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« Un baiser s’il vous plaît »

« Un baiser s’il vous plaît »

« Un baiser s’il vous plaît »

Nathalie Charraud

Je me propose de revenir sur la discussion, animée par Jeanne Joucla, Laetitia Jodeau et Roger Cassin, qui suivit la projection du film « Un baiser s’il vous plaît »*.

Un homme et une femme qui ne se connaissent pas se rencontrent au hasard d’une rue de Nantes, elle cherche un taxi, étant de passage dans la ville jusqu’au lendemain matin. Une attirance se précise au cours de la soirée passée ensemble et lorsqu’il lui propose un baiser, la jeune femme répond que cela n’est pas possible, à cause d’une histoire qui serait trop longue à raconter. La curiosité de l’homme s’en trouve naturellement éveillée et elle accepte finalement de prendre un verre au bar de son hôtel.
Celui-ci a des couleurs chaudes comme les tissus d’ameublement qu’elle-même confectionne professionnellement ; quant à lui, il travaille dans la restauration de peintures anciennes ; la séduction ici est visuelle. En contraste, l’histoire racontée est montrée presque en noir et blanc, avec des personnages quasi blafards se fondant souvent dans des murs blancs (sauf une scène où la narratrice est présente). Le récit, relaté par elle, imaginé par lui, est joué avec distanciation.

L’impression de théâtre, de décalage, de dissymétrie entre les personnages, a été soulignée lors de la discussion et s’explique, me semble-t-il, du fait du lieu d’énonciation qui se situe entre les deux seuls « vrais » personnages, à savoir le couple qui se rencontre dans les rues de Nantes, dont on ne connaîtra que les prénoms, Emilie et Gabriel.
Cette histoire est celle d’un autre couple, composé de Judith et Nicolas, amis et complices de longue date. Le basculement de cette amitié en une rencontre amoureuse surgit alors qu’ils ne s’y attendaient pas. La dimension comique repose sur cette ruse, ou cette débilité, des personnages devant la question de l’amour et du désir. Mais ne sommes-nous pas tous à la fois débiles et rusés face à ces questions ? La débilité n’est-elle pas une forme de ruse pour parer au semblant et en user?
Plus précisément, leurs ébats débutent dans une perspective hygiéniste et mécanique, pour rendre service à Nicolas momentanément célibataire. Mais les premiers baisers se transforment vite en une passion amoureuse qui exigera que Judith se sépare de son mari Claudio.
Le ravalement du désir sexuel au besoin avait amené Nicolas à aller voir une prostituée. Cette scène pourrait paraître superfétatoire et cependant, histoire dans l’histoire, relatée par Nicolas à Judith comme preuve de sa bonne volonté à trouver une solution à son « problème », elle est centrale et porteuse d’un moment de vérité. Il s’avère que cette prostituée est mathématicienne et qu’elle est affairée à faire des maths au téléphone quand Nicolas la rejoint dans sa chambre après avoir repris une douche comme l’exige la modernisation de la profession. Il veut l’embrasser, mais l’étudiante se rebiffe, cela ne fait pas partie du contrat, il devrait le savoir ; du coup rien du rapport sexuel ne peut avoir lieu pour Nicolas. Glaçant ratage entre deux mathématiciens, mais si démonstratif !

Le cinéaste a-t-il lu Lacan ?

« Ce que j’ai voulu frayer aujourd’hui, dit Lacan le 19 mai 1971, c’est que la logique porte la marque de l’impasse sexuelle. A la suivre dans son mouvement, dans son progrès, c’est-à-dire dans le champ où elle paraît avoir le moins affaire avec ce qui est en jeu dans ce qui s’articule de notre expérience, l’expérience analytique, vous y retrouverez les mêmes impasses, les mêmes obstacles, les mêmes béances. »(Séminaire XVIII, « D’un discours qui ne serait pas du semblant » p.143)
Et Lacan s’intéresse aux dialogues imaginés par le logicien Lorenzen entre la vérité et le sujet logicien, où se perçoit une ruse semblable à celle évoquée plus haut (ibid, p.73).
A partir du baiser refusé de la prostituée, l’heure de vérité tournera à chaque fois autour d’un baiser, baiser qui clôt la bouche du bavardage, qui fait passer du sens aux sens, du semblant à un réel de la jouissance. Nicolas ne peut accéder à l’amour physique sans la mise en jeu de l’émotion provoquée par le baiser. En réponse de quoi Judith le prévient que la qualité de sa jouissance dépend de celle des baisers, préliminaires dirait Freud. Et bien sûr, plus ils déclarent s’efforcer de rater ces baisers pour limiter leur engagement amoureux, plus intense se montre leur passion.
Ruse et débilité que cherchent à dépasser le couple de Nantes puisqu’ils savent maintenant combien même « un tout petit baiser » peut mener loin. Comme dans le conte de la lettre volée commentée par Lacan, cette histoire prend la dimension de scène originelle, de trame, voire de trappe, dans laquelle ils pourraient tomber à leur tour ! Mais Emilie, nouvelle épouse de Claudio, s’y refuse et imagine un baiser sans suite si ce n’est sans conséquence : ils vont se dire au revoir avant de s’embrasser, et après ce baiser, Gabriel partira sans se retourner, chacun ne saura rien de l’effet ressenti par l’autre.

Ce dernier baiser, dans un plan assez long, n’est pas sans évoquer le baiser de Klimt qui, lui, demeure un instant d’éternité.

samedi 29 août 2009

*Film d’Emmanuel Mouret, présenté le 19 janvier au cinéma TNB, à l’initiative du bureau de Rennes de l’ACF.