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Un prophète

Un prophète

Un prophète

Laura Sokolowsky

Contrairement aux apparences, le dernier film de Jacques Audiard n’est pas un témoignage sur l’univers carcéral. Cette fiction montre qu’il existe des modalités de nomination sans lien avec le Nom-du-Père. Le nom proviendrait-il du réel ? Telle est la question.

A en croire certains, le lauréat du prix du jury du festival de Cannes aurait mérité de recevoir la Palme d’or décernée à Michael Haneke. Elisabeth Huppert, la présidente du festival, aurait été influencée par son travail antérieur sur le tournage de La Pianiste qu’Haneke adapta du sombre roman de l’écrivain autrichien et prix Nobel Elfriede Jelinek. Comme l’administration pénitentiaire a donné sa caution au film d’Audiard Un prophète, on s’y précipite donc avec l’espoir de voir un film coup de poing sur le milieu carcéral. Le cinéaste a toutefois prévenu qu’il s’agissait d’autre chose. Il a notamment mis l’accent sur la fonction du décor. Le tournage a eu lieu dans des immeubles qui ont été démolis par la suite et non pas dans un centre pénitentiaire. Malgré cela, la tentation de pouvoir la visiter l’enfer des prisons notre République à peu de frais en allant au spectacle le dimanche après-midi constitue toujours une honnête motivation.

Telles étaient les rumeurs, voyons le film. Le scénario apparaît mince : Malik, un jeune homme d’origine maghrébine a plongé. On n’en saura pas la raison, mise à part une allusion au fait qu’il se serait servi d’une arme blanche contre les forces de l’ordre. Le voici condamné à purger une peine de six années de prison. Malik est seul, personne ne l’attend dehors. C’est un homme sans passé, qui a grandi en foyer et qui dit ne rien savoir de ses origines. Il parle aussi bien l’arabe que le français, sans savoir laquelle de ces deux langues est sa langue maternelle. Autrement dit, c’est un parlêtre sans histoire.
Il est conduit à la Centrale. Nous assistons à la scène, maintes fois montrée au cinéma, où le héros doit se dénuder et se débarrasser de ses oripeaux en arrivant en prison. En général, ce dénuement vient simuler la deuxième naissance du sujet à lui-même ignorée. Rapidement, Malik va se trouver en danger car personne ne le protège. Pour survivre, il va devoir commettre un meurtre afin d’obtenir une protection intramuros. Il s’agit là d’un choix forcé qui le torture, mais ce sera sa vie contre celle de l’autre. Jusqu’ici, l’aspect sociologique domine. La corruption généralisée du personnel est dépeinte, ainsi que la saleté des lieux. La vie sociale apparaît structurée selon les règles du milieu. À l’intérieur de la prison, la maffia corse impose sa loi de terreur aux combattants de la charia. La prison est une communauté qui doit être maintenue en permanence, qui doit s’organiser et élaborer des prescriptions pour prévenir les menaces de rébellion et qui désigne des organes veillant à l’observance de ces prescriptions. On reconnaît ici la définition que Freud donnait de la communauté humaine lorsque celle-ci doit renoncer à la violence brute pour se soumettre au droit. On n’échappe pas non plus au lien d’aliénation inéluctable et progressif entre le héros sans père et un vieux gangster incarcéré génialement interprété par Niels Arestrup.

Une bascule se produit au moment du meurtre que le héros s’oblige à commettre afin d’avoir la vie sauve. Il doit s’introduire dans la chambre d’un traître qui, méfiant, n’ouvre sa porte à personne de crainte d’être trucidé. Le traître va tout de même ouvrir sa porte sans méfiance à son meurtrier car il a l’espoir d’avoir une relation sexuelle avec lui. L’homme méfiant va donc mourir car il ne peut renoncer au sexe. Il joue ainsi sa vie pour un instant de jouissance et le héros va profiter de ce désir irrépressible pour l’assassiner dans un corps-à-corps sanglant.
Le sujet sans histoire va se construire une identité à partir de cet assassinat. Sa victime lui apparaît sous une forme hallucinée. A partir de l’acte meurtrier, Malik n’est plus seul dans sa cellule. Son délire l’instruit. Il l’écoute. Il ne se défend pas de son hallucination, il l’attend et l’accepte. Celle-ci lui parle en arabe, elle lui parle d’Allah. Dès lors, donner la mort ne constitue plus un problème. L’assassinat permet au héros de retrouver la satisfaction du corps à corps qu’il avait éprouvé dans la cellule du traître. La réitération de l’homicide est inéluctable, la répétition d’une jouissance y est engagée. C’est par son truchement que l’homme sans nom va devenir ce semblable qu’il a détruit. Etonnamment, l’identification spéculaire se réalise par le biais de l’anéantissement de l’alter ego. La nomination procède ici du processus d’anéantissement réel de la relation fondamentale au semblable.

Freud nous a appris que le meurtre du père était constitutif du sujet de l’éthique. Une fiction d’aujourd’hui nous suggère la façon dont l’imaginaire et le réel peuvent se conjoindre au-delà de toute morale.

vendredi 2 octobre 2009