, a pour corrélât l’authenticité de sa modestie. Comme me le disait un magistrat il n’y a pas longtemps : « les progrès sociaux devancent toujours la loi, c’est en cela qu’ils sont des progrès, et la justice suit en essayant de les ordonner.

La psychanalyse a beaucoup à dialoguer avec la justice. Cette conversation vient de loin. Freud ou « gouverner comme impossible », Lacan ou le discours du maître comme discours de l’inconscient, entre autres… Au fond, il s’agit de quelque chose de très simple et de très difficile à la fois, comme l’a dit Jacques-Alain Miller lors de l’un des Forums Anti-haine : il s’agit de faire reconnaître aux politiques qu’il y a dans la politique, un réel. C’est très sérieux. Et pas seulement pour les politiques, c’est sérieux surtout pour les psychanalystes.

Revenons sur la scène en boucle. La brutalité policière du dimanche était en effet nouvelle pour les plus jeunes. Plusieurs générations de jeunes gens – et de moins jeunes – la connaissaient un peu au travers des récits familiaux ou de leur scolarité, mais ils n’avaient jamais été témoins de quelque chose de cet ordre. Ils ne l’avaient pas vécu. Ce dimanche leurs corps étaient là et ils ont été frappés : les moins chanceux, physiquement mais tous, sans exception, par l’impact physique des images : une image peut faire événement de corps.

Colère, tristesse, stupeur, peur … les affects passent au premier rang comme effet d’un tel événement. Ces derniers jours produisent une espèce d’éducation sentimentale forcée, dans le domaine politique. Ce n’est pas sur les affects que doit se concentrer notre lecture. Ce n’est pas ce qui est intéressant car dans le monde des affects, comme le dit Lacan, la tromperie est garantie. Excepté pour l’angoisse, véritable boussole, qui peut mettre chacun sur la voie de son désir singulier. Lire cette angoisse et ses manifestations, c’est à quoi s’appliquent les analysants ces derniers jours et pour beaucoup avec une rigueur et un courage qui me font penser aux éloges que Freud et Lacan consacrèrent aux névrosés en analyse en temps de guerre.

Retournons au dimanche 1er octobre : on ne peut pas dire que tout a commencé là, bien sûr. Il s’agit d’une histoire qui vient de loin, et même de très loin. Elle vient d’une Constitution qui a noué la fin du franquisme et la modernité européenne en laissant comme reste le (mauvais) état des Autonomies. Cette histoire vient aussi d’une guerre dans le seul pays d’Europe dont les gouvernements successifs n’ont jamais renié le national-socialisme, elle vient d’une République que …

Pour pouvoir lire ce qui arrive, il faut introduire une coupure. C’est en cela que la lecture est affine à la castration. On lit depuis une coupure, on lit à partir de l’isolement d’un signifiant de la chaîne.

Pour lire, pour parler, il ne faut pas chercher l’Un. Ce serait un complet contresens. On parle ou on lit à partir d’une coupure. Parler c’est accepter de rencontrer Autre chose, de se retrouver face à la différence, chez l’interlocuteur ou en soi-même. Si l’on n’accepte pas cela, parler se réduit à la tentative de convaincre celui qui est en face de moi, c’est le coup de bâton pour l’obliger à accepter.

Il s’agit de quelque chose que savent les thérapeutes les plus lucides et c’est pour cela que les plus éthiques s’angoissent parfois. Pratiquer la psychanalyse n’est pas seulement exercer un métier impossible, c’est aussi consentir à une clinique qui n’opère qu’à conserver son fond d’inhumanité radicale : par exemple, savoir qu’il y a des choses qui ne méritent même pas d’être essayées.

Je reviens pour la troisième fois à l’effort de cerner ce qui de cette scène fait une boucle : la chose la plus significative qu’on ait vue dimanche n’est pas la brutalité, ça, c’est du déjà vu. La chose la plus significative ça a été les gens. Voilà ce qui a été surprenant et qui continue de l’être. Si aujourd’hui j’écris, après avoir maintenu un silence discret auquel j’espère pouvoir retourner bientôt, c’est pour contribuer à ce que cet effet de surprise ne soit pas écrasé. Au moins qu’il ne soit pas écrasé trop vite, pas avant que nous ayons pu le ramasser, le lire et en apprendre quelque chose.

En premier lieu, au-delà des sensibilités politiques de chaque analyste, nous devrions reconnaître que ces gens surprenants ne sont pas l’autre pôle de la brutalité policière. Ce n’est pas le a-a’ du miroir, dans cette affaire il y a déjà beaucoup trop de miroirs. Bien qu’il y ait eu de nombreuses personnes se livrant les mains en l’air qui ont été frappées et humiliées, leur fonction sur cette scène que nous essayons de lire ne peut être réduite au rôle de partenaires. Il s’agit de quelque chose d’autre.

On a entendu dire que tout cela insinuait, une nouvelle forme de démocratie, une nouvelle façon d’intervenir en politique, une actualisation des indignés du 15 mai 2011 dont on assisterait aux répliques dans les rues, sur les places. Un nouveau sujet politique. Miquel Bassols a récemment consacré un de ses textes à cette question.

Il ne fait aucun doute qu’il y a quelque chose de nouveau dans la forme de cet événement. Le nouveau surgissant de l’ancien en l’utilisant pour émerger : de Buñuel à Almodóvar, en passant par Berlanga. Je ne cède à aucune frivolité en disant cela ; comme je l’ai déjà expliqué ailleurs, c’est l’opération même que fait Lacan avec le cinéma. L’art est quelque chose de très sérieux parce qu’il met des paroles et des images sur des choses dont l’existence nous serait autrement inconnue.

Voilà pourquoi je crois que la psychanalyse pourrait aider à localiser dans ce qui est en train de se passer à Barcelone, en Catalogne, en Espagne, quelque chose d’aussi subtil et modeste que de nucléaire : la manifestation authentique d’un désir d’Autre chose.

Avant d’étouffer ce désir avec des étiquettes politiques, ne s’agit-il pas de lire en lui un Wunsch, une poussée pulsionnelle ? On me dira peut-être qu’il y a là une pulsion de mort. Bien sûr ! Dans la mesure où la pulsion de mort est indissoluble de la vie (Freud dixit). La pulsion de mort ne chemine pas toute seule, sinon le monde n’existerait pas.

Les analystes, nous qui parlons beaucoup de division, devrions nous rappeler que c’est par elle que la vie du sujet est possible. La division est la condition de son existence, son habitat même, en tant que condition du désir. La question intéressante n’est pas celle de la division, mais de son traitement, sa symptômatisation.

Comme me le disait un bon ami et analyste, je crois que dans ces jours-ci si compliqués, il s’agit paradoxalement de « ne pas rater la meilleure partie de la vie ». La vie même. Le réel de la vie.

Je suis convaincue que le nouveau qui essaie de se frayer une voie dans toute cette confusion est quelque chose qui n’a pas encore trouvé de nom.

Les analystes voudront-ils y mettre du leur pour le trouver ?

Traduction: Alin Salom, Omaïra Meseguer et Vanessa Sudreau