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Un effort de poésie

Un effort de poésie

Un effort de poésie

Jacques-Alain Miller

Extraits de l’Orientation lacanienne III, 5, choisis et établis par Catherine Bonningue

L’esprit du temps
La psychanalyse désormais communique avec l’esprit du temps. Peut-on dire qu’elle est comme infectée de l’esprit du temps ? — alors que, depuis toujours, on sait qu’elle est fille de son temps et qu’elle a marqué l’esprit du temps, qu’elle en est une composante. Oui, mais quelque chose a été tout de même là déplacé.
Aux États-Unis, en 1975, Lacan disait : « L’analyse est actuellement une plaie. Elle est en elle-même un symptôme social, la dernière forme de démence sociale qui ait été conçue ».
Qualifier la psychanalyse d’être une plaie a des résonances que l’on pourrait faire virer à lui donner une valeur de castration sociale. C’est vrai qu’elle comporte que la dérision que Lacan volontiers à la fin de son enseignement tournait vers la psychanalyse, est celle-là même que la psychanalyse peut étendre à tout ce qui est idéaux et institutions. C’est vraiment lui faire goûter son propre brouet, ce qu’elle sert partout, la psychanalyse, de ne pas l’en excepter elle-même.
Dans plaie, il y a cette valeur de fléau, au sens où l’on parle des sept plaies d’Égypte. C’est cohérent avec ce que Lacan pouvait énoncer d’une démence sociale que serait la conception même de la psychanalyse et doit s’entendre sur le fond de ce qu’il se laissait aller à formuler d’un “ tout le monde est fou ”. Aussi thèse de son dernier enseignement, qui consiste à s’installer dans une perspective où le clivage de la névrose et de la psychose cesse d’être pertinent, où névrose psychose et perversion apparaissent dans cette perspective comme autant de dispositifs de défense contre le réel.

13 novembre 2002


L’oraculaire
La psychanalyse s’est expliquée et a été mise à la portée du tout venant, et d’abord par Lacan qui a voulu qu’elle devienne exotérique. Il n’est par là pas immérité de sa part de prétendre avoir répercuté l’esprit des Lumières. Mais on constate en même temps que, vingt ans après sa mort, les dits de Lacan sont scrutés comme ceux d’un Adevin. Les chiens dévorants s’en donnent à cœur joie et dépècent ce que Lacan a dit. Certes, il ne parlait pas au hasard, ce n’était pas un discours aléatoire, et de bons esprits se sont attachés à recomposer la logique de son discours. La logique n’efface pas l’oraculaire, pour une raison qui est donnée par Lacan : “ Tout texte, qu’il se propose comme sacré ou profane, voit sa littéralité croître en prévalence de ce qu’il implique proprement d’affrontement à la vérité. ” La lettre est prévalente quand un sujet est aux prises avec le vrai. Comme c’est un homme des Lumières, il ajoute : “ La découverte freudienne montre la raison de structure de ce fait. ” Il impute qu’il y a une raison de structure à ce que le discours qu’il combat avec l’Ange, qui est aux prises avec la vérité, doit être d’autant plus à prendre à la lettre.

Il désigne par là la prévalence du signifiant sur les significations. Les significations sont de l’ordre de ce qui s’explique tandis que le signifiant se pose, il est de l’ordre de la création. C’est à partir de là où la création a son principe dans le signifiant qu’il y a ouverture du possible et que l’on peut calculer, combiner, supputer.
La vérité surgit d’un fiat. Elle n’est pas comparaison, ni adéquation, elle tient à l’acte. Lacan ne dit le dit premier qu’après une réflexion sur le cercle de l’énonciation, sur sa quadrature qui n’est résolue que par un acte. Le dit premier est un artifice, un produit de l’art, ou un produit de l’acte. C’est un actifice.

Une vérité dès lors est un délire si elle n’est pas prise dans un lien social. C’est ce que l’on vérifie chaque fois que l’on touche d’un peu près à la création de religions. Il faut que cette vérité fasse épidémie pour qu’on oublie qu’elle est, de structure, un délire. C’est pourquoi Lacan a voulu avoir une École, c’est-à-dire un lieu où l’on répéterait ses dits. On pourrait même argumenter que l’enseignement de Lacan est une défense contre le délire. D’abord en situant le dit premier dans la bouche de Freud, et donc en présentant son propre dit comme un commentaire en position seconde, et aussi en faisant tout pour collectiviser son dire.
20 novembre 2002

L’objection du réel
Le Faust moderne propose un nouveau marché à la psychanalyse. Comme thérapeutique, elle est recevable. Comme thérapeutique, elle est protégée. Frappe à la porte, sous ce mode, la triomphante rationalité technique et calculante, qui entend s’avancer dans ce domaine et affirmer, un peu plus tard, sa loi et ses principes. Mais cela commence toujours benoîtement, doucement.
Tout ce qui dans la psychanalyse n’est pas thérapeutique comme tel mais articulé au désir et à la jouissance, tout cela deviendra illisible, sera reconnu comme nocif et dangereux.
Le désir, en voilà un non-conformiste, excentrique, transgressif, immaîtrisable, et même radical, incomparable. Le problème avec le désir, c’est qu’il n’est pas démocratique.

La jouissance, c’est l’objection la plus forte à l’idée d’utilité directe. Le mot de jouissance gardera-t-il ou pas un sens ? Lacan ne pousse-t-il pas la provocation jusqu’à la définir par ce qui ne sert à rien. La jouissance ne fait pas du bien, ne s’inscrit pas dans l’harmonie des fonctions vitales. Ce qui, avant, était pris pour de l’observation, sera considéré, à partir de maintenant, comme une construction idéologique, et du plus mauvais goût, parce que la dernière mode est faite d’un regain du discours de l’homéostase. Ce discours de l’homéostase révèle sa face totalitaire par son impatience d’éliminer tout ce qui pourrait faire obstacle à ramener la tension au plus bas niveau. Voilà l’idéal, ramener la tension au plus bas niveau.

Comment allons-nous faire ? Freud n’était pas progressiste, Lacan le signale. Bien qu’il soit né du scientisme, de cette modalité du discours de la science se poursuivant sous le couvert du signifiant-maître du progrès, Freud a dressé en face de ce signifiant-maître si puissant en son temps un contre-signifiant-maître, celui de la répétition. De la même façon, par rapport à la croyance progressiste, Lacan a fait l’objection du réel.
27 novembre 2002

La séance d’analyse
Réenchanter le monde, n’est-ce pas ce qui s’accomplit dans chaque séance de psychanalyse ? On s’abstrait de toute évaluation d’utilité directe dans une séance de psychanalyse. La vérité est que l’on ne sait pas à quoi ça sert. On se raconte. On écrit un chapitre de son autobiographie. Sauf qu’on ne l’écrit pas. On la raconte, on la narre. C’est l’auto-bionarration, avec ce que cela comporte d’autofiction.
Chaque séance d’analyse, avec ce qu’elle comporte de contingence, de hasard et de misère, affirme néanmoins que ce que je vis vaut d’être dit. Une séance d’analyse n’est rien. Elle est prélevée sur le cours de l’existence. On y formule ce qu’on peut, asphyxié que l’on est. On se dégage une heure pour pouvoir parler, avant d’être aussitôt repris par le rythme de l’existence.

Si peu que ce soit, une séance d’analyse est tout de même là pour démentir le principe de l’utilité directe. C’est la foi faite à une utilité indirecte, une utilité mystérieuse, une causalité que l’on serait bien en peine de détailler, dont on ignore par quels canaux elle passe, mais qui s’impose. Il y a, dans chaque séance d’analyse, une foi faite à l’utilité indirecte.
Une séance d’analyse est toujours un effort de poésie, une plage de poésie, que le sujet se ménage dans une existence, la sienne, qui est gouvernée par l’utilité directe. La poésie, lorsqu’elle s’accomplit sous la forme d’une séance d’analyse, veut dire que je ne me soucie pas de l’exactitude, de la conformité de ce que je dis ou de ce que je veux transmettre.
La séance d’analyse est un lieu où le sujet peut négliger la recherche de ce qui est commun et se concentrer sur ce qui lui est propre et n’arrive qu’à lui seul. Le sujet ne parle pas à l’analyste dans une séance, mais à mon analyste. A celui-là, à Un prélevé sur la foule. Il a avec lui ce lien qui est la langue. Si la langue est à tous, le destinataire est unique. L’analyste n’est pas irremplaçable, mais c’est Un qui est là pour acquiescer. Ce qu’il fait fondamentalement. Il accueille, il dit oui. Il accuse réception au nom de l’humanité, au nom de ceux qui parlent. Une séance d’analyse est comme une parenthèse, rien de plus, mais rien de moins. Une parenthèse dans l’existence minutée du sujet contemporain, ce sujet qui est voué à l’utilité directe. La séance analytique est une plage de jouissance soustraite à la loi du monde, permettant aussi bien à cette loi du monde d’exercer son règne, lui procurant un relais, un soulagement, une halte, tandis que se poursuit cette extraction inlassable de plus-value, qui justifie, croit-on, qu’on existe.
5 mars 2003

Une épopée
La psychanalyse a partie liée avec la poésie. Une psychanalyse, c’est une invitation à parler, non pas à décrire, non pas à expliquer, non pas à justifier ou à répéter, et non pas vraiment à dire la vérité. Une psychanalyse est une invitation à parler, purement et simplement, et sans doute pour être écouté.
Lacan a désigné ce dont il s’agit dans une analyse par le terme d’épopée. Faire de sa vie, à la narrer, une épopée, cela consiste à faire un effort de poésie. La vie quotidienne de chacun peut être saisie, magnifiée, sublimée, par la poésie. Elle peut ne pas être considérée telle quelle, de façon réaliste, c’est-à-dire écrasée sur ce qu’elle est, mais au contraire être nimbée d’une aura que lui donne ce qu’on s’efforce à produire comme sens, et qui, par là, la dépasse. On dit « interpréter », entendant par là ce qu’elle voudrait dire dans les dessous. Mais interpréter, c’est aussi bien viser ce qu’elle veut dire au-delà d’elle-même.

On se fascine sur le « en-deçà », sur ce que le discours peut convoyer de ce qui se laisse saisir sur le mode du cynisme, mais ce cynisme n’est que la réplique ou la grimace du sublime. La réduction cynique de ce dont il s’agit dans l’existence pourrait bien n’être que l’envers, l’ombre portée de ce que l’existence veut dire au-delà d’elle-même. Le cynisme frayerait ainsi la voie de ce qui est sublime.
C’est ce que veut dire épopée, par où Lacan désignait cette narration de ce qui vous arrive, contingent, hasardeux, de rencontre, et que l’analyse vous invite à tisser, à faire signifier au-delà du fait brut. Et ce, dans chaque séance d’analyse, chaque séance qui en elle-même donne sa place, favorise, invite, à cet effort de poésie.

La substance d’une épopée n’est peut-être que ce qui se produit, ce qui se décrit, ce qui tombe comme un cas, ce qui advient. L’épopée est un effort pour donner un sens à ce qui vous tombe dessus, et donc un effort pour aller au-delà. Ce que la psychanalyse amène d’en-deçà, le souterrain que creuse l’interprétation, n’est peut-être pas séparable du surnaturel auquel s’efforce l’épopée.
Qui jouit dans l’opération analytique comme épopée ? Le dispositif analytique comporte que ce n’est pas l’analyste. La jouissance de l’opération n’est pas le bénéfice de celui qui écoute. La jouissance est de l’autre côté, du côté de celui qui parle.
Il s’ensuit une définition de l’être analysant qui enveloppe et le signifiant et la jouissance, à partir de ceci que l’analysant jouit du signifiant. L’expérience analytique met en valeur que le signifiant peut être, pour le sujet, tourné à des fins de jouissance.
26 mars 2003