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Omaïra Meseguer : Serge Cottet et le rhinocéros

Omaïra Meseguer : Serge Cottet et le rhinocéros

Je suis intervenue à la Journée « Question d’École » en 2014. Une journée dédiée à la pratique du contrôle. Serge Cottet, mon-contrôleur depuis treize années, m’avait proposé d’intervenir. Aujourd’hui 30 novembre 2017, jour du décès de ce psychanalyste inoubliable, je me suis précipitée pour chercher mon intervention, pour retrouver « une trace de son passage »[1].

Est-ce que je dis mon-contrôle de la même manière que je dis mon-analyse? Je dirais tout simplement mes séances de contrôle, une par une. Des pièces détachées unies par le fil du désir de l’analyste.

Une référence dans le séminaire Le sinthome m’est restée à jamais. Dans cette phrase, Jacques Lacan dit qu’il lui arrive de se « payer le luxe de contrôler un certain nombre des gens qui se sont autorisés d’eux-mêmes à être analystes »[2] et il les compare à des rhinocéros, en précisant : « ils font à peu près n’importe quoi (…) je les approuve toujours », car ils ont « toujours raison ».

Au moment de m’engager dans un contrôle régulier, j’avais dit à mon-analyste : « Je ne veux pas que mon analyste soit mon contrôleur ». L’équivoque étant entendue, il m’a gentiment envoyée « me faire contrôler » ailleurs. Le trait attribué au contrôleur choisi était : « il me fait peur ». Je résumerais l’enjeu de la manière suivante : je suis allée en contrôle avec Serge Cottet, car je voulais qu’il me contrôle, me malmène ou, le cas échéant, que j’arrive à le dompter.

La surprise a été au rendez-vous. Face à moi, pas de figure d’un grand Autre qui tranche. C’était le cas qui était au centre et qui était l’objet de nos échanges. Il s’agissait d’une discussion avec un analyste qui me questionnait sur mes choix et sur l’orientation à donner au cas. Il m’a appris à extraire les arêtes du cas, à force de cerner chaque fois davantage. J’ai rencontré ce que Lacan appelait la super-audition[3] qu’il oppose à la super-vision. Le contrôle pratiqué par Serge Cottet était une question d’oreille et non d’avoir un œil sur l’analyste. Nulle surveillance, mais la vérification d’un positionnement : « c’est comme un sujet de désir que le psychanalyste opère »[4]

Tout au long de ses années de contrôle avec Serge Cottet, plusieurs manières d’interroger les cas se sont succédées. Pas d’automaton. En m’adressant à lui, il émergeait une élaboration de savoir, parfois nourrie de références théoriques, d’exemples cliniques de Freud, de Lacan ou de ses propres patients. Il m’arrivait de rire de ses occurrences pertinentes et parfois désopilantes. Il était généreux et profondément cultivé. Ma clinique a chaque fois été revigorée.

Tel que Lacan avec les rhinocéros, Serge Cottet avait tendance à approuver ce que je faisais, mais il ne manquait pas de me faire savoir le fond de sa pensée : « Je suppose que vous avez fait remarquer à votre patient que…, Je suppose que vous n’avez rien dit… ». C’était sa manière de souligner avec délicatesse qu’il y avait un réajustement à introduire.

Il lui arrivait de me dire aussi : « vous lui dites telle chose, mais pas comme je vous l’ai dit bien sûr, à votre manière ». Ma manière ! Voici ce que je pense avoir saisi de toutes ses années en contrôle avec Serge Cottet : je me suis forgée ma manière, qui n’était ni la sienne, ni celle de quelqu’un d’autre. Une singularité produite par le travail et une rencontre avec le désir décidée du contrôleur. Serge Cottet a rendu tangible à mes yeux ce dit de Lacan : « Le désir du psychanalyste, c’est son énonciation »[5]. Je lui doit énormément. Nous lui devons énormément.

 

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[1] Un poète doit laisser des traces de son passage, non des preuves. Seules les traces font rêver. René Char

[2] Lacan, J., Le Séminaire, livre XXIII, Le sinthome, Le Seuil, 2005, p. 17.

[3] Lacan, J., Conférences et entretiens dans des universités nord-américaines” Scilicet n° 6/7, Paris, Seuil, 1976, p. 42

[4] Cottet, S., « Freud et le désir du psychanalyste », Le seuil, 1996, p. VI.

[5] Lacan, J., « Proposition sur le psychanalyste de l’école ». Autres Ecrits, Editions le seuil, Paris, p. 251