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Religion, psychanalyse

Religion, psychanalyse

Religion, psychanalyse

Jacques-Alain Miller

Un effort de poésie, Orientation lacanienne III, 5, leçons des 14 et 21 mai 2003, soit les première et deuxième de la partie intitulée « Religion, psychanalyse ». Texte et notes établis par Catherine Bonningue.

Expérience religieuse – retour du religieux

Latence épistémique
Je vous retrouve après une halte, un temps de suspens, qui a peut-être eu pour moi la valeur d’un temps de latence. Quelle est la valeur d’un temps de latence dans l’ordre du savoir ? C’est une forme, une détermination du temps pour comprendre.
La latence, nous en connaissons la fonction dans la théorie du développement sexuel de l’être humain telle que Freud en a dessiné l’articulation dite diphasique. Il y voit d’ailleurs le propre de l’espèce humaine dans l’ajournement de la pleine disposition de l’activité sexuelle. Cela fait partie de ces imaginations de Freud, de celles qui ont été invalidées par le développement, que l’on imagine validé, du progrès scientifique, et que les analystes ont laissé de côté comme les extravagances du fondateur.

Peut-être y a-t-il néanmoins de ce côté-là — c’est ce qu’indiquait Lacan — de quoi chercher à pénétrer ce qui à nous-mêmes reste opaque de ce qui continue de fonctionner de l’opération analytique.
L’articulation dite diphasique du développement sexuel comporte que la vie sexuelle fleurit jusqu’à cinq ans et puis qu’il y a latence, absence de développement, voire régression, jusqu’à la puberté. Là s’ouvre l’examen de la validité de l’observation freudienne et éventuellement de ne pas reconnaître ce qu’il y a ici d’opérant d’une structure, et au moins d’une structure de la pensée de Freud.

Je dis structure parce que Freud lui-même reconnaît cette articulation diphasique dans le progrès du savoir et même lui donne une fonction éminente pour saisir la genèse et le fonctionnement de ce qui va faire notre interrogation aujourd’hui, et spécialement quand il s’agit de ce que le sujet se refuse à savoir. Pour tout dire, la latence sexuelle est ordonnée aux mêmes coordonnées que la latence épistémique, au moins quand il s’agit de saisir ce qui vous force à penser quelque chose. Freud en voit la raison dans le temps de latence. Quoi qu’il en soit, c’est au laps de temps qui s’est écoulé depuis que nous nous sommes vus que j’attribue l’envie ou la forfanterie, ou le risque, puisque nous sommes dans une société du risque, paraît-il, selon Ulrich Beck1, de me lancer dans un propos, celui que j’ai à vous tenir d’habitude, en prenant pour tremplin ces deux mots : la religion, la psychanalyse.

Je trouve même étonnant que j’aie évité de traiter cette question de cours en tant que telle depuis que je l’ouvre devant vous, ce qui commence à faire longtemps. Je me poserai d’ailleurs la question de savoir pourquoi avoir contourné ce thème. Cette fois-ci j’ai préféré mettre une virgule, juxtaposer, pour n’avoir pas à m’embarrasser d’un « et », ce qui m’aurait conduit à m’enfoncer dans le dédale de la comparaison.

L’air du temps
La psychanalyse, la religion, est-ce comparable ? S’agit-il de comparer ? Et pour comparer, ne faut-il pas que les termes soient homogènes ? Au point où en sont venues les choses dans la civilisation d’aujourd’hui, dans notre ambiance culturelle, homogénéiser la religion et la psychanalyse, tout y pousse.
Le « Toutipouss » est d’ailleurs ce qui définit une ambiance culturelle. C’est ce qu’il faut reconnaître pour essayer de se mettre, en général, un peu de côté, au moins pour pouvoir le considérer. Tout pousse, tout vous y pousse bien plus à les confondre, religion et psychanalyse, qu’à les opposer, les confondre ou au moins les intersecter, viser ce que cela a de commun.
Vous pouvez en douter, mais réfléchissez un instant à ce que cela donnerait d’annoncer « La psychanalyse contre la religion », ou encore « La religion contre la psychanalyse ». Il y a eu une époque pour ça, mais, clairement, ce n’est plus la nôtre. Aborder ces deux-là par le contre serait d’un ringard ! Et cela vous condamne, aujourd’hui. Pour tout dire, prendre les choses par le contre nous ramènerait au temps de Freud, autant dire l’Antiquité, et ce serait taxé d’intolérance, et au point que ce serait inaudible. Ce serait ne parler pour personne. La tolérance, qui fut l’objet, le drapeau d’un combat, veut dire maintenant ne pas déranger l’autre, le laisser dormir, voire l’endormir.

Bon ! Allons à pas comptés, à pas de loup, comme le veut un air du temps qui souffle ici aussi bien qu’ailleurs. Je ne m’imagine pas que nous en sommes, que j’en suis protégé. Dans cet air du temps, on ne parle pas du retour de la religion ou des religions. On parle du retour du religieux. Ah ! Il faut avouer que c’est d’un flou, je ne veux pas dire artistique, pour me faire de l’art une autre idée que celle d’égarer le quidam. Le religieux, c’est un brouillard à l’abri de quoi on se demande ce qui progresse. Le religieux, c’est la religion, mais light. La religion allégée de tout ce qui peut la supporter comme institution, comme pouvoir institutionnel, comme stipende institutionnel, avec la cohorte de locuteurs, de scribouillards, de médiatiques, qui prennent le relais. J’ai eu l’occasion de m’en apercevoir dans la surprise, dans l’accablement, au côté de mon vieux camarade Régis Debray, qui jadis s’était envolé vers la dernière des révolutions. Il s’était fait le porte-parole de cet effort et, quelques décennies plus tard, en ramenait avant tout la perception que les plus héroïques de ses compagnons dans la révolution continuaient d’arborer autour du cou une petite croix. Ce qui l’avait, lui, lancé dans une profonde méditation sur, en effet, ce qui perdure d’une religion, dont Freud, notre révolutionnaire à nous, s’imaginait que la science, dans quoi il incluait la psychanalyse, pourrait venir à bout. Il n’y a pas si longtemps de ça.

Au cours de ce dialogue, ou de ce multilogue avec d’autres personnes rassemblées autour du signifiant du religieux, je me suis aperçu, plutôt après coup, que j’étais le seul à parler du Vatican, du pape, nommément Jean-Paul II, du cardinal Ratzinger, et, évidemment, puisque je me suis moi-même accroché ce signifiant sur le dos, des Jésuites. Mais sans ça, on s’en passe de la référence à l’institution pour valoriser le religieux comme tel. Alors qu’est-ce que c’est, sinon la religion amputée de l’institution et considérée, voire proposée, comme une expérience ? Le religieux, c’est la transcendance comme ce qui advient au sujet sous la forme d’une expérience émotionnelle, sensible. Le religieux, c’est l’effet de ce que la religion subit, un effet qui est propre à notre temps, et qui est la transformation de tout discours, de toute pratique, peut-être même peut-on dire de toute chose, en une expérience subjective vécue, privatisée. Saisi par ce biais, il n’y a rien qui n’y échappe.

Névrose et religion

Une religion privée
J’ai eu l’occasion de marquer que c’est cette voie que suit par exemple la publicité quand elle transforme le fait d’acheter, d’être tenté d’acheter, en une expérience émotionnelle du sujet. D’ailleurs, tout se transforme en un irréfutable « ce-que-ça-vous-fait », le « SKESAMFÉ ». Je joue à Queneau aujourd’hui. Le « ce-que-ça-me-fait » est imbattable. Veuillez noter que la psychanalyse n’en a pas été épargnée, et précisément par les bons offices de Lacan, qui a vu le phénomène venir de loin, et qui a fait la publicité de la psychanalyse. Parce que, sous un certain angle, c’est ce qu’il a fait. Nous n’allons pas lui jeter la pierre puisque nous en avons encore le bénéfice pour un certain temps. Sensationnel publicitaire qui a transformé la cure analytique, comme on disait jadis, en expérience analytique.

Nous en sommes aujourd’hui à ce que, par le biais du concept de l’expérience, rien n’interdit de rapprocher, de comparer l’expérience analytique et l’expérience religieuse. Ce concept d’expérience est un extraordinaire opérateur de nivellement. Tout peut confluer dans l’expérience, l’expérience artistique aussi bien qu’analytique ou religieuse. On récupère ici l’homme tout entier. Le concept d’expérience est aujourd’hui le concept de l’humanisme contemporain. Faut-il récuser, pour en rester à ce qui balise aujourd’hui mon propos, la notion d’expérience religieuse ? Qui au moins apporte à la notion du religieux une certaine précision, c’est-à-dire fait surgir ce que cette promotion du religieux doit à ce qu’on appelle l’individualisme démocratique.

Ce terme d’expérience religieuse n’est pas du tout à récuser et il n’est pas récusé par Freud. Certes, ce qui a marqué l’abord freudien de la religion, c’est d’abord son article de 1907, qui s’intitule « Actions compulsionnelles et exercices religieux ». Ce que Freud a là mis au premier plan n’est pas l’expérience subjective individuelle de la religion, mais l’activité stéréotypée, le rite. Il a attrapé d’abord la religion par le rite parce que tout le monde fait de la même façon. Donc, tout à fait à l’opposé des ambitions, de la fantasmagorie de l’individualisme démocratique. Il l’a attrapé par le pour-tout x, comme nous disons dans notre jargon, et il a construit une analogie entre, d’une part, ce que lui apportait sa pratique, le cérémonial du névrosé obsessionnel, comme il le dit, ses petites pratiques, ses petites restrictions, ses petits règlements, et puis le cérémonial religieux.
C’est sur le fondement du cérémonial, de l’activité rigide, typifiée, ou de l’un ou de tous, que Freud a pu alors présenter la névrose comme « la caricature mi-comique mi-tragique d’une religion privée ». Il a présenté la névrose obsessionnelle comme une religion caricaturale, transportée dans la sphère privée du sujet.
C’est, si l’on veut, une remarque clinique sur la névrose obsessionnelle, à savoir que c’est une religion privée. Mais c’est aussi une thèse sur le phénomène religieux, à savoir que la religion est une névrose obsessionnelle si on la considère sous l’angle du cérémonial. On y fait un certain nombre de choses qu’on ne comprend pas, dont le sens est en définitive opaque, mais on y fait comme les autres et comme on a toujours fait, avec un surplomb de discours rationalisateur. Mais la thèse implicite de ce texte, à savoir que la religion est une névrose obsessionnelle, comporte une psychanalyse de la religion. C’est celle au moins à laquelle Freud a cru avoir affaire, en 1907.

Religion et jouissance
Une trentaine d’années plus tard, il dira qu’il vit à Vienne à l’abri, c’est-à-dire sous la protection de l’Église catholique. Il a d’ailleurs toujours fait attention de ne pas provoquer excessivement cette puissance tutélaire. Il a pu constater ensuite que la plus belle fille du monde ne peut donner que ce qu’elle a. Il a dû constater que l’Église catholique, dont il notait qu’après avoir pourchassé la liberté de pensée elle en était devenue le rempart, ne pouvait pas lui donner plus que ça, quand sont arrivées les hordes, non pas originaires mais fort bien organisées, mises en marche par le discours hitlérien. On l’a forcé à se déporter et aller se placer sous la protection anglaise. L’histoire de Freud nous donne l’exemple de cette trajectoire du fuyard attaché au discours scientifique, et qui arrive à subsister sous la protection, au vingtième siècle, de l’Église catholique amendée, mais qui le conduit finalement à poser son sac dans la sphère des peuples qui parlent anglais. Il n’a pas été le seul à suivre cette trajectoire. L’Europe ayant résolu, dans l’ensemble, à la grosse, la question juive par l’extermination des juifs, il y a eu une sorte de tropisme qui a poussé à déporter ce que Lacan appelle quelque part « la race indestructible » — on se demande d’où ça lui vient — du côté de la sphère anglo-saxonne. Freud psychanalyse la religion puisqu’il pose qu’elle a pour base le renoncement à la satisfaction pulsionnelle. Il nous fournit, pour considérer ce qu’il en est de la religion, une formule qui est celle, traduite en lacanien, du renoncement à la jouissance. La Triebbefriedigung, c’est ce que Lacan, pour nous le faire comprendre, a traduit par la jouissance.

Lacan a validé ce diagnostic freudien, en particulier dans ce passage de « La science et la vérité » qui se réfère à ces textes de Freud, et où il nous dit que Freud a aperçu, chez le sujet religieux, les mécanismes de la névrose obsessionnelle. Il ajoute : « Dans une fulgurance qui leur donne une portée dépassant toute critique traditionnelle ». Ça, c’est du Lacan. Il faut le regarder par-dessus, par-dessous et de tous les côtés. Je lui fais confiance pour ça, il y a une réserve qui se lit en filigrane.
En effet, il y a une fulgurance là, un rapprochement fulgurant, un éclair, comme celui d’un mot d’esprit, et qui est irréfutable, comme ce mot d’esprit, qui fait de la religion l’analogue de la névrose obsessionnelle, une névrose obsessionnelle en quelque sorte collectivisée. Névrose obsessionnelle plus Massenpsychologie. Une névrose obsessionnelle et la religion qui la métaphorise. Mais on peut se demander en même temps si Freud au moins ne pose pas la question de savoir s’il ne faudrait pas considérer la chose à l’envers. Peut-être est-ce le nouveau rapport à la jouissance qu’a introduit la religion qui fait que la civilisation fait sa place à la névrose. En particulier quand Freud écrit que « la conscience de culpabilité et l’angoisse d’attente, celle d’un malheur comme angoisse face aux châtiments divins, ont été connues de nous plutôt dans le domaine religieux que dans celui de la névrose ».

Cela peut se référer à l’ordre de la connaissance. C’est devenu d’abord patent dans la religion avant de le devenir dans la clinique, mais on peut se demander aussi si ce n’est pas qu’il n’y a pas dans la religion le préalable à ce que nous ayons la clinique que nous avons ou que nous avions. Question qu’il est d’autant plus légitime de se poser que la clinique que nous avons n’est plus tout à fait la même que celle que Freud avait ordonné et Lacan formalisé et que le renoncement à la jouissance n’est plus tout à fait ce qu’il était. Quand Lacan dit que le résultat de Freud dépasse tout ce que pourrait y objecter une critique traditionnelle, il réserve la place de ce qu’une critique non traditionnelle pourrait y apporter d’objection. On doit constater que, tout en validant la thèse freudienne, Lacan, certainement, y a apporté des correctifs qui n’ont pas cessé de rythmer son propre progrès dans son élaboration théorique et clinique.

Le triomphe de la religion

L’Américain
Il serait erroné de penser que Freud a réduit la religion au cérémonial. Pas du tout. Il a relevé, déjà en son temps, le défi du religieux, de l’expérience religieuse, et c’est pourquoi il faut mettre en parallèle à l’article de 1907 son texte de 1928, texte extrêmement bref, et qui s’appelle « Une expérience religieuse », « Ein religiöses Erlebnis ». Freud, au moins explicitement, donne sa place à l’expérience religieuse en tant que telle, une expérience dont il propose l’interprétation, une interprétation en termes oedipiens. Je suppose qu’on connaît le texte de 1907, mais celui de 1928 est peut-être moins présent. Je peux au moins vous en donner le synopsis. Freud avait donné une interview — terme qu’il met entre guillemets — à un Américain, en 1927, qui l’avait interrogé sur l’immortalité, sur la survivance de la personnalité après la mort. Et Freud, toujours vérace, répond : « Jamais pensé à ça ». Cet entretien est lu aux États-Unis par un médecin américain, qui lui envoie ce message : « Cher confrère, j’ai eu une expérience à ce propos, que je veux vous raconter. » C’est déjà, en 1927, ce qui permet de comprendre beaucoup de choses qui même ont lieu aujourd’hui, un certain rapport américain à la divinité, un rapport direct, justement, qui ne passe absolument pas par le cérémonial. Étant étudiant, raconte ce médecin américain, et devant procéder à des dissections, il voit arriver un cadavre d’une vielle femme, comme il dit, « sweet faced», au visage extrêmement doux. Fulgurance, une pensée lui arrive, sur le mode de l’Einfahl freudien, cela lui tombe de l’association : « There is no God », « Il n’y a pas de Dieu ». « S’il y avait un Dieu, il n’aurait pas permis que cette chère vieille femme soit amenée à la dissection. »

Il revient chez lui, l’Américain, jeune étudiant, et il se dit : « C’est fini, je ne crois plus en Dieu, je ne vais plus à l’église ». Et au moment où il s’écarte de la communauté des croyants, voilà qu’une voix vient, dans ce qu’il appelle son âme, lui dire : « Minute papillon ». « I should consider the step I was about to take ». Il répond alors à sa propre voix : « Si on me prouve vraiment que Dieu est Dieu et que la chrétienté est la vérité et que la Bible est la parole de Dieu, alors d’accord, je l’accepterai ». Et : « Dans les jours qui ont suivi, God made it clear to my soul that the Bible was His Word ». Dans les jours qui ont suivi, il a trouvé l’attestation de la véracité de la Bible, de l’enseignement chrétien, par des preuves infaillibles. Il demande donc à Freud de tenir compte de l’expérience dont il témoigne, pour qu’il en vienne à de meilleurs sentiments à ce sujet.

Freud roule un peu des mécaniques : « Tout cela ne me fait rien du tout. Ce genre d’expérience-là vraiment ne m’inspire pas, je reste ce que je suis, un juif infidèle. J’attends que quelque chose se manifeste à moi. Rien du tout. » Mais à quoi Freud s’accroche-t-il à propos de cette expérience religieuse ? On peut vraiment l’appeler une Erlebnis, parce que c’est justement une dimension complètement différente de celle du cérémonial. Il n’y a pas de cérémonial, il y a le témoignage de ce-que-çame-fait que donne un sujet. Pour en faire quelque chose, Freud s’accroche à ce qui lui est venu au moment où il réfléchit à ça, où il parle, au cours d’une discussion, de son pieux collègue, comme il dit. Freud fait un lapsus, il dit « sa mère », « le corps de sa mère conduit à la dissection ».

Un pessimisme radical
Ce qui est frappant ici, c’est que Freud prend au sérieux son propre lapsus. Il dit : « Mais oui, c’est ça. Si la vision de ce cadavre a eu cet effet sur ce sujet, c’est parce que, à lui aussi, cela a dû rappeler le mot de mère. » Et si l’idée lui est venue alors de repousser la croyance, c’est que son complexe d’Œdipe a été là réveillé et s’est manifesté comme doute au sujet de l’existence de Dieu le Père. Cela a réveillé une haine à l’endroit du personnage paternel qui l’a, d’une façon incompréhensible, à un moment éloigné de la croyance qu’il professait. Cette impulsion haineuse qui a été transportée dans la sphère du religieux, au point de prendre la forme d’une psychose hallucinatoire. Vous voyez que le diagnostic freudien concernant la religion n’est pas du tout univoquement celui de névrose obsessionnelle, mais qu’à l’occasion il a aussi recours à la dimension de la psychose. Ce que l’on retrouve dans d’autres textes freudiens aussi bien. Après ce moment de rébellion, le voilà qui, conformément au complexe d’Œdipe, se soumet et accepte, sans faire d’histoires, une obéissance, la soumission complète à la volonté de Dieu le Père.

J’évoque ceci pour marquer que le point de vue de Freud ne s’est pas seulement arrêté au cérémonial extérieur, mais qu’il s’est proposé d’analyser aussi bien l’expérience religieuse la plus individuelle et même la plus fugace que l’on puisse imaginer. Au moins pour Freud, que ce soit par le biais du cérémonial ou de l’expérience, la religion est susceptible d’être psychanalysée. On pourrait donc placer, à la place de la virgule, le « avec » qu’emploie Lacan, la religion avec la psychanalyse, c’est-à-dire se servir de la psychanalyse comme d’un instrument qui dévoilerait ce qui resterait voilé dans la religion. Freud procède là à un dévoilement, par le biais du complexe d’Œdipe, comme une danseuse qui fait des pointes — expression qu’il utilise à un autre propos, celui de la religion. Il fait une pointe là. Quelle preuve a-t-il de ce qu’il avance, sinon son propre lapsus qu’il impute à l’autre ? Freud avait l’idée que le dévoilement psychanalytique des fondements de la religion finirait par avoir raison de la religion et qu’il pourrait la réduire à ce qu’il a appelé une illusion, eine Illusion. Lacan, certainement plus sceptique sur les effets de l’incidence de la psychanalyse, a toujours eu l’idée que la psychanalyse ne devait pas reculer devant le champ de l’expérience religieuse, à savoir qu’il y a lieu d’authentifier l’expérience religieuse comme expérience subjective. C’est ce qu’il a proposé en particulier à propos des mystiques, parce que là l’expérience apparaît en effet privatisée au niveau du sujet. A condition de l’authentifier, on peut la soumettre à un examen scientifique, c’est-à-dire l’analyser à partir du sujet de la science, de $ et de ce que comporte cette écriture, mais sans reconnaître à cette expérience une subsistance scientifique en tant que telle, c’est-à-dire sans la faire entrer dans le champ de la science.

Là, c’est la corde raide. Entre refuser cette expérience comme une illusion ou la valider dans sa vérité, Lacan propose autre chose, l’examiner sans authentifier sa vérité et sur le fond de ce qui s’oppose à ce qu’on peut appeler l’optimisme scientiste freudien, sur le fond d’un pessimisme radical.
Lacan n’a pas du tout eu l’idée que la psychanalyse ni la science pourraient venir à bout de la religion. Je me demande d’ailleurs si ce n’est pas ce qui m’a fait contourner le thème « La religion, la psychanalyse », c’est-à-dire la prophétie de Lacan du triomphe de la religion, de la vraie religion dans la mesure où il disait : « Il n’y en a qu’une seule de vraie ». Prophétie proférée à Rome, en 1974, et qui concernait quoi ? La religion chrétienne, la religion catholique qui se prévaut en tant que telle de la vérité.
Toutes les religions ne se prévalent pas de la vérité. Faisons attention à ce que le judaïsme ne se prévaut pas de la vérité, mais de la loi, c’est-à-dire de ce qui a été commandé et donc s’établit sur l’obéissance.

Religion & thérapie
Au nom de quoi venait-il à Lacan, en 1974, de prophétiser le triomphe de la religion ? Au nom de ce qu’il percevait de la puissance de la religion, de ses ressources de discours et en particulier de ce dont elle dispose pour tamponner les conséquences de la science. J’ai retrouvé ce passage d’une interview qu’il a donnée l’époque : « Ils y ont mis le temps… » On ne trouve pas l’antécédent du relatif dans le texte. « Ils », c’est tous ceux qui s’activent dans ce champ, qu’il voyait grouiller — c’est son verbe — aussi bien dans sa propre École, bien sûr, et puis partout être à l’œuvre pour contrôler ce qui a lieu. « Dans l’effectivité du développement de la civilisation, ils y ont mis le temps, dit-il, mais ils ont tout d’un coup compris quelle était leur chance avec la science. Il va falloir qu’à tous les bouleversements de la science ils donnent un sens. Et ça, pour le sens, ils en connaissent un bout. » Sa prophétie s’appuie en effet de ce que la religion est susceptible de prendre en charge ce qui répond au réel, à savoir le sens, et même capable d’en réinventer, du sens. Cela vaut pour la religion et aussi bien, comme dit Lacan — il n’hésite pas à se contredire, sinon où irait-on ? — « pour tout un tas de fausses religions ». On nous vend ça sous les espèces du retour du religieux ou du retour du spirituel. On peut dire que ça obéit au programme lacanien. Au fur et à mesure que cela dysfonctionne, on voit le renfort arriver des disciplines du sens. Ce qui oblige à faire ce pas de côté de remarquer que Freud en tout cas s’est occupé de façon privilégiée des religions monothéistes. Et même, sous réserve d’examen, il a laissé de côté l’islam pour se concentrer sur le judéo-chrétien.

Cela a d’ailleurs conduit Lacan à mettre en question le concept même de religion. On n’a qu’à imaginer ce qu’il aurait dit du religieux, de cette nuit où tous les chats sont noirs. Promouvoir la catégorie du religieux, c’est confondre ce qui est de l’ordre de la religion et ce qui est de l’ordre de la sagesse. Au moins pour Freud, il y a une différence qui est patente dans le traitement de la jouissance. Les religions freudiennes, celles dont Freud s’est occupé, se caractérisent par faire objection à la jouissance, obliger à y renoncer, tandis que les sagesses manient la jouissance, la tempèrent et l’ordonnent.
Est-on encore si sensibles à cela aujourd’hui alors que c’est peut-être une différence qui tend à s’obscurcir ? Je ne veux pas dire qu’elle n’existe pas, mais on doit remarquer que la religion, la croyance, est aujourd’hui considérée en elle-même comme une thérapie, c’est-à-dire qu’elle est moins considérée comme valant par la vérité qu’elle répercuterait que validée par ses effets de bien-être.

On voit ça partout, mais je peux citer ce qui m’a sauté aux yeux d’un article publié à Montréal que j’ai connu à travers Courrier international9, qui témoigne de plus de 1200 études américaines — il faut des fonds pour ça, il faut qu’il y ait un pouvoir quelque part qui finance, des intérêts — portant sur le thème « Santé et spiritualité », et qui constatent à quel point cela favorise la santé que la religion, ou même la simple croyance en une puissance supérieure. Et on a des chiffres. Avoir la foi et pratiquer sa religion prolongerait de 29% l’espérance de vie. On a là une pointe extrême, mais qui traduit en effet la thérapisation de la religion, et avec le corollaire : « Attention, athées et agnostiques, ne croire en rien semble prédire une mortalité précoce. » 1200 études à l’appui.
Il y a là une tendance, un courant qui semble poser, concernant la religion, que finalement la vérité, si elle vient, elle vient de surcroît, mais que ce qui fonde son intérêt, ce sont ses effets de bien-être, c’est-à- dire l’inverse de ce qu’il en était du côté de la psychanalyse quand Lacan la présentait comme une expérience de vérité où la guérison venait de surcroît.

Dieu double

Le Dieu-dire
C’est par le canal de la thérapie que se dessinerait ce qui pourrait faire homogènes religion et psychanalyse. Quant à la vérité, elle serait là sur le même plan, à savoir : il faut y croire. Psychanalyse et religion ne se soutiendraient que de la croyance, du fait que l’une et l’autre tombent hors du champ de la science à proprement parler. Cela suppose en effet que soit établie dans les esprits la différence entre croire et savoir. La différence de foi et savoir est une configuration qui est sous la dépendance de ce qui a été posé par Kant. Comme il a pu dire : « J’ai limité le savoir pour laisser sa place à la foi ». Tant qu’on la considère comme valide, cette configuration rapproche la religion et la psychanalyse.
Kant à cette date avait traduit l’incidence de la science sur la religion, à savoir reconnaître à la vérité de la religion un statut autre que celui du démontrable. On a d’ailleurs tenté naguère de donner à cette différence un statut logique. Hintinka, par exemple, dans son ouvrage qui à l’époque avait fait grand bruit, et que Lacan a évoqué, Croyance et savoir. Lacan avait fait remarquer à ce propos que la différence ne lui paraissait pas absolument indiscutable, puisque, quand on croit à quelque chose, il n’est pas évident que l’on fasse la différence avec le savoir.

En tout cas, le religieux aujourd’hui exploite tout ce qui se place au-delà des limites de ce qui peut se démontrer. Le religieux, avec son flou, son brouillard, exploite tout ce qui se manifeste comme ce que nous appelons S de A barré. Le religieux, c’est le sens que l’on se propose de donner à la faille du savoir. D’ailleurs, les premiers à s’être proposés de philosopher sur le théorème de Gödel et ses limitations ne sont pas venus de n’importe où. J’ai, moi, épelé certaines données de ce théorème dans la thèse de Monsieur Ladrière, enseignant à l’Université de Louvain.11. Il a fallu que j’arrive à la conclusion pour comprendre que son examen minutieux des données du théorème de Gödel avait pour but de fonder l’ouverture du savoir qui permettait d’y inscrire le religieux. Lorsque j’ai eu l’occasion de parler du thème devant Monsieur Ladrière lui-même jadis, je me suis gardé de lui faire la remarque que je fais maintenant, à savoir que c’était aux fins de servir le triomphe de la religion.
Le triomphe de la religion exploite ceci que la science doit confesser que l’Autre de la science n’existe pas, donc qu’elle doit confesser l’arbitraire de son fondement, ou de ses fondements, confesser sa dépendance à l’endroit de l’action. C’est là que la religion a abandonné la posture adversariale à l’endroit de la science, pour se loger dans cette lacune auto-confessée.

Il y a, de toute façon, et depuis toujours, une démonstration de Dieu, imparable, comme Dieu de la vérité, Dieu de la langue, une démonstration de Dieu comme Autre présupposé, et fondée à partir de la simple connexion du signifiant au signifiant. Il y a un Dieu inéliminable qui est ce que Lacan a baptisé le sujet supposé savoir. Le Dieu en tant que sujet supposé savoir fait l’objet d’une foi qui n’est que la foi que nous faisons au langage. C’est ce qui justifie que Lacan ait pu dire que Dieu est dire. Le Dieu-dire, c’est ce Dieu inéliminable qui est au fond le ressort même de l’argumentation de saint Anselme dans son auguste argument, à savoir que celui qui nie Dieu est un insensé parce qu’il ne sait pas ce que les mots veulent dire.

Une béance
On aperçoit de là ce qui est religieux dans la psychanalyse. Ce qui est religieux dans la psychanalyse, c’est ce qui tient à la foi faite au langage, à ce qui est le truchement de la psychanalyse, à la parole qui lui sert d’instrument, de véhicule et de médiation. Ce qui est religieux dans la psychanalyse, c’est le Dieu du signifiant, c’est ce Dieu de « L’instance de la lettre » qu’il appelle l’Autre comme lieu de la parole. C’est une instance qui est au-delà de la symétrie de l’Un et de l’Autre et qui exige de distinguer les dimensions de l’imaginaire et du symbolique. Ce Dieu, Lacan l’a appelé l’Autre, en effet. C’est le Dieu fondé dans le fait de la parole, le factum de la parole, et Lacan a pu dire dans son Séminaire Encore que cet Autre comme lieu de la parole était une façon, sinon de laïciser Dieu, du moins de l’exorciser. Il a procédé à la logification du signifiant Dieu.

Certes, cette face logique, ce n’est qu’une face de Dieu. C’est ce qu’il advient de Dieu quand on l’aborde par la psychanalyse. Il se décompose, il est soumis à une décomposition spectrale. C’est le cas chez Freud. Quand il examine le Dieu de la Bible, il ne peut pas faire autrement que de le dédoubler. Il montre que le Dieu même du Pentateuque est le résultat d’une condensation.
C’est aussi ce qui se rencontre chez Lacan. D’un côté, il y a le Dieu du signifiant, en quelque sorte la face scientifique de Dieu, si je puis dire, linguistico-scientifique. Il y a une autre face de Dieu, qui elle est accrochée à la jouissance, et c’est le Dieu de l’objet petit a. Ce qui nous fait apercevoir que ce qu’on appelle Dieu est une condensation entre le Dieu du signifiant et le Dieu de l’objet a.

Le renoncement à la pulsion est pour Freud la clef de l’instauration de la religion. Il laisse de côté le signifiant. Le fondement de Dieu, c’est la jouissance, mais la jouissance en tant que renoncée, c’est-à-dire en tant que niée. C’est là qu’il fait intervenir l’instance de l’interdit et la fonction qui la supporte comme le surmoi. On aperçoit dans la ligne de Lacan que l’interdit dont Freud faisait le ressort de la religion n’est qu’un semblant, une projection. La donnée n’est pas une jouissance qui aurait à être interdite, mais le non-rapport sexuel, et l’interdit n’est que la rationalisation de cette donnée initiale. Pour Lacan, Dieu n’est pas le nom de l’interdit, Dieu surgit du non-rapport sexuel.
Donc, Lacan ne dit pas ce que dit Freud. Pour Freud, Dieu procède de la jouissance interdite, alors que, pour Lacan, l’interdit se projette sur le non-rapport sexuel. Ce qui inscrit Lacan dans la ligne de Freud, c’est bien qu’il cherche la généalogie de Dieu à partir de la jouissance. Mais pour Freud, c’est une jouissance interdite, alors que pour Lacan, c’est la jouissance supplémentaire. Pour Freud, il se profère, spécialement à travers la religion, un « Tu n’as pas droit à la jouissance », alors que Lacan nous esquisse comme une essence naturelle de Dieu à partir de la jouissance féminine, une jouissance qui excède toute mesure et qui, comme telle, introduit l’infini. L’interdit mis en valeur par Freud — et il y a beaucoup de choses avec l’interdit, il y a le surmoi, il y a toute une conception de l’appareil psychique — apparaît comme inutile, comme un ajout.

Sans doute, du temps de Freud, le concept, la position de l’interdit avait un écho pour tous ses contemporains. Mais ce que Lacan permet de comprendre, d’apercevoir au moins, c’est que la permission de jouir ne change rien à ce qui est la structure de la jouissance. Sans doute aujourd’hui sommes-nous plutôt aux prises avec l’absence de l’interdit — en tout cas tout le monde en témoigne —, mais l’absence de l’interdit ne change rien à ce qui s’inscrit de la structure de la jouissance, qui comporte en elle-même une béance. C’est la démonstration de Lacan. La barrière que Freud s’est évertué à montrer, qu’il a mise en scène, n’est que le semblant, la projection qui habille une béance. Et qu’aujourd’hui le théâtre de cette barrière soit éventée, remplacée par des incitations, des stimulations, des permissions, ne change rien à ce qui fait là béance.

La fonction de l’interdit – imaginations

Libéralité
Si j’ai glissé la dernière fois une virgule entre religion et psychanalyse, c’est que la virgule est bonne fille. La virgule est un opérateur modeste qui juxtapose, qui n’oppose pas. C’est pourquoi elle ne convient pas mal à un moment ou au moins dans ce qu’on peut appeler la civilisation qui est la nôtre. Je dis civilisation parce que c’est un mot freudien, au moins de traduction.
Freud croyait sans doute en son temps pouvoir parler pour toutes les civilisations, alors que nous sommes constamment rappelés dans notre actualité au fait qu’il y en a plusieurs qui ne sont pas soumises au même régime. Au moins dans la nôtre, celle que nous croyons pouvoir décorer du terme de modernité et par là étalonner les autres qui seraient à la traîne, nous sommes à un moment où l’interdiction le cède à la permission. Cela n’est pas sans conséquences pour ce qui concerne la psychanalyse, ce qui fait qu’en nous promenant du côté de la religion, c’est bien une question qui concerne la psychanalyse que nous examinons, et pourquoi pas celle qui, jadis, a fait retentir le nommé Nietzsche, à savoir en quoi nous sommes encore pieux dans la psychanalyse.

Ce n’est pas qu’il n’y ait plus d’interdit. Ce serait vraiment trop dire, ce serait tout à fait inexact, mais aujourd’hui ce sont les interdits qui sont en difficulté, ce sont eux qui sont en question, ce sont les interdits qui sont sommés de se justifier, tandis qu’en regard le « Fais ce qu’il te plaira » semble avoir pour lui comme l’évidence du sens commun, d’un nouveau sens commun. Sans doute ce « Fais ce qu’il te plaira » a-t-il des limites. On les lui met, bien entendu. Mais il n’empêche que c’est lui qui mène la danse, qui donne la norme, et par rapport à quoi il faut justifier, donner des bonnes raisons pour ce qui vient en infraction à cette nouvelle norme. Des infractions, des exceptions que l’on se trouve à déplorer.
On peut renvoyer tout cela, disqualifier le phénomène culturel, en disant qu’il relève de l’imaginaire, mais encore faut-il remarquer que cet imaginaire a changé. Il a changé au point que l’on pourrait se permettre quelques imaginations. Je peux confesser — c’est le cas de le dire — celle qui m’est venue, une imagination bien entendu tout à fait à l’opposé de celles qui venaient à Freud et dont il nous a fait la confidence. L’imagination, qui ne manque pas de séduction, de faire de la psychanalyse une religion. Pourquoi pas, après tout ? C’est peut-être de ce côté-là qu’elle aurait de l’avenir. Alors que, on le sent, la psychanalyse est à renouveler, sauf à ce qu’elle se réduise au statut qu’on lui propose d’être une psychothérapie parmi les autres. On ne peut pas ne pas avoir éprouvé, et déjà du temps de Lacan, précurseur, qu’elle avait à se renouveler, parce qu’elle est née dans le cadre, à l’époque des sociétés interdictives, et qu’elle a aujourd’hui à s’exercer dans ce qu’on appelle des sociétés permissives, c’est-à-dire sans absolu. Ce sont, tout à fait simplement, des sociétés libérales, celles que l’on peut définir ordinairement comme faisant le départ entre l’état, ses contraintes, et puis le reste, que l’on appelle, faute de mieux, la société civile. C’est un fait que là où cette partition d’essence libérale n’est pas faite il ne s’ouvre pas à la psychanalyse de champ d’exercice. Une société libérale est une société qui vous fait libéralité de vos croyances et où la croyance vaut respect. 

Religion floue
On peut se demander pourquoi ne pas en remettre de ce côté-là. Prenez par exemple le signifiant de l’» école » que Lacan est allé chercher, introduire dans sa postérité, pour autant qu’il en ait une, en 1964, et qu’il a emprunté au registre du savoir. C’était en un temps où la science, et même l’appareil supposé l’inculquer sous le nom d’Université, avait encore un prestige qu’elle a depuis perdu. Comment, aujourd’hui, l’idée ne viendrait-elle pas de puiser dans le registre de la foi ? Puisque, en plus, au point où en sont les choses, la psychanalyse semble faire l’objet, pour ceux qui s’y adonnent, d’un acte de foi. Pourquoi ne pas aller jusqu’à parler — peut-être y viendra-t-on — de l’Église de la Cause freudienne ? N’ayons peur de rien, demandons-nous si ce serait de nature à assurer l’avenir de la psychanalyse. Posons-nous la question avant de nous trouver, peut-être, réduits à subsister sous ce chapeau-là.

C’est une imagination. Tout ce qu’on peut en dire de plus simple, c’est que ce n’est pas impossible. Déjà, on mobilise volontiers, pour parler de la psychanalyse, le vocabulaire de la secte. Si les psychanalystes arrivaient à s’assumer comme sectaires, il n’y aurait qu’un pas à faire pour prétendre à l’Église. Il faudrait sans doute encore assumer l’acte de foi qui est au principe de l’acte analytique et que Lacan a pensé laïciser en parlant de sujet supposé savoir. Mais au point où en sont les choses, rien n’empêche que le sujet supposé savoir soit à son tour religiosé. Il faut bien s’apercevoir qu’on est aujourd’hui capable de religioser bien des choses. On ne voit pas facilement ce qui rebuterait à être ainsi viré au compte de la religion floue, c’est-à-dire au compte du spirituel.
La psychanalyse est arrivée gaillarde au monde, par l’office de Freud, comme ennemie de la religion, comme surgeon de la science, ayant à l’horizon la dissolution de la religion. Freud le dit en toutes lettres, avec la confiance que lui inspirait son scientisme, après tout, il n’y a pas si longtemps. Le moins que l’on puisse dire, c’est que la religion s’est trouvée gaillardement mithridatisée contre la psychanalyse et que, ni la science, ni la psychanalyse ne sont plus en mesure aujourd’hui de pousser aucune pointe qui serait létale, mortelle, à l’endroit de la religion.
Qu’est-ce que ça donnerait, après tout, d’assumer le caractère de rituel de la séance analytique, de le développer à ce titre ? Cela nous vaudrait le respect universel, et puis, et cetera. Il n’y a peut-être pas un terme mis en jeu dans la psychanalyse, pas une pratique où la considérer, que l’on ne puisse ainsi déplacer dans un autre ordre qui, lui, serait respectable, et pourrait être la seule issue pour échapper au classement au titre de thérapie.

Loi et désir

Censure
C’est là que ça coince pour ce qui est de la psychanalyse. On la coince entre thérapie et religion. Si elle fuit l’une, la thérapie, pourquoi ne serait-on pas tout près de l’accueillir dans un registre qui, bien entendu, est au-delà, ô combien ? La ressource de l’au-delà, y compris d’un au-delà de la thérapeutique. C’est pourquoi il faut s’attarder sur la fonction de l’interdit et de ce qui nous reste après l’interdit. Freud en a la notion. On peut dire, sans tomber dans un sociologisme vulgaire, qu’il l’a reçue de la société de son temps. C’est ce que, de façon humoristique, Lacan impliquait quand il faisait dépendre la découverte freudienne de la reine Victoria, c’est-à-dire d’une femme, mais reine, reine en fonction légale, reine intronisée. Il mettait la psychanalyse sous l’égide d’une femme disposant des attributs de la souveraineté.

Cet interdit, qui était à l’époque — pourquoi pas ? —, dans l’imaginaire social, actif, prégnant, il l’a transposé dans la psychanalyse. Lacan en a dégagé la logique dans son Séminaire L’éthique de la psychanalyse, en posant que l’objet du désir est par excellence, ou de son statut même, l’objet interdit. Pour le dire en toute simplicité : « Je désire ce qui m’est interdit ». Si l’on pose que la loi est ce qui définit l’interdit et que l’interdit conditionne le désir, alors il y a une prévalence de la loi sur le désir. Lacan, en effet, a fait levier de ce terme de loi au commencement de son enseignement, là où il essayait de s’y retrouver dans Freud. Il essayait de mettre en ordre ce qui, chez Freud, pouvait dérouter par des contradictions, paraître anecdotes, hypothèses risquées. C’est là-dedans que Lacan s’est avancé, et il a brandi, pour mettre de l’ordre, le concept de la loi, et déjà rien que ça, de le mettre en valeur, lui a valu la sympathie des religieux, dont il a bénéficié tout un temps. C’est dire l’équivoque.

Le premier enseignement de Lacan est bien fait pour démentir l’illusion selon laquelle la loi porterait contre le désir. Comme vous le savez, il a allégué la définition du péché par saint Paul, comme on peut le lire dans son Séminaire L’éthique, pour révéler la vérité de cette illusion, à savoir que la loi crée le désir, et aussi que la loi est là pour qu’il y ait désir, que la loi qui interdit le désir est par là même celle qui le supporte, qui le soutient. D’où l’équivalence qu’il a posée implicitement entre la loi et le désir, la réciprocité des deux : « Le nœud de la loi et du désir ».
D’où le désarroi quant au désir dans la psychanalyse quand il semble que la loi n’est plus à sa place, qu’elle ne fait plus office de support du désir, et d’où la tentation, que l’on peut repérer chez des analystes, même et surtout peut-être de filiation lacanienne, quand ils se risquent à intervenir sur les problèmes de société, de prôner le rétablissement de la loi, pour le bien du désir. Et en tout cas, quand ils sont plus réservés, de déplorer que cette loi ne se soutienne pas avec la force, l’impérativité qu’on lui a connue, et donc, de témoigner d’une nostalgie.

Ah ! On pourrait peut-être dire que les psychanalystes, même ceux qui font les dessalés, conservent par de vers eux, en secret, une révérence, une piété, à l’endroit de la loi d’antan. On pourrait dire que ce sont des marranes, selon un terme qui a été un peu galvaudé pour stigmatiser ceux qui ne peuvent pas confesser en public le Dieu véritable auquel ils sacrifient. Ce serait bien normal que les psychanalystes soient des marranes s’ils ont été élevés et s’élèvent encore dans une doctrine dont ils ne retrouvent pas aujourd’hui toutes les coordonnées.
Le rayonnement de l’interdit relève d’une époque qui n’est plus la nôtre, une époque où c’était une donnée immédiate. Elle n’est pas si lointaine et nous sommes un certain nombre à l’avoir connue. C’était par exemple l’époque où il y avait encore une censure. On en a des petits restes ici ou là. On met ça sous cellophane aujourd’hui, c’est dire comme on est incertains de son droit.

Il y a une époque où, si on avait l’idée de lire l’histoire de Juliette, il fallait aller demander ça dans certaines librairies. On vous faisait passer dans l’arrière-salle et on vous donnait le produit sous papier brun, sans facture, tellement c’était senti comme explosif. Et je parle des années 60 du siècle dernier. Je porte un témoignage personnel. Je m’étais même associé avec un camarade pour faire l’emplette de ces livres qui, d’être interdits, étaient d’autant plus chers pour l’étudiant de philosophie. On se demande ce qu’il allait chercher là ! On avait en effet encore, au début des années 60, la notion vécue de ce que pouvait être l’interdit. Ce dont des générations plus récentes, qui trouveront ça dans la bibliothèque de la Pléiade, sont bien incapables d’avoir le sens.

Jouissance et interdit
Au moment où Lacan produisait son Éthique de la psychanalyse, c’était cette époque-là. On peut se référer, si on veut avoir le parfum de l’époque, à un livre contemporain, qui a sans doute été l’ultime ouvrage publié de Georges Bataille, Les larmes d’Éros, qui a été censuré aussi, et qui associait scandaleusement douleur et jouissance.
Ces dernières paroles sur Éros de Georges Bataille — on parlait ainsi à l’époque, Lacan lui-même évoque éros, le dieu noir —, c’est pour dire : « Éros est un dieu tragique ». Il y a une tragédie propre à Éros. Et au nom de quoi ? Quel est son argument pour se faire comprendre ? Il le formule brièvement. Tout ce livre est aphoristique, c’est le moment où lui-même est atteint dans ses facultés, pantelant, tel qu’on nous le décrit. Il a recours à ce qui peut se comprendre, et ce qui peut se comprendre de soi, c’est que « l’activité sexuelle tombe sous le coup d’un interdit ». 12

Voilà une proposition, quand on l’a lit, qui n’a plus aujourd’hui le caractère d’évidence qu’elle avait à l’époque. C’était un temps où il y avait une connexion immédiate entre activité sexuelle et interdit. On trouve même, marqué d’un point d’exclamation, la phrase « Il est interdit de faire l’amour ! » — on se demande de quand ça date… 1961 —, et l’idée qu’en effet on le fait tout de même, mais dans le confinement du secret. Voilà ce qu’on ne peut pas lire sans un extraordinaire sentiment de dépaysement à l’époque de ce qui restera dans les mémoires sous le nom de Loft story et des dérivés de cette pratique où, au contraire, cette activité de faire l’amour est attendue par toutes les autorités en place dans la télévision, afin de faire monter l’audimat, comme on dit. L’audimateur, si je puis dire. Il y a quelque chose de l’acte qui est passé au public.
L’époque de Georges Bataille était l’époque où on pouvait dire qu’il faut l’interdit pour donner une valeur à ce que frappe cet interdit, que l’interdit est la condition du sens, et que l’interdit est là pour que l’on passe outre, c’est-à-dire qu’on le transgresse. L’interdit autorise, crée la transgression. C’est le terme qui est mis éminemment en valeur dans cette Éthique de la psychanalyse, et quel que soit le soin que nous avons pu prendre jadis de le relativiser, la notion de cette transgression est encore là qui nous oriente dans nombre de nos activités, y compris dans l’acte analytique.

Pour Bataille encore, l’interdit valait essentiellement par la transgression qui avait pour lui — il le confesse — une valeur d’envoûtement. C’est là qu’il voyait le propre de ce qu’il ne mettait pas en valeur comme la jouissance, mais qu’il appelait l’érotisme, et dont il faisait déjà le contraire de l’utile. Définition qui, dans sa simplicité, gardera sans doute sa prégnance pour Lacan, qui nous la présentera de nouveau à l’ouverture de son Séminaire Encore, quand il définit la jouissance comme ce qui échappe à la règle de l’utile.
Pour Bataille, pour qu’il y ait érotisme, il faut qu’il y ait la loi. Cela supposait, de son temps, que la religion soit en place. Je le cite : « L’interdit éclaire ce qu’il interdit d’une lueur religieuse. » Appuyons-nous là-dessus pour saisir en quoi on pouvait dire que le désir dépend du discours de la religion en tant que ce discours est celui qui pose des actes interdits, des actes coupables. La religion, pour lui, par excellence, prend en charge le sentiment de culpabilité. Elle le nourrit, le met en scène, ce sentiment, elle vous en donne l’occasion, vous le fournit. Voilà ce qu’a été l’interdit créateur de valeur. Il pouvait encore alors rendre hommage au christianisme comme à ce discours qui a porté l’interdit à l’incandescence. Ce qu’il appelait la valeur brûlante. Eh bien, depuis lors, on doit constater qu’il y a quelque chose de cet incendie qui a été éteint et que l’on parle d’interdit dans les termes de la restitution. Ceux qui jouent l’interdit ou qui prônent l’interdit jouent en contre. Et cela a eu lieu entre cette date et aujourd’hui. C’est un processus qui s’est déroulé pendant que nous suivions Lacan, puisque nous avons continué de le suivre dans son enseignement après même sa disparition.