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Une action analytique : suspendre l’utilité directe

Une action analytique : suspendre l’utilité directe

Une action analytique : suspendre l’utilité directe

Nicole Tréglia

« La question est posée de savoir ce qui peut, à côté de l’acte analytique […] prendre place comme action analytique, ou même action lacanienne, qui donne, dans la société, à cet acte psychanalytique, les conséquences qu’il peut avoir […]. Lacan ne cessait de déplorer que son enseignement n’ait pas, dans la société, les conséquences qu’il aurait souhaitées. C’est ce champ qui nous est ouvert » (1). J-A Miller en rappelant le désir de Jacques Lacan, invite ainsi les analystes d’orientation lacanienne à une action qui porte à conséquence dans la société. L’exercice de la supervision analytique, soit l’usage par des travailleurs sociaux ou des soignants du psychanalyste, relève de cette action.

Madame D.
L’hiver s’accompagne d’une mesure de protection qui permet de conserver un toit aux habitants, fussent-ils en dette de loyer, cet interdit d’expulser étant levé aux beaux jours. Les travailleurs sociaux sont assignés à la mise en place de multiples mesures (Fonds de Solidarité pour le Logement, dossiers de surendettement, aides diverses), pour éviter celle, radicale, de l’expulsion. Pour ceux d’entre eux qui ont en charge ces problèmes, maintenir un toit aux habitants dont ils s’occupent constitue objectif et perspective de travail.
Une Assistance Sociale se désole pour Madame D. qui ne paye plus le loyer depuis trop longtemps. De nombreux « contrats » ont été passés avec elle sans que celle-ci ne les honore, donnant consistance à un double sentiment : l’impuissance de l’assistance sociale, mais aussi un inévitable reproche à Madame D. qui ne fait pas le minimum pour que l’on plaide sa cause. Il suffirait que madame consente, par exemple à renoncer à son garage, ou à rembourser une somme, même dérisoire, pour enrayer la machine de l’expulsion, mais elle continue de n’être pas raisonnable ! L’assistante sociale ne sait plus comment convaincre madame, et l’expulsion apparaît inévitable. La séance de supervision s’attachera à essayer de savoir ce que dit Madame D.

Madame D. habite à R., une petite ville de montagne. Ses enfants y vivent dans une famille d’accueil, leur mère ayant demandé de l’aide au service social dans une période chaotique. Madame avait une bonne relation avec l’assistante familiale qui s’occupait de ses enfants qu’elle voyait régulièrement; mais, depuis que le placement est devenu judiciaire, elle ne peut plus rencontrer ses enfants comme auparavant : elle n’est plus dans les mêmes rapports de confiance avec l’assistante familiale, et il lui est insupportable de croiser ses enfants dans ce contexte tendu. Elle souhaiterait ne plus vivre à R. : cette proximité lui est devenue impossible et d’ailleurs, elle est déjà allée vivre quelques temps chez des amis dans un village voisin. Ces éléments témoignent du fait qu’avoir un toit ne saurait se réduire à un strict besoin. « Se loger » met en jeu la subjectivité, la place, l’histoire, les coordonnées particulières… et un habitant est autre chose qu’un usager.

Ces dits rapportés deviennent audibles pour l’assistante sociale elle-même, opérant immédiatement un bougé dans l’impuissance, ici produite par le surmoi du professionnel arc-boutée sur sa mission d’empêcher l’expulsion. Ce mandat, au demeurant légitime et compréhensible, fait obstacle à la singularité ; ainsi, éviter l’expulsion au prix de celle du sujet n’est pas sans conséquence ! Y compris peut-être celle de précipiter ce que l’on voudrait éviter. Madame D. réduite aux injonctions, sans prise sur ce qui lui arrive, laisse apercevoir la composante de déchet pouvant aller jusqu’à «se laisser vider». L’accompagnement social de la précarité s’inscrit bien dans la série des impossibles freudiens !
Mon intervention a consisté à considérer Madame D. référée à ses propres perspectives, à se centrer sur ses dits, prendre acte de ce qui lui est impossible et introduire un détour : au lieu d’appréhender le rapport de madame à l’objet qui lui sera soustrait (son appartement) écouter les coordonnées spécifiques la remet en lien avec des solutions qui ménagent sa dignité. Plutôt qu’une extraction « sauvage » Madame D. est entendue dans sa nécessité de se soustraire au regard de ses enfants croisés dans R. et dans son orientation de se loger ailleurs. Elle acceptera alors de renoncer à son garage pour réduire ses frais. Le respect s’en trouve produit. Ainsi que des modalités civilisées.
A l’époque de la généralisation du plus de jouir, toute politique sociale, toute gouvernance, fut-elle généreuse, protectrice qui se présente sous la forme du contrat, articulé aux droits, a un effet de forclusion du sujet. Il ne suffit pas d’humaniser le protocole, ni de communiquer autour des pratiques contractuelles, il convient d’incarner autre chose qui consiste à suspendre l’utilité directe.

L’utilité directe
J-A Miller emprunte cette expression à Edgar Poe, qui, dit-il, s’était aperçu que la modernité modifiait le monde dans cette direction, l’utilité directe chassant la poésie. Ce n’est pas sans écho à l’affirmation de J. Lacan dans le séminaire « Les non dupes errent » : « il est tout à fait étrange que le social détienne ce pouvoir du nommer-à au point qu’après tout s’en restitue un ordre, un ordre qui est de fer – faire » (2). La double occurrence de ce signifiant signale le contrôle et la généralisation de l’agir.
Avec la disparition de la notion de place, qui autrefois donnait des repères au nom du père, le sujet moderne et déboussolé est confronté à devoir inventer son mode de vivre, alors même que les programmes, contrats et protocoles éradiquent cette nécessité d’inventer. C’est pourquoi, aborder la fonction de l’analyste dans la supervision comme celui qui se charge de suspendre l’utilité directe est une version de son désir.

vendredi 11 décembre 2009

(1) Miller J.-A., « Psychanalyse et société », Quarto, n°83, p. 11.
(2) Lacan J., Le Séminaire, livre XXI, « Les non dupes errent », leçon du 19 mars 1974, inédit.