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Un sujet d’actualité : le bonheur

Un sujet d’actualité : le bonheur

Un sujet d’actualité : le bonheur

Pauline Prost

A celui qui lui demandait s’il était heureux, le général de Gaulle répondait “Vous vous foutez de moi!”. Ce robuste bon sens n’empêche pas la question de rebondir, dans la doxa, de manière insistante, diversement inspirée par la platitude des questionnaires – les plus heureux ont soixante-cinq ans –, ou le recours à la tradition, philosophique ou religieuse, de Bouddha à Sœur Emmanuelle, en passant par Jésus, Mahomet, Schopenhauer, Kant ou Spinoza (Le Nouvel Observateur du 24 Décembre 2008, dossier spécial, ou Philosophie Magazine, n°25, Février 2009). La visite guidée à travers ce catalogue des pensées, véritable magasin de la sagesse immémoriale, offre quelques court-circuits, des raccourcis en forme de tête- à- queues, peinant à mettre en orbite un terme aussi nébuleux.

Etonnons-nous du paradoxe qui fait d’une notion signifiant littéralement bonne rencontre, évènement fugace, inattendu et transitoire, le modèle d’un état stable, dont on puisse jouir dans la durée, avec bien-être, confort, sécurité. Le ressort en est caché dans un rapport au Temps, et au Lieu, qui falsifie et dénature la référence constante à la sagesse antique. Le mirage d’éternité, horizon implicite de la demande de bonheur, suggère un temps immobile, une statique de la Jouissance, alors que pour les Anciens, l’Eternité désigne le mouvement circulaire, éternel retour du même, qui n’est pas antinomique au Temps, mais à la vie. Le mouvement céleste est aveugle et impassible. “Les planètes n’ont pas de bouche” dit Lacan, parce qu’elles ignorent le manque et le désir.
De même, “Le séjour où la joie s’éternise” (Dante) est un Lieu insituable qui, du “Jardin des délices” à la “Cité idéale”, des “Iles de l’Utopie” aux “sphères suspendues “de Dante, nous rappellent ce que ces relectures “new-age” semblent oublier: que l’au-delà du temps et de l’espace, dont les coordonnées déterminent le vivant, ne réside que dans l’échappée du fantasme, fascination aliénante d’une image, fixité mortifiante d’un tableau.
Loin de cette capture par l’imaginaire, la Sagesse, qui repose sur un savoir, et non sur les affects, ne cherche pas le Bien-être, mais la Liberté, contre la peur, l’ignorance, la servitude: sous le nom de Philosophie, elle a toujours mené le combat contre les signifiants-maîtres, religieux ou politiques, prenant appui sur la science, jusqu’à ce que celle-ci la trahisse, et, en devenant à son tour le signifiant-maître, fasse d’elle un “nouveau” recours, mais à quel prix?

Méditation/ médication: le nouveau bouddhisme.
Mobilisés par les neuro-sciences, les exercices spirituels de la plus haute tradition subissent une étrange inversion. Les groupes de méditation diversement “zen” connaissent un grand succès, mais, s’efforçant d’en ranimer les trésors initiatiques en la réduisant à une technique de gestion de la psyché, ils en inversent le sens: ce qui était une ascèse visant l’effacement de l’”ego“, le franchissement des barrières du moi, l’abolition des limites du désir, en résonance avec le Tout de l’univers, devient une technique du repli sur soi, à l’écoute de son corps, attentif à développer son “potentiel” d’émotions positives, de bien-être inédit, de jouissances enfouies., allant jusqu’à préconiser l’altruisme, car “le souci d’autrui déclenche un pic de félicité dans mon propre cerveau”
De même, les grandes oeuvres philosophiques s’annoncent, sous la rubrique de “philothérapie”, comme remèdes, antidotes, poisons, vaccins, indications et contre-indications, au gré des caractères et des malaises propres à chacun.

La philosophie sur ordonnance.
Comment interpréter cet appel à la philosophie? Est-ce un succédané de religion, une religion laïque? Mais la philosophie est antinomique à toute croyance: elle cultive le doute, l’inquiétude, le paradoxe, elle dérange et ne promet aucun confort.
Sans doute a-t-elle eu, dans l’histoire, la fonction et la mission de ménager la place du sujet dans le corpus du savoir scientifique, espérant retrouver, à la faveur d’un savoir rationnel, un lien harmonieux de l’homme et de la nature, un mirage de rapport sexuel.

Mais la science moderne n’autorise pas ces retrouvailles, elle ne laisse aucune place au sujet, c’est pourquoi le sujet de la science est aussi celui de l’Inconscient. La pêche miraculeuse dans l’immense vivier des doctrines et des sagesses ne laisse surnager, à marée basse, que des conseils pratiques, des stratégies rusées aidant à se glisser dans les interstices et les zones aveugles du monde technicisé, pour en extraire, par effraction, des bribes de sens et des enclaves de “plus-de-jouir”: coaching, autohypnose ou “rigologie”, panoplies euphorisantes au service d’un profit minimal : “se poser, respirer, regarder le ciel et sourire en pensant : je suis vivant”.

jeudi 5 février 2009