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Un « roque » final

Un « roque » final

Un « roque » final

Catherine Bonningue

La responsabilité de l’analyste qui enseigne a été soulignée par Lacan. Il y a des dits qui savent cheminer dans les profondeurs du goût. On lira ci-dessous un des effets d’un dit, qui a su se combiner aux dits de l’inconscient particulier d’un sujet.

« Tout le monde sait que La femme n’existe pas. » Telle est la petite chanson que nous serinons aujourd’hui. Ce qui n’empêche pas tout le monde d’y croire, à l’existence de La femme.

Mais aperçoit-on pour autant, dans cette évidence du dire lacanien (dernier Lacan), toutes les conséquences que cela implique. Jacques-Alain Miller nous a fait apercevoir, il y a peu, le lien de cette non-existence du signifiant La femme avec l’inexistence du rapport sexuel. Il parle de forclusion de ce signifiant La femme. (« Choses de finesse en psychanalyse », 26 novembre 2008) Ce que nous ne pouvons pas ne pas mettre en parallèle avec la forclusion du signifiant du Père. Si la forclusion du signifiant du Nom-du-Père permet le déclenchement d’une psychose, avec construction d’un délire, la forclusion du signifiant La femme a elle aussi bien des conséquences, mais que Lacan a traduit par un « tout le monde est fou ». À la forclusion d’Un-père, le délire psychotique. À la forclusion de La femme, le délire généralisé. Elles sont toutes folles, mais pas folles du tout. Penchons-nous sur les conséquences qui en découlent pour le sujet femme, qui, selon les principes freudiens qui sont toujours les nôtres, s’identifient sur le côté féminin. Si l’absence d’une représentation d’Un-père dans le symbolique laisse le sujet désemparé quand il a à faire le père, l’absence d’une représentation de La femme ne laisse-t-elle pas tout autant le sujet féminin désemparé quand elle a à faire la femme ? Bien sûr, les femmes ont à disposition leur cortège de semblants (infini) pour combler ce trou, mais soyons attentifs au fait qu’il y a une autre réponse à cette forclusion de La femme que celle de ce semblant, mixte de symbolique et d’imaginaire. Si nous plaçons « tout le monde est fou » dans ce trou de la forclusion de La femme, il nous faut bien admettre qu’il y a une réponse au niveau du réel, c’est-à-dire une réponse qui n’est pas de semblant. Cette réponse nous l’appelons jouissance, sinthome. Sorte de livre de chair à payer pour combler ce trou dans le symbolique. Dont les femmes peuvent se faire à l’occasion les marionnettes dans le réel.

Quelle solution offre une psychanalyse lacanienne (dernier Lacan) pour sortir de cette impasse qui fait prisonnières les femmes de cette absence d’un signifiant à les représenter dans le symbolique ? Le dernier Lacan, médié par le récent J.-A. Miller, nous a décalé du fantasme (toujours tributaire de l’imaginaire et du symbolique) au sinthome (prétendant au réel).

Le sinthome inclut le fantasme, il en passe par le fantasme. Le fantasme donne son armature au sinthome, et donc une modification du mode de jouissance en fin d’analyse en passera nécessairement par les dimensions d’imaginaire et de symbolique du fantasme. Le sinthome ne s’attrape-t-il pas d’abord par le fantasme ? Et l’enjeu d’une analyse est que le sinthome dégagé, isolé, concentré, permette au sujet d’obtenir un changement dans le réel, à partir du symbolique et de l’imaginaire. Le savoir-se-débrouiller, savoir-y-faire avec le sinthome implique à notre sens d’avoir pris sur lui une autre perspective. Le terme de roque (du jeu d’échecs) nous venait pour qualifier ce dégagement de la jouissance du sinthome chez le sujet féminin, jouissance savamment obtenue par un jeu d’identifications masculine et féminine (l’exemple fameux en restant la triade Dora-M. K-Mme K.). Là où le sujet, disons-le, hystérique, puisque l’hystérie fait problème aux femmes, nouait sa jouissance dans une inversion infinie de places masculines féminines, n’a-t-il pas dans ce qui sera une fin d’analyse à « roquer » son Roi et sa Tour, c’est-à-dire à changer de place sur l’échiquier, pour modifier la stratégie du jeu, libérant la Tour et la rendant efficace, protégeant le Roi, c’est-à-dire le mettant au repos. Tout cela étant obtenu, comme on le sait, sans que le Roi se mette à la place de la Tour, ni vice-versa. Deux cases vides sont exigibles entre les deux pièces, le Roi se positionnant près de la Tour, et la Tour sautant au-dessus du Roi pour occuper la place à côté de sa place d’origine. Les deux places d’origine ainsi laissées vides le restent, tout au moins un temps. Ajoutons que ce « roque » ne se fait qu’une fois dans la partie et sur des pièces (maîtresses) qui sont jusque-là restées figées à leur place.

Il y a me semble-t-il toujours quelque chose d’un « roque » en fin d’analyse permettant à un sujet féminin de s’extraire de la prison de jouissance qu’induit irrémédiablement la forclusion du signifiant La femme. Une fois tombés les oripeaux de semblants qui l’habillent, cette place dénudée de la jouissance, de Plus-Personne, peut rester vide, peut supporter l’Absence par excellence, celle d’un être qui pourrait représenter le sujet féminin. Le chemin est bien souvent long avant d’obtenir ce « roque », qui ne s’invente pas, mais se rencontre ; la marionnette qui fut le représentant factice du sujet n’est pas reniée, mais seulement désuète. C’est une fin d’analyse qui ne se fait pas au nom du Père, c’est un changement radical qui n’est pas de métaphore (avec son reliquat de jouissance toujours réengagée), et qui se passe de l’Œdipe dans son processus (et pas bien sûr comme nœud de la névrose).

« Tu ne seras plus ce que tu as été, mais qui t’a fondé dans ton sinthome, indélébile, mais désormais désactivé. » Telle est la promesse, non idéalisée, d’une fin d’analyse.

jeudi 15 octobre 2009