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Qu’est-ce qu’un psychanalyste ? (1)

Qu’est-ce qu’un psychanalyste ? (1)

Qu’est-ce qu’un psychanalyste ? (1)

Cartel : Pierre-gilles Gueguen, Thierry Jacquemin, Pauline Prost, Herbert Wachsberger, Rose-Paule Vinciguerra (plus-un). Rédacteur : Rose-Paule Vinciguerra

A quoi est tenu un analyste ?

De l’existence du psychanalyste à laquelle il avait donné corps, Freud a produit la justification : c’est la demande de quelqu’un qui souffre, d’être libéré de son symptôme. Ce symptôme qui fait la douleur d’un sujet est sa réalité la plus intime et la plus étrangère et il en ignore la cause. A cet égard, un analyste est celui qui prend au sérieux cet impossible à supporter dont le symptôme en son fond témoigne et il ne cherche pas d’emblée à le recouvrir par des prescriptions de conformité sociale. Il tient cet impossible à supporter pour unique.

Il n’y a là ni compassion ni charité : simplement un analyste sait que ce que recèle un symptôme, la matière même de l’inconscient, est fait de paroles qui ont été dites et qui ont pu valoir pour des sentences. Ou encore de pertes réelles, d’événements inoubliables sur lesquelles le sujet n’a pu mettre de mots. Et ce qu’il attend, à travers ce que dit l’analysant, c’est ce que le sujet ne sait pas qu’il sait, le message crypté dont il est porteur et qu’il s’agit de l’aider à lire.

Celui qui adresse son symptôme au psychanalyste suppose cependant que celui-ci en détient “ le secret unique ”. Il le constitue en sujet supposé savoir.

De la supposition de savoir attribué à l’Autre, il y en a toujours eu. Depuis le chaman jusqu’au médecin de famille, en passant par le maître de sagesse, le curé… Qu’est-ce qui distingue donc celle qui est accordée au psychanalyste ? Et en quoi ne se réduit-elle pas à une suggestion ?  C’est ici une supposition de signification du savoir inconscient qui est accordée à l’analyste et si elle peut opérer, c’est parce que celui-ci, d’entrée de jeu, a su rectifier mais aussi souligner, ponctuer, “ mettre des points d’interrogation ” ou des “ x ” dans le discours du sujet(1), c’est-à-dire faire entendre son propre dit à celui qui est venu demander une aide.

Au commencement donc, l’analysant s’offre à mettre en mots ce qu’il ne peut qu’à peine dire et de ce fait il met en acte la structure de langage de l’inconscient. L’analyste qui interprète, au moment opportun et à propos, fait résonner l’inconscient de l’analysant en puissance. Il ne commente pas ce qu’a dit l’analysant, n’en fait pas une construction à la fin de la séance; il opère plutôt avec une grande sobriété, souvent dans la coupure de la séance dont le dernier mot se détache dans sa pureté signifiante et vient s’ajointer à la chaîne signifiante, constituant ainsi la trame de l’inconscient d’un sujet. Seule une interprétation est à même de susciter le transfert qui amène le sujet à placer l’analyste en position de grand Autre du sujet lui-même et non pas en celle de semblable. A cet égard,  le psychanalysant “ fait ” le psychanalyste, au sens fort du terme(2)… “ Témoin…, dépositaire…, référence…, garant…, gardien…, tabellion…, l’analyste, dit Lacan, participe du scribe “(3).

Est-ce à dire que l’analyste, sujet supposé savoir, sache ? Sans doute est-il au-delà de ce que le sujet sait mais il faut bien dire que lui-même “ n’est efficace qu’à s’offrir à la vraie surprise ”(4). Et de fait, un analyste s’en tient au conseil de Freud : aborder chaque cas comme s’il était le premier dont il ait à connaître. L’imposture serait de se considérer “  à tu et à toi avec l’inconscient ”(5). Dans Conseils aux médecins sur le traitement analytique, Freud en 1912 recommandait déjà à l’analyste d’ “ éviter toute spéculation ou rumination mentale pendant le traitement ” et de ne pas soumettre le matériel à un travail intellectuel de synthèse avant que l’analyse n’ait été terminée(6). L’analyste est ainsi tenu de n’imposer rien, rien qui soit de l’ordre du rétablissement “ d’un droit naturel ” ou d’ “ une harmonie naturelle ”(7): “ ne pas dicter son désir ”(8), ne pas gêner le travail du sujet, ne pas se servir du transfert pour suggestionner, “ formater ”, ne pas proposer de modèles identificatoires. Un psychanalyste doit savoir attendre, savoir se taire aussi s’il veut qu’à la fin, un sujet prenne la mesure de l’insoupçonnable de sa propre vérité et sans doute aussi de ce qui reste irréductible de son symptôme. Ainsi un psychanalyste ne sait pas à l’avance ce que sera l’issue d’une analyse et il ne peut donner que ce qu’il a. Ce qu’il a, ce n’est rien d’autre que son désir. A cet égard, il est comme l’analysant, à ceci près que le sien est un “ désir averti ”(9). Et c’est parce que son désir est averti qu’il ne cèdera pas au fantasme de se confondre avec le bien de celui dont il a la charge.

Compagnon de recherche sans doute(10), il est cependant plus que cela car  il ne perd jamais la mesure que le désir du sujet n’est que le désir de l’Autre.

Assurément, en s’adressant à un analyste, l’analysant ne pressent pas au départ que se posera la question radicale de son désir en tant que désir de l’Autre, et que ce désir l’amènera à contester ce qu’il croyait vouloir. Mais un psychanalyste a pour lui-même appris ce qu’une psychanalyse recèle d’inattendu concernant les croyances, les espoirs, les illusions ; il a appris que la question du souverain bien est une question fermée et qu’un sujet aura à extraire de son vouloir les faux biens, les fausses demandes comme les faux dons pour aborder la question de la jouissance dont son symptôme en son fond se sustente.

Car le déchiffrage du sens du symptôme n’est pas seul en jeu dans l’expérience analytique. Celui-ci est aussi tramé par une exigence de satisfaction, paradoxale mais pourtant bien réelle. Cette satisfaction n’est pas sans lien avec un fantasme fondamental qui, à son insu, oriente la vie du sujet. Aussi bien, l’analysant vise-t-il en l’analyste “ le partenaire de son fantasme ”(11) et il espère pouvoir récupérer à travers lui “ quelque chose de l’objet perdu ”(12). L’analyste qui supporte d’entendre le plus inavouable pour un sujet, supportera donc cela. Il sait en effet par l’expérience de son analyse ce qu’il est advenu de son propre fantasme à la fin de sa cure, les “ jeux de miroir ” comme les lectures contradictoires qu’il a suscités, et la façon dont ce fantasme a recélé en même temps l’objet-cause du désir ; aussi l’analyste se prête-t-il à incarner cet objet précieux que l’analysant croit qu’il détient. A cet égard, il n’objecte pas au fantasme, il en laisse jouer et se déployer la chaîne souple, sachant sans doute mieux qu’un autre ce qu’il advient de l’objet perdu à la fin d’une analyse. Ce faisant, il tient la balance entre le point où le sujet se voit aimable et celui où il pourra apercevoir sa propre donne dans le malheur dont il se plaint.

C’est dans ce parcours que se déploie le tact de l’analyste. Celui-ci se manifeste notamment dans le maniement du temps de la séance. Si l’inconscient est imprévisible, disparu aussitôt qu’apparu – un instant plus tard…, c’était perdu ! – c’est l’inconscient qui crée le temps de la séance et l’analyste épouse ce temps. Lacan comparait l’analyste à Orphée(13) retrouvant Eurydice pour la perdre aussitôt de nouveau. Et pour l’analyste, refuser ce temps, c’est toujours intervenir trop tôt ou trop tard. C’est là affaire de tact et aucune règle ne peut y suppléer. Ajoutons que l’analyste est aussi pour Lacan un “ maître zen ” qui met tout son poids dans une coupure de la séance qui fait scansion temporelle et interprétation. Des effets de vérité peuvent alors émerger et se constituer en savoir.

Ainsi un psychanalyste manifeste-t-il les effets de sa formation : du hasard des rencontres traumatiques qui ont marqué un sujet, savoir faire advenir un ordre symbolique. En se faisant la dupe de l’inconscient. En s’en faisant la mémoire. Mais aussi bien mener un sujet, au-delà de la distance qu’il peut prendre avec son fantasme, jusqu’à la saisie d’un mode de jouir singulier, irréductible comme tel à tout effet de signification. Là n’est pas le moindre enjeu de la formation d’un psychanalyste.

Notes

(1) Jacques-Alain Miller, émission sur France culture : L’interprétation est une ponctuation.
(2) Lacan, Le Séminaire, livre XVI, D’un Autre à l’autre, Seuil, Paris, 2006, p 352
(3) Lacan, Fonction et champ de la parole et du langage, Ecrits, Seuil, 1966, p 313
(4) Lacan, Le Séminaire, livre VII, L’éthique de la psychanalyse, Seuil, Paris, 1986, p 275
(5) Jacques-Alain Miller, Le banquet des analystes, ”, cours d’orientation lacanienne 1989-1990, inédit en français. En espagnol : El banquete de los analistas, texte établi par Graciela Brodsky, traduit par Nora A. Gonzáles, Buenos Aires/ Barcelone, Mexico, Paidós, 2000.
(6) Freud, in De la technique psychanalytique, chapitre VII, p 65, PUF, Paris, 1967
(7) Lacan, Le Séminaire, livre VII, L’éthique de la psychanalyse, Seuil, Paris, 1986, p 311
(8) Lacan, Le Séminaire, livre VII, L’éthique de la psychanalyse, Seuil, 1986, p 360
(9) Lacan, Le Séminaire, livre VIII, Le transfert, Seuil, Paris, 1991, p 220
(10) Lacan, Le Séminaire, livre VIII, Le transfert, Seuil, 1991, p 314
(11) Eric Laurent, Ornicar ? digital, n° 293
(12) Eric Laurent, idem
(13) Lacan, Le Séminaire, livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Seuil, Paris, 1973, p 27