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Vertigineux Sollers

Vertigineux Sollers

Vertigineux Sollers

Fabian Fajnwaks

Discours parfait n’est pas le qualificatif que Sollers appliquerait à son dernier livre, comme on peut le lire ces jours-ci dans les blogs, sites ou critiques journalistiques ou l’entendre dans les émissions littéraires télévisées.
Logos téleios est le titre des Evangiles hérétiques grecs trouvés par hasard sous le sable du désert égyptien par des paysans en 1945. De quoi parle le « Trésor de Nag Hamadi », cette bibliothèque gnostique datant du IVème siècle de notre ère ? De la « Puissance de la parole », et de la « résonance du son du Nom », de l’interprétation, et du « mouvement circulaire du temps, qui n’a jamais de commencement » (1). Autant dire des termes qui nous intéressent et qui semblent nous parler encore aujourd’hui, 1700 ans plus tard.

A l’instar de ces paysans égyptiens, mais lui, en connaissance de cause, Sollers ramène des textes enfouis dans l’oubli du temps, pour faire vibrer leur corde la plus singulière. Au-delà des fondamentaux Baudelaire, Sade, Rimbaud, Flaubert, Verlaine, Joyce, Breton, Bataille, Céline, toujours abordés sous l’angle du divin détail, comme dans les précédents La Guerre du Goût et Eloge de l’Infini, il y a une lecture passionnante du nihilisme nietzschéen à partir de Heidegger, Heidegger qui écrit « contre toute notion biologisante » (2). Remarque de la plus cruciale actualité. Contre la falsification qui est faite de ces deux auteurs, Sollers rappelle que la « seule critique du nazisme est (paradoxalement ?) dans Heidegger et nulle part ailleurs ». Où ça ? Dans sa conférence « Le péril » de 1949, publiée par L’Infini il n’y a pas très longtemps…. Sollers nous signale aussi que de toutes façons, Nietzsche est français (ou chinois), via Voltaire, du fait que « la mort de Dieu, ou le fait que Dieu soit mort se vivait particulièrement mieux en français que dans n’importe quel autre coin du monde » (3)

À la fin du livre, vers la page 285, un dialogue republié de Tel Quel sur « La Trinité de Joyce », dialogue duquel Lacan n’est pas absent, constitue un guide de lecture précieux d’Ulysse. « En écrivant sur Ulysse, Joyce est très habile, il n’est pas là pour prêcher, mais pour faire changer d’époque à l’Inconscient. » L’inconscient du temps de Freud : remarque si actuelle dans ces temps de retraductions de l’œuvre freudienne, et de relectures freudo-freudiennes qui voudraient faire oublier que « l’Inconscient a changé d’époque » avec Joyce, et qu’il y eu un Jacques Lacan pour le faire valoir…. Encore une preuve que Sollers est vraiment lacanien ? Ce terme « d’élangues » qu’il évoque avoir proposé à Lacan en 1975 « pour essayer de lui faire comprendre Joyce ». Le français est fait pour cet « élangues » : c’est l’élan et la langue », et Sollers se décale tout de suite de toute francité ou académisme possible. « L’élangues » : le terme mériterait des précisions, en ceci qu’il semblerait donner à la lalangue sa poussée (Drang) pulsionnelle. Son ami, l’auteur du Bruissement de la langue, ne le récuserait pas…
« Il y a une poétique de Lacan », nous dit-il dans le petit texte « Passion de Lacan », et se demande que devient la psychanalyse à époque où le discours capitaliste bat son plein, sous la souveraineté de la technique. « Tout serait à tout instant pour oublier la science de la censure inventée par Freud et biologiser ainsi l’essence de l’être parlant qu’on appelle l’homme (désormais fabricable) » (4).

« Marilyn, la suicidée du spectacle » commente l’excellent livre de Michel Schneider sur le mariage entre la psychanalyse et le cinéma à Hollywood dans les années 50. Truman Capote disait qu’en Californie dans ces années-là « tout le monde est en analyse, ou est psychanalyste, ou est un psychanalyste qui est en analyse ». Effectivement c’étaient d’autres temps… « Freud aurait été étonné de découvrir que “la peste” apporté en Amérique avait attrapé un violent choléra : cinéma ou vérité de paroles ? Images ou surprise des mots ? Qui va tuer qui ? ». Là où l’annafreudien Greenson s’écarte de plus en plus de la pratique habituelle, voit sa patiente tous les jours pendant plusieurs heures, demande à être présent dans les plateaux pour coacher sa patiente et l’introduit dans sa famille, « très peu humain, Lacan l’aurait reçue quelques minutes, au lieu de la materner et la faire déjeuner en famille, il serait resté indifférent à ses films et ses amants, et en soupirant lui aurait demandé des sommes folles pour ses séances […] Voilà le drame de l’Amérique et peut-être du monde – conclut Sollers – la psychanalyse n’y existe plus parce que le cinéma a pris la place du réel ».

Vertigineux Sollers : à lire d’urgence.

vendredi 5 février 2010

(1) Sollers P., Discours parfait, Paris, Gallimard, 2010, p. 98.
(2) Ibid., p. 218.
(3) Ibid., p. 225.
(4) Ibid., p. 239.