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Une éducation cognitive

Une éducation cognitive

Une éducation cognitive

Eric Zuliani

Y a-t-il une poussée du cognitivisme dans le champ de l’éducation ? Oui. Que la chose soit sue fait apercevoir, qu’après les Universités, ce sont à présent les lieux de formation – IUFM compris –, du vaste champ médico-social où l’on y dénonce un « endoctrinement par la psychanalyse » allant de pair avec l’entrée en force de la culture de l’évaluation. Un livre paru l’année dernière, permet de comprendre de quoi est faite cette poussée. Génération Dolto de D. Pleux. Docteur en psychologie du développement, directeur de l’Institut français de thérapie cognitive, personnage aux succès de librairies, ayant participé activement au funeste Livre noir de la psychanalyse.

Bien que structuré en un certain nombre de chapitres, le propos du livre est redondant – pour un cognitiviste c’est tout de même un problème ! On y apprend peu de choses tant la messe est déjà dite et le style proche d’un mauvais manuel d’éducation.
Son angle d’attaque – l’examen de la pratique de Dolto –, lui permet de faire le procès de la psychanalyse qu’il aimerait voir considérée comme une vieille lune soixante-huitarde révolue. Il va jusqu’à dénoncer sa « toxicité ». Le livre aurait pris une tournure plus sérieuse si l’examen de l’œuvre de Dolto avait consisté à souligner ce de quoi elle était restée prisonnière : conceptions développementales ; affirmation selon laquelle tout est langage ; pratique de l’interprétation trouvant son efficace suggestive dans le registre des significations.
Après lui avoir rendu un hommage ambigu, il ne peut s’empêcher de livrer dès les premières pages un double chef d’accusation. Il hésite entre le fait de savoir si l’enseignement de Dolto a directement produit nos enfants d’aujourd’hui, ou si lesdits enfants ne sont plus les mêmes que ceux des années 70. Au premier chef d’accusation correspond la volonté de rendre la psychanalyse coupable des maux de notre jeunesse ; du second se déduit une visée de reprise en main par « les praticiens cognitivo-comportementalistes [qui] ne sont pas des dresseurs, mais des éducateurs ». N’hésitant pas à faire feu de tout bois, une partie est consacrée à une autre « thèse » : et si l’éducation façon Dolto s’expliquait par la vie de la jeune Françoise ? Oserions-nous, ici, supputer sur ce que fut le jeune Didier, à partir du style d’adresse à l’enfant que le bon docteur Pleux préconise : « Tu sais enfant, la vie est ce qu’elle est. Pas besoin d’ajouter des qualificatifs à ce qu’est la vie. »
Peu à peu se dessine le portrait d’un enfant adéquat aux méthodes cognitivistes. Un être immature qui ne veut que des informations claires sur la question qu’il se pose – ai-je le droit ou non ? –, qui peut s’exprimer mais pas trop, qui ne vise que des satisfactions immédiates, attaché à ce qu’il voit et non à l’insoupçonné ; bref, un « défoulé » ! On n’est pas étonné de découvrir que la notion clé qui prétend être à la hauteur de cet enfant « agresseur de son environnement et usurpateur du pouvoir dans la famille », est l’apprentissage. Retenons cependant cette première leçon, pour nous-mêmes, des dangers de spéculer sur un soi-disant « nouveau sujet », permettant de promouvoir de « nouvelles pratiques » qui s’avèrent être, en fait, de « bonnes vieilles méthodes ».
Un programme éducatif s’en déduit qui « décompose, selon les termes de Lacan, jusqu’à la niaiserie, tout dramatisme de la vie humaine ». Il faut d’abord frustrer, pour produire le vrai désir. L’exemple donné par Pleux, fait alors froid dans le dos : « Comme Sartre le disait : on a jamais été aussi libre que sous l’occupation. » Il faut, ensuite, apprendre à l’enfant ce qu’est « la vraie réalité » : pas celle de l’inconscient mais celle où les choses sont ce qu’elles sont et où elles ne signifient rien de particulier. Il faut cesser de parler à l’enfant et à l’adolescent, de tout expliquer, de vouloir déchiffrer ; agir, en fait, – au risque de la violence, point non abordé – pour qu’il obéisse. Le livre spécule – c’est la deuxième leçon – à partir d’une lecture fautive de Freud, via Dolto, sur une disjonction, commune et dangereuse, entre réalité effective et réalité psychique. À partir de là, Pleux ne voit aucun inconvénient à ce que la psychanalyse continue de s’occuper de la réalité psychique. On comprend alors la pertinence conceptuelle du propos de J.-A. Miller selon lequel « la réalité psychique c’est la réalité sociale […] et qu’il suffit, pour ôter tout allure de paradoxe […] de rappeler qu’au fondement de la réalité sociale, il y a le langage ». Il faut enfin former un moi fort, ce qui ne peut passer que par des exigences et des interdits, tout autre manière de faire emportant le soupçon de permissivité, tarir la conversation avec la jeunesse où il s’agit – dangereusement ! –, de « quitter le verbe pour le réel ».
Pour conclure, Pleux rappelle la définition du terme « éduquer » du Littré, qu’il interprète ainsi : c’est aux parents d’élever l’enfant. La définition, pourtant, se garde bien de nommer explicitement le partenaire de cette éducation et rejoint celle de Lacan quand il évoque parfois ce qu’il entend par éducation : le sujet s’éduque seul, certes, mais pas sans le désir de quelques-uns. Pour Pleux, au contraire, c’est l’adulte qui est acteur de l’« adaptation à la réalité », et si cela ne marche pas, le thérapeute cognitiviste.

Relisons, donc, la leçon du Séminaire X que Lacan consacre à l’expérience dite du robinet de Piaget. Étudiant l’intelligence de l’enfant, il le soumet à l’expérience suivante : un adulte explique à un enfant les principes élémentaires qui régissent le fonctionnement d’un robinet. Celui-ci, à son tour doit transmettre à un autre enfant les dites explications. Piaget est déçu par la pauvreté de la transmission et se demande pourquoi ? Interprétation de Lacan : avant tout, tourner et parler d’un « robinet », donne envie de faire pipi !

mardi 12 janvier 2010